Laurent Vicomte

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Laurent Vicomte : Depuis la sortie il y a quelques mois du premier tome de Sasmira, je dois bien avouer que mon programme et assez chargé.
Beaucoup de choses et d’évènements imprévus sont venus se greffer à l’agenda initialement établi, dont une exposition à Bruxelles et un déplacement sur Genève. Je suis pour ainsi dire devenu «dédicaceur en chef» (rires). J’ai carrément changé de métier, et à mon corps défendant le tome deux a eu du mal à avancer. Je travaille tant bien que mal dans les trains. Cela dit, j’ai ressenti beaucoup de bien à prendre enfin un peu l’air !

L’Indispensable : Prendre l’air, c’est ce que vous aviez déjà fait après le quatrième et dernier épisode — sous votre pinceau — de Balade au bout du monde. Vous aviez alors décidé de ne pas continuer la série…

L. V. : Initialement, cette histoire était une trilogie. Nous en avons finalement extrait un quatrième album, car nous avons décidé en cours de réalisation de développer le thème du Petit Royaume. Cela me paraissait une très bonne idée puisque cette démarche ne trahissait en rien le texte original, et de plus, m’intéressait beaucoup. Cependant, il n’a jamais été question d’autre chose.
Pour moi, la fin du quatrième tome correspond à la fin de l’histoire dont nous avions ensemble convenu, et il s’est avéré que j’avais également envie pour la suite, de développer un sujet et des propos plus personnels. De son côté, Pierre Makyo a eu envie de relancer la Balade…, ce qui en soit n’était pas un tort car la série était un franc succès en librairies et qu’il devait tout de même subvenir à des besoins familiaux légitimes. Après certains autres travaux, Pierre a donc pris conscience de l’importance de la Balade… et n’a pas eu le cœur de l’abandonner.
Pour ma part, je n’étais pas d’accord sur le principe. Nous étions allés au bout d’une histoire et il n’y avait aucune raison de «tournicoter» autour… selon une éthique qui m’est toute personnelle. Je comprends tout à fait que certains besoins amènent à un autre raisonnement. Il n’y a pas eu de problème autre que cela.

L’I. : Ce n’est pas évident — et encore moins habituel pour un auteur — de délibérément fermer le robinet d’une vanne à succès…

L. V. : C’est effectivement très difficile de dire non ! Chaque album de la série avoisine les deux cent cinquante mille exemplaires. Cela fait donc mal quelque part de décider d’arrêter (rires)… C’est véritablement se mettre en danger. Je me suis volontairement fragilisé et je le répète, mis en danger afin de m’engager sur Sasmira.

L’I. : Le fait de vous exposer ainsi, a-t-il changé vos rapports avec Pierre Makyo ?

L. V. : Il y a eu des moments très difficiles ! Etant co-auteur de la Balade…, je pouvais très bien décider de bloquer le projet. Je ne l’ai cependant jamais fait ni envisagé, par amitié à l’égard de Pierre et parce que j’avais pleinement conscience de la situation. À l’heure d’aujourd’hui, tout se passe très bien. Pour ce qui est de la suite actuelle de la Balade au bout du monde, du moment que les lecteurs ont parfaitement compris et assimilé qu’il s’agit de cycles différents, cela ne pose aucun problème.

L’I. : Il existe tout de même une raison précise à cette grande période de silence…

L. V. : N’exagérons rien ! Ce ne fut pas une si grande période que cela ! J’ai tout de même, pendant ce temps, écris l’ensemble de l’histoire de Sasmira et réalisé le premier album de la série. J’ai également fait deux livres pour les scouts, car je continu à travailler pour la jeunesse.
Les scouts sont les premières personnes à m’avoir fait confiance, et c’est grâce à eux que j’ai débuté. J’étais moi-même l’un d’entre eux lorsque j’étais gamin, et mon père de son côté s’en occupait également un petit peu. Mon totem était un épervier ou un faucon. Je ne sais plus. Ils me payaient bien pour mes débuts, et bien sûr, cela m’aidait à vivre. Ceci dit, je ne suis pas un scout dans l’âme.
Pendant cette pseudo absence, j’ai surtout consacré quelques années de ma vie aux voyages, en profitant raisonnablement du succès de la Balade…. Ce qui me semblait alors logique, parce que je n’avais pas l’intention d’attendre de marcher avec des béquilles pour me décider à visiter le monde. Je n’ai dans le même temps, jamais ressenti le moindre désir de mettre fin à la bande dessinée. En aucune façon ! J’ai profité d’une certaine souplesse qui me fut donnée tant sur le plan financier que celui du temps. La réalisation de Sasmira a simplement été plus longue que prévue.
Je pensais sincèrement que cet album sortirait en librairie il y a déjà quatre ou cinq ans. Le premier tome fut assez long et laborieux à mettre en place, puisque ce dernier va générer une grande histoire. Cet album s’est avéré être très rapidement, un beau casse-tête chinois en fonction de tous les éléments narratifs qu’il me fallait y placer… éléments qui s’avéreront par la suite, être de véritables bombes à retardement dans le cours de l’histoire. Ce premier album était par conséquent très complexe à maîtriser et à régler. J’étais tout de même tendu !

