Krent Able

par also available in english

Découvert en 2012 dans les pages de feu le magazine AAARG, l’Anglais Krent Able est tout sauf propre sur lui. Caché derrière cet alter-ego qui « n'est qu'un assortiment aléatoire de lettres qui ont l'air bien dans la police Coca Cola », il s'amuse à régler ses comptes et dézinguer lunette au fusil une bonne dizaine de stars de la culture-pop. Son style, étrange mélange d’horreur suave et de gore abrasif marie le surréalisme à l’imagerie pop colorée des années 80 dans un délire le plus total. Son personnage le plus charismatique? Le Doctor Cave, étrange avatar du chanteur Australien Nick Cave, devenu médecin dans un village paumé, que seule la vision de l’anus d’un chien rend dégoulinant d’excitation. Maniant aussi bien le crayon que le mauvais goût, musique, édition, mockumentaire ou cinéma, retour sur une carrière tout en étrangetés et bizarreries assumées étonnamment inexplorée en français.

Rat Devil : A ce qu’il paraît, votre vrai nom est Steve Martin et Krent Able n’est qu’un pseudonyme.

Krent Able : Oui, mon nom d’humain c’est Stephen Martin, raccourci en Steve, mais je ne l’ai jamais utilisé pour mes bandes dessinées. Au moment de me lancer, j’avais besoin d’un nom qui apporterait une sonorité plus exotique, plus extravagante, pas ce nom qui, en plus d’être déjà pris par un comédien célèbre, manquait clairement de fantaisie. Pour moi, Krent Able est l’incarnation physique de la folie, de l’humour et de l’anarchisme de mes bandes dessinées. Il me donne aussi la possibilité de prendre mes distances par rapport à mon travail et de faire des choses que « Steve Martin » reconsidérerait à deux fois avant de s’y engager. L’avantage, c’est que je peux tout simplement rejeter la faute sur Krent et refuser toute responsabilité : « Comment ça, j’ai fait voler le vagin cloné de Lady Gaga ? »

Rat Devil : Où avez-vous grandi ?

Krent Able : Je suis né à Grimsby, ville du nord de l’Angleterre, dans une famille ouvrière stable où j’ai eu une enfance relativement paisible et agréable. Je suis allé à l’école primaire du quartier où j’ai obtenu des résultats scolaires moyens, sauf pour l’art, où j’étais généralement le meilleur de ma classe. Après l’école, j’aimais écouter les disques de mon père (qui avait une très grande collection), m’asseoir dans ma chambre, lire des bandes dessinées et regarder la télévision. L’endroit où je vivais était en pleine campagne, alors j’allais pêcher, observer les oiseaux et explorer les bois alentours. Rien qui ne sorte vraiment de l’ordinaire, donc. Mon premier emploi, à l’âge de 15 ans, était de travailler chez les bouchers du coin, où je faisais toutes sortes de tâches horribles : vider les bacs remplis de morceaux d’animaux, ramper sous les cochons suspendus dans la pièce réfrigérée pour nettoyer le sang coagulé au sol etc. Parfois, mes amis et moi volions des têtes et des yeux de vaches et nous les utilisions pour faire des farces, comme coller ces yeux sur des lampadaires, se cacher et observer les réactions des gens à leur passage, ah ah. Mon travail suivant a consisté à travailler dans un Shell Shop près du bord de mer. Je sortais les créatures mortes de leurs coquilles et je transformais ces coquilles en animaux jouets que les touristes pouvaient acheter.

Rat Devil : Avant de discuter de vos bandes dessinées, j’ai découvert en préparant cette interview que vous avez joué dans un groupe de métal indus un peu coté en Angleterre.

