Frank Giroud

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Je ne suis pas a priori un très gros lecteur de bandes dessinées historiques. J’en ai tâté, il y a longtemps, à l’époque où je m’installais dans la bibliothèque d’un ami de mes parents pour dévaliser ses albums. C’était au milieu des années 80, et malheureusement ça ne devait pas être le bon moment : après quelques succès, Glénat avait décidé d’exploiter le filon historique, et les albums en costume se multipliaient, tous plus indigents les uns que les autres, tous copiés les uns sur les autres.
Je restais sur le choc qu’avait été la lecture des Passagers du Vent, mais rien ne s’en rapprochait. Peu à peu, j’avais laissé tomber l’histoire, persuadé que rien de bon ne pouvait plus venir de ce côté-là. Du témoignage, oui (l’histoire en direct, rapportée par un Sacco, un TBC ou un Stassen, d’accord ; mais les manuels pesamment adaptés par des faiseurs qui multiplient les Masquerouge et autres Eperviers, ça me rappelait désagréablement les poncifs des vieux Pif-gadget, et ça m’ennuyait.

Quand je suis tombé sur Azrayen’, je me suis dit que je m’étais peut-être fait un avis trop vite. J’ai lu Azrayen’, j’ai ouvert Louis la Guigne, j’ai décidé que j’avais jugé trop vite, et que le meilleur moyen de réviser mon jugement était de rencontrer l’auteur. J’ai bien fait. Frank Giroud est un auteur au parcours étonnant, qui parle d’histoire en connaissance de cause, et qui m’a en partie réconcilié avec un domaine que je pensais définitivement voué au fluff (au mieux) ou à un didactisme pesant et anti-narratif (au pire).
Giroud dans du9, ce n’était pas évident, mais il y a des gens qui parlent de leur travail de telle sorte que leur discours vaut d’être écouté même quand on est pas, d’avance, conquis par leurs productions. Giroud m’a fait l’effet d’être de ceux-là.

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Loleck : C’est parti.

Giroud : T’as pas de Nagra ? (il rigole). C’est à moitié mythique chez les intervieweurs. On en a utilisé un avec Christian (Lax) dans Les Oubliés d’Annam … peut-être ma bande dessinée préférée !

Loleck : Tu fais pratiquement exclusivement de la bande dessinée historique ?

Giroud : N’exagérons pas : j’écris aussi des polars, des récits d’aventure, des BD politiques, du western, des histoires d’espionnage … Mais j’ai balayé pas mal de périodes, c’est vrai. Depuis les années 20 et 30 avec Louis la Guigne, les années 10 avec Ferchot, la Révolution française avec les Patriotes, le XVIIè avec Taïga, et Pieter Hoorn. Géographiquement aussi, la palette est large : des Balkans à l’Asie, en passant par l’Amérique et même l’Afrique avec Eva K.

Loleck : C’est quoi ta formation de départ ?

Giroud : Historien. Mais j’ai toujours été fasciné par l’écriture. Dès dix ans, j’ai gagné un concours scolaire avec une « rédaction libre » – une nouvelle, en fait – au sujet assez inattendu chez un gamin de cet âge : l’histoire d’un officier parti aider les Insurgents américains. Je racontais son départ avec des tas d’invraisemblances mais déjà une certaine structure …
Depuis, je n’ai plus cessé d’écrire, notamment dans les journaux scolaires. Dès 15-16 ans, j’ai su que je voulais vivre de ma plume. Et comme à la même époque, je découvrais Pilote (avec Blueberry, Tanguy et Laverdure, Barbe-Rouge, Valérian, Alexis, Gotlib etc), je me suis dit « C’est ça ! Voilà ce que je veux faire ».

Loleck : Et tu n’as pas eu envie de dessiner, tu as tout de suite voulu écrire ?

Giroud : Je dessinais un peu, et ma fascination de l’image et de l’écrit m’a orienté naturellement vers la bande dessinée. Mais si je me suis mis à taquiner moi-même le pinceau c’est tout simplement parce que j’étais isolé et que je ne connaissais pas de dessinateur. Or, pour faire un pas supplémentaire et pénétrer dans le monde professionnel, j’avais bien conscience que les éditeurs, surtout pour un petit jeune inconnu, ne liraient pas un scénario seul. Cela change un peu aujourd’hui, mais à peine.
Par ailleurs, je ne déteste pas dessiner ; quand je voyage j’ai toujours un carnet dans la poche. Saisir une situation sur le vif, caricaturer un visage ou une expression, j’aime bien. Par contre, passer huit heures sur un dessin, gommer, refaire cet immeuble avec ses 80 fenêtres, les bagnoles et tous les détails, je n’y trouve aucun intérêt et aucun plaisir. Et, comme mes histoires sont toujours très réalistes, je serais incapable de dessiner mes propres histoires.

