Ego Comme X

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Ego Comme X est un « Journal de Bande Dessinée de Qualité A Parution Hasardeuse », publié à Angoulême par une armée de mordus exigeants et discrets. On y retrouve des planches de Fabrice Neaud (le Journal, dont le second volume est un succès, est une des tentatives les plus culottées et les plus émouvantes d’autobiographie dessinée en temps réel), de Vincent Sardon (qui a aussi publié dans la collection Pattes de Mouche de l’Association) ; Aristophane (autre habitué de l’Association) ; Xavier Mussat (ça ne vous rappelle pas le style de Götting ?) ; Mathieu Blanchin ; Olivier Josso (encore l’Association, voyez le dernier Lapin où s’achève sa saga La Danse) ; et plein d’autres tous vachement bons, il faut me croire.

Comme je suis un gros flemmard et que je n’ai pas réussi à trouver le temps d’aller les voir, je leur ai envoyé des questions par la poste, passque bon, ça m’intrigue, moi les gens qui font du très bon boulot dans leur coin, discrets, tenaces, exigeants (je me répète, non ?). Eh ben vous savez pas la meilleure ? Ils m’ont répondus, par la plume de Loïc Néhou, un des responsables de la revue. Voici l’interview exclusive (et un grand merci à la Poste).

[Loleck|signature]

Loleck : L’existence de fanzines n’est pas récente dans la bande dessinée française, en revanche la professionnalisation de plusieurs d’entre eux, qui cessent d’appartenir au monde du fanzine pour devenir de véritables laboratoires de création, est un phénomène récent. Avez-vous l’impression d’appartenir à une sorte de « nouvelle vague » de la bande dessinée francophone (pas exclusivement française) ? Vous sentez-vous sur la même longueur d’onde que des groupes et des revues comme Lapin, Le Cheval Sans Tête, etc. ?

Loïc Néhou : Oui, pourquoi ne pas appeler cette bande dessinée de création : nouvelle vague. Il est bien exact que l’Association, Amok ou Ego comme X défendent la même approche d’une bande dessinée d’Auteurs.

L. : Il y a, dans votre façon de travailler, une immense diversité. Elle suscite cependant deux questions : est-ce que cette diversité est une simple juxtaposition de styles et de projets différents, ou bien est-ce que vous y voyez des points communs, des logiques collectives, des efforts partagés (dans la narration, le découpage, les techniques graphiques, le contenu, etc.) ? D’autre part, cette diversité s’inscrit malgré tout dans une unité de base : le noir et blanc ? Est-ce un choix artistique ou simplement une contrainte technique liée aux moyens ?

L.N. : Tout ce que nous publions participe de la même logique : permettre à des auteurs singuliers de s’exprimer dans une grande liberté éditoriale. Ce n’est pas une logique de genre, mais une logique d’Auteurs. Les styles peuvent donc être nés différents et l’unité qui s’en dégage ne découle que de l’exigence des choix qui sont faits. Evidemment la couleur serait plus coûteuse mais ce n’est pas une contrainte restrictive. Si un auteur nous propose un projet en couleurs et que celui-ci nous tente suffisamment, nous nous efforçons de trouver les moyens. Le prochain livre d’Aristophane, par exemple, sera en couleurs.

L. : Beaucoup de pages publiées dans Ego Comme X cherchent à accomplir, même par petites touches, ce qu’on pourrait appeler une exploration du quotidien. Est-ce que vous pensez qu’il y a là un renouvellement thématique conscient et délibéré, ou est-ce que je me plante ?

L.N. : Cette démarche d’exploration égotique ou du quotidien constitue une part importante de la littérature depuis des siècles. Elle était jusque là là part quelques précurseurs (comme Baudoin, Crumb, Spiegelman …) bien peu présente en bande dessinée. Il était temps que celle-ci accède à un âge adulte et se questionne sur des thèmes un peu fondamentaux.

L. : Avez-vous pour but de devenir une structure plus lourde et plus solide financièrement et institutionnellement ? Autrement dit, la revue est-elle la passerelle vers une maison d’édition avec pignon sur rue, ou bien trouvez-vous que votre format et votre diffusion actuelle suffisent à vos désirs ? Plus généralement, quel regard portez-vous sur les autres façons de faire et d’éditer de la bande dessinée en France (Dargaud, Delcourt, Casterman, etc.) ?