Krent Able : Ah ! Ah ! Oui, c’était au début des années 90 quand j’ai déménagé à Londres pour mes études. Je vivais dans des squats avec mes amis, passant le plus clair de mon temps à faire la fête et expérimenter toutes sortes de drogues. Comme je m’intéressais plus à la musique qu’à l’art, j’ai convaincu un de mes amis d’acheter un magnétophone quatre pistes et une boîte à rythmes, puis j’ai emprunté une guitare et commencé à écrire des chansons (même si je ne savais pas jouer d’un instrument et que j’étais beaucoup trop feignant pour apprendre). Quand j’ai eu assez de chansons, j’ai réuni quelques amis pour les jouer et accessoirement former un groupe que nous avons appelé Rancho Diablo. Nos influences étaient partagées entre Suicide, The Stooges, Revolting Cocks ou encore Scraping Foetus Off The Wheel. Un jour on a décidé d’envoyer notre démo à des maisons de disques et nous avons rapidement été signés par Mute Records, le label des débuts de Depeche Mode ou Laibach, entre autres. Nous avons fait un album, tourné en Europe, puis nous avons implosé. J’ai de très bons souvenirs de cette époque.

Rat Devil : Comment est venue l’idée de défroquer les icônes pop à travers vos bandes dessinées ?

Krent Able : Adolescent, je griffonnais parfois des bandes dessinées idiotes dans mes carnets de croquis, mais je n’avais jamais fait de bandes dessinées sérieuses. Les professeurs des universités britanniques de l’époque étaient pour la plupart ignorants et méprisants à l’égard de la bande dessinée en tant que forme d’art, et je ne me suis donc jamais concentré sur la création de bande dessinée en tant que telle. Comme vous le savez sans doute, au Royaume-Uni, les bandes dessinées sont généralement considérées comme étant avant tout destinées aux enfants. Vers 2009, j’en étais à un stade où je ne savais pas trop où aller avec mon art et ma musique. C’est à ce moment-là que j’ai trouvé un magazine musical gratuit appelé The Stool Pigeon chez un disquaire. J’ai été impressionné par son esthétique et l’attitude punk qui s’en dégageait. A l’intérieur, il y avait une annonce demandant des contributeurs pour une section de bandes dessinées qu’ils voulaient inclure. J’avais pensé à faire de la bande dessinée malgré tout, mais je n’avais aucune idée de la direction à prendre. Il m’a finalement semblé naturel de combiner mes connaissances musicales avec mon amour du dessin, des univers horribles et drôles que j’affectionne. C’est là que l’idée de me moquer de musiciens comme Kanye West ou Justin Timberlake a émergé. Je présente ces musiciens comme des sortes de monstres. Je ne fais qu’exagérer l’ego narcissique de ces pop stars jusqu’à ce qu’ils deviennent effroyables, qu’ils se soucient peu de tout le monde sauf d’eux-mêmes. De tels personnages sont intrinsèquement drôles et pour moi c’est vraiment amusant de regarder des gens qui n’en ont littéralement rien à foutre de tout, sauf de leur gueule.

Rat Devil : Le personnage de Nick Cave en Docteur de l’étrange est donc né de la même façon ?

Krent Able : J’ai eu l’idée du Dr Cave tôt un matin, alors que je prenais une douche. J’en ai parlé à d’autres auteurs et ils sont d’accord avec ma théorie selon laquelle le fait de se mettre la gueule sous l’eau courante aide le cerveau à trouver de bonnes idées. Comme pour la plupart des nouvelles idées, il s’agissait de la combinaison de deux éléments distincts : avant de travailler pour The Stool Pigeon, j’avais eu l’idée d’une bande dessinée sur un médecin, et je n’ai juste eu qu’à la combiner avec celle de raconter une histoire sur Nick Cave. Cela semblait assez bien coller et Nick Cave s’est révélé parfait en médecin psychopathe adepte de la branlette magique.

Rat Devil : Dans une de vos interviews, j’ai cru comprendre que vous aviez un rapport particulier avec les singes.

Krent Able : Je n’ai jamais eu de relation intime avec un singe, je n’en ai même jamais rencontré. Je pense simplement que presque toutes les œuvres d’art, livres ou films, peuvent être améliorées par l’ajout d’un singe. Est-ce une coïncidence que des films comme King Kong ou La Planète des Singes aient eu autant de succès ? Imaginez maintenant à quel point ils seraient mauvais sans tous ces singes. Pensez-y.