Loleck : Ça veut dire que tu n’as jamais dessiné tes propres histoires et que tu ne les dessineras jamais ?

Giroud : Non. J’ai juste fait de la bande dessinée de communication : pour des agences de voyage et pour un journal étudiant (qui était édité par la MNEF, je crois). A une époque aussi je me suis investi dans une expérience politique aux côtés de Juquin, lorsqu’il s’est présenté aux présidentielles, en 88. Il regroupait autour de lui des communistes réformateurs, la LCR, l’aile gauche des écologistes, et le PSU. Il y avait une ambiance très 89, très Révolution française ! Dans les assemblées générales, tout le monde participait, il n’y avait aucune querelle de pouvoir, au contraire : c’était la galère pour trouver des candidats à la députation ! Au total, un bouillonnement d’idées et une passion extraordinaires ! Et j’avais donc illustré le programme de la fédération juquiniste. Mais ce n’était pas vraiment de bande dessinée. Cela dit, j’imagine que si j’avais fait des histoires comiques, je les aurais illustrées moi-même.

Loleck : Comment tu choisis tes dessinateurs, comment tu rentres en contact avec eux, sur quels critères se fait la collaboration ?

Giroud : Estime réciproque. Quand j’ai rencontré Lax, j’aimais bien La Marquise des lumières, lui aimait bien Louis la Guigne. Nous nous le sommes dit lorsqu’on s’est retrouvés côte-à-côte dans un festival. Ces rencontres – avec les collègues comme avec les lecteurs – constituent d’ailleurs l’intérêt majeur des festivals (parce qu’avec deux francs par album, même si tu en vends cinquante, hein !).
Parfois aussi, c’est l’éditeur qui nous met en contact. Taïga par exemple je l’ai écrit avant de savoir qui le dessinerait. C’est le directeur éditorial de chez Glénat qui m’a présenté Joëlle Savey.

Loleck : Taïga, j’ai lu les deux premiers, mais je n’ai pas trouvé le troisième tome.

Giroud : Dommage : c’est le meilleur ! Dans le second, il y a des maladresses de scénario. Je me suis retrouvé un peu submergé par ma documentation. Dans la mesure où l’Asie centrale du XVIIè est un univers très peu connu du public, j’ai eu envie de lui faire découvrir des choses. Et ça c’est très mauvais.
On est là pour raconter une histoire, pas l’Histoire avec un grand H. Mais dans ce genre de situation, la frontière entre le simple récit et le récit didactique est parfois difficile à trouver. Du coup les premières pages sont assez lourdes, surtout celles qui concernent le voyage d’Osthok à Samarcande. Je m’étais abondamment documenté sur les langues, sur les tribus locales, leurs relations complexes, les modes de vie originaux, et j’ai eu envie de raconter tout ça, alors que ce n’était pas indispensable.
C’est un art très elliptique, la bande dessinée. Et dans le dialogue, et dans la narration. Il ne s’agit pas de tomber dans des digressions inutiles. Le travail de documentation doit devenir invisible.

Loleck : Justement, ce qui est impressionnant, c’est que tu travailles comme un fou. Ces six derniers mois, tu as quatre ou cinq albums qui sont sortis.

Giroud : Non, il y en a eu quatre en 1998. Pour 99, il y en a un en janvier (le deuxième Mandrill), un en mai (le deuxième volet d’Azrayen’) et vraisemblablement un autre en août (le second Louis Ferchot). En gros, c’est ça, trois par an. Par rapport à Cothias qui en fait 12 ou 15, par rapport à Dufaux ou à Cauvin qui en font à peu près autant, moi je suis un petit producteur !

Loleck : Oui, mais vu la masse de documentation et le travail de synthèse que tu as l’air de décrire, ça représente quand même un sacré boulot. Comment ça se passe ? Tu as d’abord l’idée, puis tu te documentes, ou au contraire l’idée vient à force de lecture ?