L.N. : Si Dargaud, Delcourt, Casterman et les autres, avaient fait leur travail d’éditeurs, nous n’aurions pas été obligés de le faire à leur place. Je n’ai pas une très grande considération pour ce qu’ils publient en général même si de véritables auteurs sont aussi parfois édités dans ces structures.
Notre but est de publier des livres qui sans nous, n’auraient probablement jamais vu le jour. Il n’y a pas à espérer que les éditeurs commerciaux changent leur ligne de conduite, même si certains font des tentatives dans ce sens, ils confondent trop souvent ouvrages en noir et blanc, petits format et véritable exigence éditoriale. Dans ces conditions, nous risquons fort de devoir continuer à faire ce que nous faisons. Et effectivement, cela finit par prendre la forme d’une maison d’édition.
Pour ce qui est de la diffusion, nous avons trouvé les moyens adaptés à nos besoins. Il s’agit aussi d’éduquer et d’habituer le public à ce genre de livres. Une diffusion plus classique avec mise en place plus importante dans un plus grand nombre de points de vente, n’apporterait pas forcément plus de résultats et constituerait un risque financier inutile de part les tirages que cela nécessiterait. Nous pratiquons la vente ferme, donc pas de risque de retour. Les livres placés en librairie sont vendus.
On pensait vendre 300 exemplaires du Journal de Fabrice Néaud et on en a vendu 2000. Il est donc bien plus sage de retirer un livre que de se retrouver avec des stocks important et une trésorerie immobilisée. Journal (1) et Nénéref de Vincent Sardon, en sont à leur deuxième édition.

L. : Depuis un ou deux ans, le marché de la bande dessinée en France semble croître de façon imprévue : le lectorat fidèle semble tourner autour de 200 000 acheteurs, avec des pointes pour des albums précis (Largo Winch, XIII, etc …). Comment voyez-vous le marché de la bande dessinée ? Comment vous y situez-vous ? Est-ce que vous pensez que cette croissance témoigne d’un changement durable dans la place médiatique et culturelle de la BD ? Plus généralement, est-ce que vous pensez que la BD connaît en France un développement particulier, une créativité particulière, un statut particulier ?

L.N. : Chez les éditeurs littéraires, quand un livre un peu pointu est vendu à 500 exemplaires, c’est un succès. Nous sommes dans ce genre de rapport, il est même bien supérieur, vous le constatez. Nous ne voyons pas le lectorat comme un marché, ce n’est pas une logique de marché, c’est une logique artistique.
La place de la bande dessinée dans les médias non spécialisés est, quantitativement, presque nulle, et totalement nulle qualitativement. On n’évoque en général la bande dessinée que pour parler d’un film ou d’un livre particulièrement crétin. Et quand les journaux — plus évolués, serions-nous tentés de penser — comme Le Monde ou Libération se mettent à s’intéresser à la bande dessinée, ils publient Blueberry ou XIII ! Alors que le rôle du premier serait de publier Maus et le second Baudoin. Quand ils font mine de s’intéresser à la bande dessinée, c’est avec condescendance. On comprend pourquoi ils ne sont pas particulièrement passionnés si l’on considère ce sur quoi ils se penchent, mais ils ne vont pas chercher plus loin !

L. : La narration BD, telle que vous la pratiquez, met en évidence les problèmes de graphisme, de découpage, de gestion de la chronologie narrative ou du séquençage qui ont des échos dans d’autres techniques créatives (graphisme, illustration, design, cinéma, télé, infographie). Êtes-vous tenté par l’exploration de passerelles entre ces disciplines, ou pas du tout ? Revendiquez-vous des modèles dans d’autres formes d’expression artistique ? Pensez-vous que la bande dessinée ait vocation à aller voir ailleurs si elle y est ?

L.N. : La bande dessinée a un langage spécifique. C’est un livre au bout du compte, alors n’allons pas lui chercher une parenté excessive avec le cinéma ou la télévision par exemple. Pour moi et telle que je la défends, elle sera toujours plus proche de la littérature. Mais un auteur se nourrit de tout ce qui passe à sa portée, donc toute liberté à lui de faire son marché de ci de là et d’en rapporter un bon livre en bande dessinée.

L. : Est-ce qu’on peut s’abonner à Ego Comme X ? Ouais, bon, ça c’est une question plutôt perso.

L.N. : Ego Comme X a une publication trop irrégulière pour envisager de pouvoir mettre en place un système d’abonnement.

L. : Eh ben alors merci et bon travail, m’sieu-dames.

Site officiel de Ego Comme X
Entretien par en novembre 1998