Rat Devil : Votre travail allie humour scabreux, univers noir, horreurs et monstruosités, d’où vient cette sensibilité ?

Krent Able : Difficile de me prononcer clairement. Probablement du fait d’avoir regardé Doctor Who et des tonnes de films d’horreur classiques en noir et blanc comme les Frankenstein ou King Kong, des trucs des années 70 comme Les dents de la mer. J’ai toujours été assez imaginatif et fasciné par l’invisible, l’extraordinaire et l’interdit. Par exemple, quand j’étais trop jeune pour les voir, j’adorais regarder des affiches de films d’horreur en me demandant comment étaient les films. Puis, je suis devenu adolescent à l’époque où les VHS ont envahi la Grande-Bretagne. J’ai été exposé à une foule de films étonnants et extrêmes. Ajoutez à ça le sens de l’humour de l’Angleterre du Nord, souvent considéré comme sombre, surréaliste, sarcastique et tranchant et vous avez là le parfait cocktail du maniaque en puissance ! Ah ! Ah ! Je n’ai rien de particulier contre le genre humain, je suis un mec bon et sympa avec mes semblables, je trouve juste que les mutations, les décapitations, les têtes qui explosent sont très amusants à dessiner. J’ai étudié l’anatomie sur de vrais cadavres en école d’art et je trouvais l’intérieur des corps fascinant. Parfois, j’ajoute à cela des ambiances et des images tirées de mes rêves et je les utilise comme germe d’une idée. La plupart du temps, j’ai déjà un déroulé pour une histoire, mais il me suffit de méditer sur ce déroulé en allant dormir et mon cerveau à moitié hagard amène une énergie assez cool en se dirigeant vers le pays des songes. Le subconscient est beaucoup plus libre que le conscient et si l’idée est assez intéressante, je m’en souviens le matin. Les projections de sang, les parties du corps qui volent dans l’air, la vitesse, l’action et l’impact sont des aspects passionnants à dessiner et c’est excitant d’essayer de les capturer au mieux, afin qu’ils aient l’effet le plus viscéral possible sur le lecteur. Les visages et plus particulièrement les mains sont les parties du corps les plus expressives à dessiner. J’exagère ces mains, notamment en leur donnant un aspect griffu et maléfique. J’ai probablement été influencé par les dessins de Brian Bolland et son personnage du Judge Death, le plus fameux antagoniste de Judge Dredd. Bolland, en plus d’être un artiste incroyable, est un maître dans la manière de dessiner des mains à l’apparence diabolique. Découvert à l’âge de sept ans dans les pages de 2000 AD, son travail a à jamais marqué le jeune esprit qui était le mien. C’est donc une grande influence, tout comme le travail de Dan Clowes que j’ai découvert plus tard. Finalement, mon travail n’est pas censé être bouleversant ou déprimant, mais plutôt un chaos dans tout ce qu’il a de plus joyeux, un carnage positif en quelque sorte.

Rat Devil : Qu’en est-il de tous les organes génitaux, orgasmes et orgies à la limite de l’horrible qui peuplent vos travaux ?

Krent Able : Ça c’est le côté de moi qui redevient un sale garnement, l’ado débile qui dessine des bites sur le mur des chiottes au bar du coin. Les gens sont tellement coincés à l’idée de voir des organes génitaux, encore plus les leurs, que c’en est amusant de s’attaquer à ce qui emmerde tout le monde. En plus, bites comme chattes sont très intéressants à dessiner, les vagins notamment, ils sont d’une incroyable complexité graphique. J’aime le sexe et les orgasmes et je suis évidemment loin de trouver tout cela horrible. Si je pouvais faire l’amour toute la journée, je le ferais, alors je ne m’embêterais pas avec mes bandes dessinées. Je me contenterais de jouir et de faire jouir les autres. Je préfère cent fois dessiner une bite qui jouit plutôt qu’un vélo. Les orgasmes, c’est la vie ! Le fait est qu’au Royaume-Uni en particulier, les gens peuvent être très réprimés sexuellement. Lorsque nous grandissons, la culture capitaliste, les médias, la publicité et les films déforment notre vision du sexe en nous disant que c’est quelque chose de « sale » ou qui se doit d’être caché. En même temps, on nous encourage insidieusement à y penser constamment et ce de manière obsessionnelle. Les tabloïds britanniques titillent autant la fibre cul qu’ils ne manquent pas de nous balancer une pseudo morale bien sentie sur le sujet. Il y a là un truc malsain que j’explore, que j’exploite et contre lequel je me rebelle dans mes bandes dessinées. Le sexe est un tendre petit bouton dans l’esprit des gens, et j’aime m’amuser avec. Que les gens en rient me fait espérer leur apporter une sorte de soupape de décompression.