Giroud : Non, c’est plutôt un déclic qui vient, au hasard de mes lectures ou de ce que j’entends. Par exemple pour Les Oubliés d’Annam, c’est une nouvelle, qui est passée assez inaperçue, dans un journal télévisé assez tardif, sur le rapatriement des corps des Français morts en Indochine. C’était en 1986. Moi j’imaginais naïvement qu’ils étaient en France depuis trente ans, or pas du tout, ils ne sont revenus que cette année-là : des gens sont donc allés chercher le corps d’un neveu ou d’un vague cousin … qu’ils n’avaient jamais vu ! A partir de là j’ai commencé à m’intéresser un peu au phénomène, à bûcher la question, pour en sortir une histoire.
Et puis très souvent, il y a l’apport des repérages. Je suis un grand voyageur, j’adore me déplacer, mais pas sur un mode touristique ; je préfère aller chez les gens. Alors quand j’ai une idée, j’écris un synopsis, puis je lance l’idée autour de moi. Je dis voilà, j’écris un truc, ça se passe en Pologne, en Roumanie, en Kabylie, moi je ne connais personne là-bas, mais si vous avez des adresses …
Je lance des hameçons, et ça marche ! Un jour on me dit tiens, figure-toi que j’ai un cousin, ou un voisin qui vient d’emménager là-bas. Alors, hop, je vais sur place, je rencontre les gens, je m’installe … Généralement, ça se passe très bien : ils sont toujours très contents de pouvoir m’apprendre quelque chose … et de me corriger. Ils me disent : « Tiens, tu situes cette scène dans telle ville, mais il y a bien mieux ; je vais te montrer un endroit où j’allais quand j’étais gamin … »
Alors j’adopte le parcours de mes personnages, je retravaille le synopsis sur place … et je reviens avec quatre ou cinq cents photos. Après je donne le tout au dessinateur. Le mieux, c’est qu’il vienne avec moi (comme pour le tome 5 de Louis la Guigne, où Jean-Paul Dethorey m’a accompagné à Naples) ; mais les dessinateurs sont souvent moins disponibles que les scénaristes.
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Loleck : Louis la Guigne justement, c’est la série la plus longue que tu conduises. Elle a commencé en 1982. Tu savais, en commençant, que tu allais l’emmener aussi loin ?

Giroud : Non. La preuve, c’est que le premier n’a pas de titre, ni de numéro dans la série : il s’appelle simplement Louis-la-Guigne. Mais bon … on espérait un peu, hein ! On a quand même préparé l’histoire pendant deux ans.

Loleck : Tu dis « on » parce que tu savais dès le début que tu allais le faire avec Dethorey ?

Giroud : Ah oui, oui. On s’est rencontré au salon de Toulouse, qui était alors aussi important que celui d’Angoulême. A l’époque, j’habitais sur place et j’y suis allé. Et là, il y avait un vieux bonhomme – je dis « vieux » car il était apparu ainsi au gamin de 23 ans que j’étais ! Il avait l’âge de mon père … – qui avait mis deux tréteaux, une planche, et qui y exposait ses dessins avec un écriteau « Dessinateur cherche scénariste ».
Alors je suis allé le voir, et ensemble on a commencé à bosser un peu dans la presse enfantine. Mais son objectif, c’était de créer une histoire pour adultes ; il travaillait pour Fripounet, Lisette, Amis-Coop, et il avait envie de faire autre chose. Artiste peintre à l’origine – assez doué, d’ailleurs – il n’avait pas réussi à vivre de son art, mais il gardait une certaine nostalgie de ce milieu ; il voulait raconter l’histoire d’un peintre, qui se serait déroulée à Montmartre.
J’ai commencé à travailler là-dessus, mais le milieu de la peinture, ça ne m’intéressait pas plus que ça. En revanche j’avais créé un personnage secondaire qui revenait de la guerre de 14. Quand Jean-Paul a lu le scénar, il m’a dit « laisse tomber le peintre, c’est ce gars-là qu’il faut suivre, ce sera lui le personnage principal ». Il s’appelait Louis la Guigne.
Dès le début, on a eu envie d’en faire le témoin d’une époque. Pari gagné, puisque ses aventures couvrent près de vingt ans. Maintenant on va plutôt donner le premier rôle à Karen, sa fille, qui depuis quelques albums gagne en importance. Elle a 14-15 ans, l’âge où les adolescents, pendant la guerre, peuvent commencer à aider la Résistance ; et comme elle a hérité de son père un caractère bien trempé, il n’est pas illogique qu’elle occupe de plus en plus le devant de la scène.

Loleck : D’où est venue cette idée de remonter dans le temps, au contraire, et de raconter d’où venait Louis ?