L’I. : Ce qui légitime l’emploi de codes narratifs et graphiques très classiques. Auriez-vous dans un futur proche, envie de développer des codes plus personnels ?

L. V. : Mais c’est très personnel ! Cela peut-être classique et personnel à la fois ! Une chose est certaine, c’est que j’avais envie d’une distorsion graphique au commencement de ce projet. Essayer de trouver plus de liberté, retrouver une espèce d’instinct que je connaissais au début de la Balade… en fait, quelque chose de plus «casse-gueule». Je n’y ai pas réussi ! Je me suis pourtant appliqué comme un bon élève (sourire).
Je ne suis pas convaincu de pouvoir actuellement accéder à mes désirs. C’est sûr — du moins je le pense — certains éléments de mon travail vont rapidement évoluer, mais il me semble totalement impossible de casser la baraque d’un seul coup. Je ne pense pas que l’on puisse du jour au lendemain, mettre un acquis d’une dizaine d’années de côté pour s’aventurer trop vite, et radicalement, sur d’autres pistes. Je ne suis pas sûr que cela soit très honnête !

L’I. : Ces problèmes témoignent à leur manière, que Sasmira n’était pas obligatoirement écrit pour une transposition en bande dessinée…

L. V. : Ce fut effectivement un gros piège ! Toutes ces années perdues trouvent ici leur raison — comme je l’ai dit tout à l’heure, je pensais pouvoir sortir Sasmira il y a de cela quelques temps. Je me suis fait piéger moi-même par ce projet que je qualifie objectivement d’ambitieux en ce qui concerne l’écriture. À ce sujet, j’ai écrit l’ensemble de l’histoire — qui se déclinera donc en plusieurs albums d’une seule traite.
Puisqu’il s’agissait pour ma personne d’une véritable «première», je m’étais attendu à quelques douleurs et souffrances en ce qui concerne cette partie de l’élaboration. Je n’avais jusqu’alors réalisé que des scénarios pour des projets beaucoup plus légers. À ma grande surprise, j’ai au contraire découvert un plaisir immense à l’écriture. Cependant, je ne me suis pas du tout préoccupé de la forme et du support dont l’histoire bénéficierait lors du stade — alors lointain — de sa réalisation. Je ne me suis absolument pas focalisé sur la bande dessinée en travaillant.
Cela s’est révélé être un piège terrible, car je me suis finalement retrouvé dans la situation de devoir adapter mon propre travail en bande dessinée… et là, ça fait mal (rires) ! Cette histoire aurait pu prendre la forme d’un roman si j’avais le talent d’un écrivain, ou même un film si je possédais ceux d’un cinéaste. En fait, elle pouvait se plier à toute forme narrative.
Bien entendu, mon véritable centre d’intérêt se trouvait être l’histoire et les éléments qui la composent. Il est vrai cependant, que j’imaginais et visionnais volontiers cette dernière sur un plan totalement cinématographique. Si j’avais eu un magnétoscope incrusté dans le crâne, je me serais contenté de la laisser se dérouler dans mon esprit et d’appuyer sur le bouton stop à la fin. Aussi simple que cela !

L’I. : Il fallait aller plus loin dans cette démarche, le proposer à un éditeur sous forme de roman ou à un producteur sous forme de scénario !