Rat Devil : Quel est votre rapport à la technologie ?

Krent Able : Je ne suis pas tellement intéressé par la technologie, je l’utilise simplement comme un outil. Je ne suis pas le genre de personne qui doit avoir le dernier gadget en date. Mon téléphone est assez vieux, et les enfants se moquent de moi dès qu’ils le voient. Cela dit, j’ai récemment acheté un iPad pour dessiner et, en découvrant tout ce qu’il permet de faire, j’ai eu l’impression de vivre dans le futur que j’imaginais quand j’étais enfant. Ma vision de notre avenir est… eh bien, elle n’est pas bonne, n’est-ce pas ? Nous semblons évoluer, mais nous avons accès à des technologies plus puissantes, des drones à la reconnaissance faciale, et nos données sont utilisées pour faire basculer les élections. Trump, le Brexit… Je doute que toutes ces mauvaises choses auraient été possibles sans l’utilisation abusive de la technologie d’aujourd’hui. Nos enfants sont essentiellement des petits drones d’entreprise, travaillant pour Mark Zuckerberg, et manipulés par des algorithmes. Donc, mon point de vue de base, et il n’est pas particulièrement original, est que la technologie est bonne, mais que les humains sont souvent un peu trop stupides, avides et irresponsables pour qu’on leur fasse confiance.

Rat Devil : De Black Mirror à Years and Years, toutes deux des séries anglaises, pourquoi pensez-vous que les Anglais ont une telle relation avec la technologie, du moins du point de vue de l’anticipation ? Est-ce quelque chose de génétique ou qui émane de votre sensibilité ?

Krent Able : Je ne suis pas sûr que les Anglais voient la technologie différemment des autres nationalités. Nous sommes peut-être naturellement plus prudents ou cyniques. Nous avons un certain sens de l’humour, qui transparaît dans nos films et surtout dans nos programmes télévisés. Nous sommes doués pour l’humour noir, le surréalisme et l’absurde. La vision de l’avenir, dans des films comme Brazil et les livres de JG Ballard, est toujours sombre — peut-être que cela documente ou exprime nos inquiétudes sur l’avenir et la technologie ? On pourrait aussi dire, à propos du Brexit, que les Anglais ont tout simplement peur de l’avenir et du progrès et qu’ils veulent se retirer dans le rêve complètement fantaisiste du passé. Qui sait ?

Rat Devil : Vous êtes justement à l’initiative de l’œuvre collective I Feel Machine qui décrit et critique notre rapport à la technologie et aux médias. Comment ce projet a-t-il vu le jour ?

Krent Able : En 2017, j’ai fait une mini-bande dessinée auto-publiée avec un collègue bédéiste, Julian Hanshaw, qui avait pour thème la technologie. Elle a bien marché, et on s’est dit que la technologie est tellement omniprésente dans nos vies, qu’elle pouvait être un sujet qui trouverait un véritable écho auprès des gens. Nous avons contacté l’éditeur SelfMadeHero, et nous lui avons présenté le projet comme une version en bande dessinée de Black Mirror. Plus le pitch est simple, mieux c’est ! Ensuite, nous avons simplement demandé à des personnes dont nous aimions le travail, dont nous pensions qu’elles feraient quelque chose d’intéressant avec le thème, des auteurs dont les travaux se compléteraient et permettraient d’aborder le thème sous différents angles. Nous avons eu la chance de pouvoir compter sur quelques-uns des meilleurs dessinateurs de bande dessinée actuels : Shaun Tan, Box Brown, Erik Svetoft ou encore Tillie Walden. Je suis très fan de Shaun en particulier. Sa nomination Eisner Awards pour sa fabuleuse histoire était tout à fait méritée.