Giroud : Ça c’est une idée qui me trotte dans la tête depuis longtemps. Cette période de l’immédiat avant guerre – de 14 – c’est une période qui nous fascine tous les deux ; la fausse « Belle époque ». En même temps je voulais raconter comment un brave p’tit gars devient un cabochard libertaire, toujours à se fourrer dans tous les guêpiers possibles et imaginables !
Est-ce de naissance ? Est-ce dû aux circonstances ? Parce que Louis vient d’une famille très, très sage : il lui est interdit de fréquenter les « rouges », il est très timide, obéissant à sa mère et à ses patrons, méfiant vis à vis des grévistes … Bref, je voulais raconter comment un gamin venu d’un milieu conservateur pouvait basculer dans la révolte sociale.
Et puis j’avais pris un très grand plaisir à écrire Portraits, un album spécial, sorti à l’occasion du 10è album de Louis la Guigne. Ce n’est pas de la bande dessinée : j’y raconte la vie de tous les personnages qui ont croisé le destin de Louis avant leur rencontre avec Louis – donc essentiellement dans les années 10. Et l’expérience m’a donné envie de raconter aussi celle de Louis à la même époque. J’ai eu la chance de tomber sur Courtois, avec qui je m’entends très très bien, qui est adorable, et dont le dessin se prête tout à fait à cette série.

Loleck : Dethorey a collaboré à Louis Ferchot sur le scénario ou sur le dessin ?

Giroud : D’une certaine façon puisque, le premier scénario ne lui ayant pas plu, c’est lui qui m’a poussé à en écrire un autre, et c’est encore lui qui a eu l’idée de faire évoluer Louis dans l’univers de l’usine. Ensuite, il a « tenu la main » à Courtois au tout début, pour l’aider à bien saisir la tête de Louis. Il a fait des tas de dessins où il l’a à 18 ans sous tous les angles, et Courtois s’en est largement inspiré, ce qui explique qu’il n’y ait aucune coupure (concernant le physique de Louis) entre les deux séries. On le reconnaît sans problème, et ça c’est important.

Loleck : Justement, avec une série comme Louis, contrairement aux séries du type Spirou ou Tintin, on ne retrouve pas le héros inchangé au début de chaque épisode : il a vieilli, mûri, pris des coups. Comment ça se passe, le travail du scénariste, pour faire vieillir le personnage d’épisode en épisode ?

Giroud : Ça se fait naturellement. C’est à la fois l’intrigue que j’ai bâti dans le numéro précédent et le déroulement de l’Histoire avec un grand H, qui déterminent la suite … et la façon dont évolue et vieillit le personnage.

Loleck : Ça accompagne ton propre vieillissement ?

Giroud : Grosso modo oui. Il prend un an en même temps que moi.

Loleck : Quand tu conçois une série comme ça, tu la conçois épisode par épisode ou bien tu écris toute l’histoire et ensuite tu découpes ?

Giroud : Je la conçois par cycles. Pour Louis par exemple on a imaginé un cycle « européen », un cycle « américain » (dont on ne savait pas s’il aurait deux, trois ou quatre épisodes – finalement il en a duré quatre), un cycle « guerre d’Espagne », et maintenant un cycle « Deuxième guerre mondiale » …
Pour les séries plus courtes comme Taïga ou Eva K., c’est l’ensemble qui constitue un cycle. Je sais dès le départ où je vais. J’ai un synopsis, ensuite je fais mes repérages, et à partir de là je fais un découpage global de la page 1 à la page 46, puis un découpage précis de chaque page, case à case. Quand je commence à dialoguer la page 1 je sais ce qui va se passer dans la page 46.
En fait j’essaye de découper en 42 ou 43 pages, parce qu’il y a toujours un moment je n’ai pas prévu « assez large » !

Loleck : Tu construit ton découpage de façon uniquement rédigée, ou bien tu proposes un story board au dessinateur ?

Giroud : Non, sauf exception. Par exemple, j’aime bien que la première page s’ouvre sur une grande image, comme le soldat mort au début du premier Louis la Guigne, la gare de Berlin dans Le Jour des Faucons, la vue de Samarcande dans le troisième Taïga, la première page c’est une seule image de Samarcande … Mais généralement, le dessinateur reste totalement libre de faire sa mise en page.

Loleck : Ça se passe comment ? Il y a des allers-retours, le dessinateur te faxe ses dessins ?

Giroud : Tout à l’heure, par exemple, j’étais au téléphone avec Barly, pour un problème de doc. Le tome 3 de Mandrill se passe en 1951 : les actualités filment l’entrée d’un détenu un peu particulier à la Santé (déjà, trouver une caméra des années 50 c’est pas évident !) tandis que des CRS repoussent une foule de manifestants – ces compagnies ont été créées à la fin de la guerre, donc leur présence me semblait logique.
Or lui, me dit que sur sa propre doc, ce sont des agents de police qui répriment les émeutes. Il faut donc que je règle rapidement le problème afin qu’il puisse poursuivre. Dans ces mêmes planches, il y a aussi des corrections à faire : par exemple, la suppression d’une barre d’immeubles à côté de la Santé ; elle figure sur mes photos de repérage … mais n’existaient pas en 50. Je lui ai donc demandé de la supprimer.