Rat Devil : Qu’en est-il de votre segment ?

Krent Able : Mon histoire s’intitule Bloody Kids. Il s’agit d’une histoire satirique et assez horrible sur les adolescents et les téléphones portables. C’est la chose la plus sombre que j’ai faite, et elle est très différente de mes précédents travaux — je l’ai même trouvé un peu dérangeante à écrire. Quand je repense à certaines de mes anciennes créations, je suis souvent surpris que des gens les aient vraiment publiées. En règle générale, mon travail ne me dégoute jamais, il me fait surtout rire. Quand je travaille sur une histoire, si à un moment donné je ne remets pas en question l’intention ou l’histoire, alors je me dis que tout ça ne vaut pas la peine d’être dessiné. Sinon, vous ne faites que des choses que les gens ont déjà vues, et à quoi bon s’emmerder ? Mais ici, il y avait un élément supplémentaire. En tant que parent d’un adolescent, je connais d’autres parents qui ont des enfants du même âge. Souvent, lorsque je rencontre ces parents à l’occasion d’un dîner, etc., les mêmes conversations reviennent sur la dépendance de leurs enfants à la technologie, aux téléphones portables et aux dangers des réseaux sociaux, sur le sentiment d’inquiétude et d’impuissance qu’ont certains parents. J’ai pensé qu’il serait intéressant d’écrire une histoire en poussant ce thème de la paranoïa parentale jusqu’à l’absurde et en explorant des domaines qui mettent mal à l’aise la génération plus âgée. Je pense qu’il s’agit en partie de la peur des parents de voir leurs enfants grandir et avoir des relations sexuelles, de la diminution de leur contrôle, autant que de la peur de l’inconnu. Alors j’ai transformé cette peur en un véritable monstre.

Rat Devil : Et techniquement parlant ?

Krent Able : L’histoire s’est construite très rapidement, au fil de la plume et n’a nécessité que très peu de modifications, à l’exception du processus habituel d’ajustement de certains dialogues. Lorsque j’écris une histoire, j’esquisse rapidement les cases l’une après l’autre sans réfléchir à la manière dont elles vont s’insérer dans une page, puis je les scanne toutes dans Photoshop et je les organise en pages plus tard, de manière à ce que le rythme et la rotation fonctionnent. Par exemple, si je veux avoir une surprise dans l’histoire, je dois la programmer de façon à ce que vous ne la voyiez que lorsque vous tournez la page. Lorsque je suis satisfait de tout cela, je conçois les personnages de manière plus détaillée, puis je dessine l’ensemble correctement. Je veux que chaque histoire soit aussi efficace que possible, c’est pourquoi cette partie peut prendre beaucoup de temps — je dessine souvent deux ou trois versions de chaque page, en essayant différents « angles de caméra », etc. Je veux que l’art exprime exactement ce que j’essaie de communiquer.

Rat Devil : J’ai le sentiment quand je vous lis, que vos histoires sont généralement des one-shot et en plus assez courtes.

Krent Able : La principale raison pour laquelle je raconte beaucoup d’histoires courtes c’est parce qu’elles demandent beaucoup de temps et de travail et qu’elles sont aussi très mal payées. Mais même courtes, mes histoires vont en général jusqu’à leur conclusion. J’ai une fois laissé une histoire inachevée. Il s’agit de Test Drive avec une moto humaine. Elle était destinée à donner l’impression que le lecteur était tombé par hasard sur un épisode d’une histoire bizarre dans une bande dessinée étrange, et qu’il était incapable de trouver la suite. C’est un fragment d’histoire, et l’imagination du lecteur le complète. Parfois, avec les vieux comics, il est difficile de trouver l’histoire complète, et j’aime jouer avec ce concept. L’histoire sur laquelle je travaille actuellement fait 24 pages, ce qui est assez long pour moi. Le strip ressemble à un film d’action surréaliste — une genre de Die Hard mais réalisé par David Cronenberg, ah, ah !  Elle doit être incluse dans un livre qui sera la suite de I Feel Machine, intitulée I Feel Love. Cette suite sera au même format que le précédent livre, soit six artistes qui racontent des histoires d’amour tordues. Nous avons eu un nombre égal de créateurs et de créatrices cette fois-ci : Anya Davidson, Kelsey Wroten, Benjamin Marra et Cat Sims en plus de Julian Hanshaw et moi qui nous chargeons également de l’édition. Nous espérons faire un autre livre I Feel…et en faire une trilogie. Nous n’avons pas encore d’idée pour ce troisième livre et je ne l’ai pas encore proposé aux éditeurs. Cela dépendra aussi de la réussite de celui-ci. I Feel Love doit sortir en avril prochain. Je travaille également sur deux histoires plus longues qui apparaitront dans un livre en collaboration avec l’artiste Shaky Kane. Kane est un dessinateur de bande dessinée légendaire, il a notamment travaillé pour 2000AD, Deadline et bien d’autres depuis le début des années 90. Son travail est influencé par le Pop Art et Jack Kirby, avec une bonne dose de bizarrerie. Sa bande dessinée The Bulletproof Coffin est un must. Ce fut un grand plaisir de travailler avec lui. Nous avons chacun contribué à deux histoires, et avons conçu et édité le livre ensemble. J’ai écrit et dessiné mes histoires et il a écrit et dessiné les siennes. Il y a une certaine confrontation en termes de style, puisque le livre commence par son histoire, puis une des miennes, puis une des siennes, et se termine sur une autre des miennes. Nous l’avons fait en nous disant que si vous aimez son travail, vous aimerez probablement le mien. Mes influences sont les vieux dessins animés du samedi matin comme Scooby Doo, les EC Comics, les bandes dessinées de super-héros, les vieux films d’horreur ou encore les bandes dessinées underground. L’une de mes histoires, Creepzone, est le remake d’une bande dessinée de super-héros des années 1940 intitulée Nightmare And Sleepy. L’autre histoire, Black Fur, est aussi une bande dessinée de super-héros mais cette fois-ci avec un ours volant. Cette bande dessinée doit sortir en Juin chez Image Comics, un éditeur Anglais.

Rat Devil : Vous êtes récemment passé à la réalisation, documentaire tout d’abord avec Ink, Cocks & Rock’n Roll, à la fiction ensuite avec Deep Clean. La réalisation est-elle la prochaine étape ?

Krent Able : J’ai été fortement impliqué dans tout le processus de réalisation de ces films — écriture, montage, conception, recherche de la musique, casting, collecte de fonds, etc. — mais c’est mon ami Matt Harlock qui les a réalisés. Ce fut une très chouette collaboration. Pour Deep Clean, qui est un court métrage d’horreur, c’est moi qui ai eu l’idée originale (il s’agissait à l’origine d’une bande dessinée). Puis j’ai été impliqué dans chaque étape du projet pour m’assurer que le film restait très proche de la vision que j’en avais et ne se perdait pas en cours de route. Je suis comme ce que les Américains appelleraient le showrunner. Je ne sais pas encore si j’ai le bon tempérament ou les bonnes compétences pour être réalisateur. Je ne fais pas la différence entre une caméra et une autre. Et il faut être très sûr de soi, très énergique et doué pour dire aux gens ce qu’ils doivent faire. Ce qui n’est pas mon attitude naturelle. Peut-être un jour, quand j’en saurai plus sur la réalisation, mais pour l’instant, je veux collaborer avec des réalisateurs talentueux et aboutir à de meilleures résultats que ce que je pourrais faire tout seul. Comme le disait Dirty Harry, « un homme doit connaître ses limites ».

Entretien par en juin 2021

Les plus lus

Les plus commentés