Loleck : C’est une période que tu affectionnes particulièrement, l’immédiate avant-guerre, l’immédiate après-guerre ? Même pour la langue : je voyais chez toi tout à l’heure un dictionnaire d’argot, des San-Antonio : tu te sens bien dans cette période, tu aimes écrire des dialogues dans ces langues-là ?

Giroud : Oui. Pour moi, le polar est indissociable des années 50, avec les Tractions ou les Simca 5, les affiches sur les murs, l’ambiance, la gouaille … Et puis il y a de grands metteurs en scène qui m’ont fait rêver : des gens comme Clouzot ou Granier-Defferre en France, comme Huston aux Etats-Unis, comme Hitchcock … Le polar américain dans lequel les types se flinguent à tour de bras dans les rues de New York ou de San Francisco, les poursuites en bagnole, ça ça me gonfle.
De toute façon, français ou américain, il y a longtemps que le polar ne m’a pas fait rêver. Aujourd’hui, il faut absolument faire du social, aller dans les banlieues, parler de drogue, des difficultés d’intégration etc …. Même si Chandler ou Hammett tenaient aussi, d’une certaine façon, un discours social, je ne retrouve pas de nos jours le souffle ou la fraîcheur qu’il pouvait y avoir avant. Attention, je n’ai rien contre le social, hein ! La preuve : Eva K., les Oubliés, Louis la Guigne !

Loleck : Oui, c’est ce que j’allais dire : pour Louis la Guigne, il y a un discours derrière. Tu disais tout à l’heure qu’il ne fallait pas être didactique, mais il y a quand même une position à faire passer. Quand tu décris les camps de réfugiés espagnols, tu es d’un côté de la barricade et pas de l’autre.

Giroud : Complètement, c’est très très clair. Mais, parallèlement, comme je le disais tout à l’heure, il y a une histoire, une aventure, de l’amour … Si le lecteur ou le spectateur s’identifie à un personnage, c’est qu’auparavant celui qui écrit s’est identifié à lui. Et pour cela, il doit y mettre pas mal de soi-même.
Dans mes personnages, il y a un peu de ma propre attitude face le monde ; mais j’ai la partie facile, parce qu’au fond … si j’avais vécu en 36, est-ce que je serais allé risquer ma peau en Espagne ? Intellectuellement, je réponds oui, mais en situation réelle ? Par personnage interposé, j’ai beau jeu de faire ce qui me plaît.
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Loleck : Tu parlais de polar, là : tu n’as jamais eu envie de passer au roman ?

Giroud : J’ai écrit des nouvelles, jamais de roman ; tout simplement parce que je n’ai pas le temps. Très rapidement j’ai été pris par mes obligations vis-à-vis de la bande dessinée, que j’adore. Si j’avais 48 heures par jour, je pense que c’est quelque chose que j’aimerais faire. Ce n’est pas exclu : si j’arrive à mieux gérer mieux mon temps … Ma femme étant consultante en organisation du travail, ça devrait pouvoir se faire !
Tu as vu tout à l’heure, dans mon bureau : le grand planning ! Impensable il y a simplement un an ! Il a été fait sur le conseil de Claire, justement pour mieux m’organiser ! Bon, maintenant reste à le respecter. Alors, je pourrai écrire des polars ! Remarque, il y a déjà une petite amélioration, puisque je trouve le temps d’écrire des chansons.

Loleck : Oui, en plus des scénarios et de ta formation historique, tu as aussi abordé un autre style d’écriture : sur le dernier album de Juliette, tu as écrit la moitié des chansons et même un peu plus. Comment ça se passe, ça ?

Giroud : Ça procède de la même envie et de la même démarche : je suis un raconteur d’histoires, quel que soit le support. Parce que les chansons que j’écris ne sont pas seulement des rêveries. Mis à part La Ballade d’Eole, ce sont de vrais petits récits. La découverte de Pilote m’a fait basculer du côté de la bande dessinée mais tous les moyens me sont bons pour raconter une histoire.
A un moment donné, à Grenoble, l’organisateur du festival du jazz, un fan de Louis la Guigne, m’a dit « j’aimerais bien faire cohabiter sur scène des acteurs et des musiciens mais je ne sais pas comment faire, est-ce que tu peux m’écrire quelque chose ? » J’ai fait une sorte de comédie musicale, qui a d’ailleurs très bien marché à l’époque. L’année suivante, j’ai renouvelé l’expérience avec un autre producteur, mais il y a eu de tels problèmes de budget que le résultat a été loin d’être aussi probant que la première fois !
De toutes façons c’est moins plaisant que la bande dessinée. Dans la BD il y a parfois des tensions (et encore, c’est très rare), mais avec le dessinateur. Dans le cadre d’une comédie musicale tu as le producteur, avec ses problèmes de budget ; tu as le metteur en scène avec ses exigences ; tu as le décorateur avec les siennes ; tu as les acteurs, les musiciens, les costumiers … On ne s’en sort plus. Le résultat final n’a que peu de rapports avec ce que tu as imaginé au départ. Et je n’ai pas encore assez d’humilité pour faire mon deuil de l’histoire que je voulais raconter au début. Moi, je la couve jusqu’à la fin.

D’ailleurs, en bande dessinée, je n’expédie jamais un scénario de 46 pages d’un bloc. Je ne donne jamais que six ou huit pages d’avance au dessinateur, qui lui, m’envoie ses planches, sur lesquelles je donne mon avis et qui parallèlement m’amènent à modifier mon scénario.
Par exemple, dans le premier Louis la Guigne, un anarchiste m’intéressait particulièrement : Berenzki, « qui avait appris dans sa Russie natale à manier avec une égale dextérité Bakounine et le P. 38 ». Or aucun des physiques successifs que lui avait attribué Dethorey ne me satisfaisait ; par contre, j’avais trouvé Caïn (destiné à périr à la fin) extraordinaire. Tellement extraordinaire que je ne pouvais plus me résoudre à le faire mourir.
Du coup, à la fin de l’album … c’est Berenzki qui y passe ! Caïn, quant à lui, survit, et on le retrouve dans plusieurs albums par la suite.

Loleck : Tu arrives à travailler sur plusieurs séries à la fois ? A préparer en même temps quelques pages d’un scénario et quelques pages d’un autre ?

Giroud : Je fais toujours comme ça. J’ai trois ou quatre séries en parallèle, je passe de l’une à l’autre, ça se fait tout seul. Quand je reviens à mon histoire après avoir passé dix ou quinze sur un autre scénario, je vois toutes les petites imperfections, tandis que si j’étais resté collé le nez sur le guidon je ne l’aurais pas vu.
Je pense que si j’avais procédé de cette façon pour Taïga dans le volume deux, il n’y aurait pas eu cette lourdeur dont je parlais, elle m’aurait sauté aux yeux. Cette fois, hélas, j’avais travaillé en continuité – je crois que j’avais dû faire plus de la moitié de l’album d’affilée.

Loleck : Pour revenir à Juliette, comme ça s’est passé ?

Giroud : Juliette, c’est une amie qui me l’a fait découvrir, et je suis tombé sur une chanteuse telle que j’en rêvais, digne des Brel, Barbara, Brassens ou Reggiani. En allant la voir à l’Auditorium Saint Germain, j’ai eu un choc : parce que Juliette, ce n’est pas seulement une grande chanteuse, c’est aussi une actrice ; sur scène elle a une présence incroyable.
Du coup, après le spectacle, je suis allé lui porter quelques chansons. Je les avais écrites pour des copines qui se produisaient en amateur dans quelques cabarets, mais qui n’étaient pas musiciennes elles-mêmes ; si bien que ces chansons cherchaient encore leur compositeur. Au début, Juliette m’a accueilli de façon très méfiante, assez froide même, tellement on lui fait lire d’âneries. Mais le lendemain elle m’a rappelé, enthousiasmée par La Ballade d’Eole et Le Prince des Amphores. Elle m’a dit : « si t’es pas feignant, si tu n’as pas peur de retravailler tes textes, on va bosser ensemble ». On a effectivement bossé et plutôt dur ! Une chanson comme L’Etoile Rouge, par exemple, a connu cinq versions successives !

Loleck : Entre Juliette, la chanson réaliste, les anarchistes de Louis la Guigne, le polar des années 50, on sent une parenté. Ce qui est curieux, c’est qu’à côté de cette cohérence-là, des séries comme Taïga ou Eva K. apparaissent comme un peu marginales dans ton travail.

Giroud : J’ai pas envie d’être catalogué. J’ai envie de rencontrer des genres différents. L’aventure style western, sans réflexion particulière derrière, ça me plaît aussi. Je suis un grand amateur de Leone, de Walsh, etc. Je suis capable d’écrire des choses comme Taïga, comme Pieter Hoorn
Les grands espaces, les bateaux du XVIIIè siècle, les histoires de pirates … Ça me faisait rêver gamin, ado et encore adulte … J’ai dû voir quatre ou cinq fois chaque version des Révoltés du Bounty … Ceci dit ça n’empêche pas de parler d’actualité, comme dans Eva K.

Loleck : Comment tu as rencontré Barly ?

Giroud : En Afrique. J’étais invité au forum du livre de Dakar, avec Christian Lax, et après on a tourné un peu dans le coin. On a rencontré Barly, puis on est resté en contact. C’est un très bon musicien, dont le groupe (Baruti Trio), compte une ancienne des Zap Mama. Il a une très belle voix, de très belles compositions, et chante en Swahili et en Lingala …
Côté dessin, quand je l’ai connu il avait sorti un album assez maladroit, mais très rapidement il a acquis une grande maîtrise. Entre son premier album, L’Aventure c’est l’Aventure, et le premier Eva K., l’écart est hallucinant. Il vit à Bruxelles, maintenant ; il vient d’obtenir la nationalité belge. Son but, c’est de partager son temps entre la Belgique à Kinshasa, où en 91, il a organisé le premier festival international de bande dessinée en Afrique. Aujourd’hui, il prépare le second, presque dix ans plus tard.

Loleck : Dans quel cadre tu as fait de l’Histoire ?

Giroud : Dans un cadre particulier, qui me permettais d’être financé : j’ai passé un concours pour rentrer à l’École des Chartes. J’étais donc fonctionnaire, payé … et je continuais à écrire mes petits mickey !
C’est à cette époque que j’ai décroché mon premier contrat, avec Larousse et son Histoire de la découverte du monde en bandes dessinées. Un boulot un peu ingrat, dans la mesure où mes textes étaient complètement repris. Mais ça m’a permis de mettre un pied dans le monde de la bande dessinée professionnelle, et c’est à ce moment-là que j’ai démissionné de la fonction publique et quitté l’École des Chartes …

Loleck : Ça ne doit pas être très courant, ça …

Giroud (il rit) : Non, je ne connais d’autres exemples … Après j’ai essayé de trouver des tas de petits boulots … Décoration de vitrines, économat, direction de centres de loisirs, accompagnement de voyages. Et puis, à un moment donné, j’ai repris des études, parce qu’elles me permettaient d’obtenir une bourse.
J’avais déjà écrit Louis la Guigne, mais au début, la série ne me rapportait que 1000 balles par mois – c’était en 1981 – et c’était léger, même pour l’époque ! Alors je me suis inscrit en l’agreg d’Histoire, entre autres pour la bourse ! 1000 francs de plus ! Avec 2000 balles par mois, je vivais. Ma seule obligation, c’était de passer l’agreg. Méga coup de bol, je l’ai eue ! ! Alors pendant deux ans, j’ai enseigné.

Loleck : Comment on fait pour réintégrer la fonction publique après avoir démissionné de l’École des Chartes ?

Giroud : Aucune problème : cesontdes ministères différents ; l’École des Chartes dépend de la Culture, pas de l’Éducation Nationale. D’ailleurs au bout de deux ans j’ai re-démissionné de la fonction publique. Je pense que si je voulais la réintégrer, là j’aurais du mal !
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Loleck : Ecole des Chartes, agrégation d’Histoire … Tu n’as jamais envisagé de faire de la recherche, de te concentrer sur une époque en particulier ?

Giroud : Non, toutes m’intéressent. Mais quand j’habitais en Italie, j’ai rédigé un mémoire de maîtrise dont le titre était Le Chevalier dans les albums de bande dessinée réaliste franco-belge (à une l’époque – c’était en 1980 – où il n’y avait que très peu de bandes dessinées historiques), ce qui m’a permis de me familiariser un peu plus particulièrement avec le Moyen Age … que je n’ai jamais utilisé en BD !

Mais le fait de passer par l’École des Chartes m’a donné une rigueur intellectuelle qui me sert ou me handicape, selon les circonstances. Pour un détail qui va passer complètement inaperçu, je suis capable de consacrer deux ou trois jours à dépouiller des bouquins. Le but, c’est de rendre mon histoire complètement crédible ; qu’il n’y ait aucun doute, que l’on soit complètement dupe de mes mensonges !
Un conteur c’est un menteur, je raconte des choses qui n’ont pas existé, mais il faut que ce soit plausible, qu’il n’y ait pas une faille. Je suis très tâtillon au niveau de la documentation. Si un personnage monte dans une voiture en 1921, elle ne peut pas être de 22. Même un maniaque de bagnole, s’il lit l’album, doit pouvoir dire « ah en effet, je la reconnais, c’est une Delahaye, à l’époque elles avaient le volant à droite, c’est ça ».

Et puis j’aime bien introduire une ambiguïté, entre les personnages historiques et les personnages inventés. La première fois que je l’ai fait, avec délices, c’est dans les deux albums allemands de Louis la Guigne, les tomes 3 et 4 : il y a d’un côté des personnages complètement fictifs, comme Louis (on sait qu’il est inventé) ; de l’autre, apparaissant dans une vignette, Hitler (on sait qu’il a existé), mais au milieu il y a tout un tas de personnages, pour lesquels on ne sait pas.
Même chose dans Taïga ou dans Mandrill : dans le tome deux, on apprend pourquoi Edgar Faure est devenu ministre à la place de … Phillippe Kerjean, le beau-père de Mandrill !

Loleck : Mais tu disais tout à l’heure qu’il fallait être le moins didactique possible, or avec Azrayen’ justement on a une bande dessinée avec une bibliographie, des notes, des cartes, une introduction de Benjamin Stora …

Giroud : C’est justement parce que dans la bande elle-même, je suis très peu didactique. Je n’explique pas ce qu’est le FLN, je n’explique pas ce qu’est l’ALN, les Harkis etc. L’introduction et la préface de Stora, en répondant à ces questions, me permettent d’être plus léger dans le récit.

Loleck : La documentation a été difficile à réunir ?

Giroud : Non, il y a beaucoup de choses sur la guerre d’Algérie. Contrairement à ce qu’on croit, il y a une profusion d’écrits et de photos. Mais cette documentation livresque a été complétée comme d’habitude par un repérage sur place. Repérage dangereux, car le pays étai déjà en guerre civile ; mais la Kabylie restait plus à l’écart des troubles. J’y suis allé avec mon père, qui avait combattu comme appelé dans les Aurès. Il est revenu sur place, 40 ans après ; c’était assez fort, comme expérience. D’ailleurs dans le tome deux d’Azrayen’ va paraître un cahier spécial qui raconte ce repérage, croquis et photos à l’appui.

Loleck : Le changement d’éditeur, le passage de Glénat à Dupuis, c’est un hasard complet ?

Giroud : Non, simplement Dupuis était à l’époque le seul à offrir un espace de liberté absolu, y compris technique, sans la contrainte des 46 pages, ni celle de la série. Chez Glénat on est plutôt pour le « tout série » ! Ce qui finit par être pesant : obligé de faire un album par an, tu es amené à procéder de la façon inverse à la logique traditionnelle, qui veut qu’à partir d’une idée tu aies envie d’écrire un bouquin. Or la série t’amènes à ce paradoxe : tu as un bouquin à écrire, alors il te faut absolument une idée. C’est terrible !

Loleck : A propos de série : Louis Ferchot ?

Giroud : L’histoire débute en 1911 ; progressivement, nous irons jusqu’en 1921 … c’est à dire au premier tome de Louis la Guigne. La boucle sera bouclée. Chaque album se construit autour d’un thème : la vie ouvrière dans le premier, la course à l’armement dans le second, la caserne dans le troisième. La série me permet à la fois d’évoquer les situations qui ont conduit au carnage de Quatorze, et d’autre part de montrer l’éducation politique et humaine de notre héros.
En ce sens, je ne pense pas que cette « jeunesse » de Louis la Guigne soit inutile. Elle a sa place comme l’avait au début celle de Blueberry (quand elle nous apprenait les origines sudistes et aristocrates de Mike « Donovan » et les raisons qui l’avaient amené à entrer dans l’armée), c’est à dire avant qu’elle ne redevienne un western comme un autre, où le fait d’appeler le héros « Blueberry » a juste pour objectif d’augmenter le tirage.
Comme c’est le cas pour le Petit Spirou : un gamin dont les aventures n’ont rien à voir avec Spirou. Mais si Tome et Janry l’avaient appelé « le Petit Marcel » ils en vendraient 10 000 exemplaires au lieu d’en vendre 100 000 ! (… et ce serait dommage, cela dit !)

Loleck : Tiens justement tu parles de chiffre : à combien à peu près ça se vend un Louis la Guigne ?

Giroud : Louis la Guigne constitue un phénomène un peu particulier. Les mises en place sont assez modestes (15 000 environ), mais les ré-assortiments sont constants car chaque fois que l’on sort un nouveau tome, on revend tous les autres. Du coup, les premiers tomes ont dépassé 60 000 exemplaires. En moyenne, on doit être à 30 ou 35 000.
Azrayen’, pour le moment, en est à 16 000 ; mais il est sorti il y a moins de six mois et il est déjà ré-édité. Je pense qu’en mai, avec le tome 2, on passera assez vite la barre des 20.000.
Quant à Taïga, chaque tome atteint péniblement 6000 exemplaires ! Comme quoi, il est difficile de m’attribuer une moyenne générale ! Mais les mal-aimés parmi mes enfants, c’est fini … puisque grâce à ton site et à cette interview, je vais décupler mes ventes !

Loleck : Merci M’sieur Giroud.

Entretien par en avril 1999

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