L. V. : Je n’ai pas osé l’écrire ! Il est vrai cependant que j’aurais dû essayer. Pour ce qui est du cinéma, j’en ai eu peur. D’autant que l’on m’avait fortement déconseillé de le faire puisque je n’ai pas assez de relations dans ce milieu… dans lequel on peut facilement et rapidement te voler ton travail en changeant trois fois rien à ton scénario. Je pense assurément que c’est cet état de fait qui m’a vraiment ramené vers la bande dessinée comme support d’expression.
Ceci dit, cette dernière est une passion, et j’avais toujours quelque part l’idée d’écrire un scénario dans le but précis de le réaliser sous cette forme. L’origine et l’énergie première de ce travail relevaient de cette démarche. Par la suite, j’ai oublié cette réalité en travaillant sur l’écriture pendant une année.
En me tournant à nouveau vers la bande dessinée, il m’a fallu trouver des solutions à certains problèmes d’adaptations. C’est une espèce de jeu très technique et très étrange que d’essayer et chercher à faire passer des émotions par les seules possibilités que nous offre la bande dessinée. C’est très difficile, et c’est précisément à ce stade que l’on prend conscience de la forme réductrice de ce média. Comme tous les moyens d’expressions à vrai dire….

L’I. : Pour beaucoup d’autres auteurs, la bande dessinée est loin d’être réductrice puisqu’elle les incite à un certain délayage !

L. V. : À partir moment où on touche à l’impalpable — l’émotion, le sentiment — à quelque chose de très sensible, il faut véritablement trouver des solutions. C’est une entreprise extrêmement fragile et extrêmement dangereuse. Cela peut très vite devenir vulgaire, raté et incompréhensible. Ce n’est pas simple ! Il existe effectivement des moments où face à certains problèmes, on préférerait avoir deux bons acteurs à disposition. Des personnes grâce auxquelles un jeu de regards et un instant de silence suffiraient aisément pour raconter.
Il arrive souvent que le dessin ne procure aucune solution à un problème défini. Il faut donc trouver tout un tas de petits trucs afin de palier à cette carence. Je m’y essaie sans cesse. C’est comme cela qu’on perd du temps…et qu’on marche sur des œufs !

L’I. : Votre retour sur le devant de la scène coïncide avec celui des Humanoïdes Associés

L. V. : C’est exact, et je suis en train de relancer les Humanos (rires) ! Plus sérieusement il faut tout de même apporter une précision. J’ai contacté les Humanoïdes Associés il y a des années de cela pour Sasmira. Le projet était signé longtemps avant les difficultés qu’ils ont pu connaître, et leur renaissance actuelle. J’avais eu la franchise à l’époque de les prévenir que ce projet ne se ferait pas tout de suite.
Les éditions Dupuis, au travers de leur collection Aire Libre étaient aussi intéressées mais elles me proposèrent une formule en deux albums. Le projet Sasmira — qui ne s’appelait pas ainsi — était donc trop gros, trop important pour Dupuis.
Il se passe une chose intéressante avec les Humanoïdes Associés — et c’est pour cette raison que je les ai choisis. Ils se concentrent en effet, sur l’image au sens large du terme, en intégrant toutes les notions de modernité dans leur démarche éditoriale. Tout ce qui est nouveau les intéresse — l’image de synthèse, Internet… — alors que beaucoup d’éditeurs sont actuellement empoussiérés et continuent de pleurnicher sur le prix du papier qui est plus élevé cette année que l’année précédente. Je dirais tout simplement qu’ils essaient d’être un peu d’avant-garde.
Je pense que c’est une attitude comme la leur qui peut nous permettre de sortir des castes. Cela nous change carrément des bons vieux éditeurs bien classiques tels que Glénat, Dargaud et compagnie. Dans une certaine mesure, Delcourt est plus moderne lui aussi. En fait, ce qui est très agréable dans mes rapports avec les Humanos, c’est que je me suis fait draguer par ces derniers (rires) !

L’I. : Vous ne ressentez pas une certaine pression vis-à-vis de l’implication visuelle et publicitaire de cette maison d’édition à l’égard de Sasmira ?

L. V. : Pas du tout ! Chacun fait son travail. Je reste quoiqu’il en soit, un petit artisan confronté à de grosses machines financières. Je fais la part des choses. Pour ma part, j’ai fini mon travail et à compter de cet instant je n’ai qu’une envie, c’est que mon éditeur s’en occupe, qu’il le prenne en main et use de tous les moyens dont il dispose pour que les lecteurs prennent connaissance de celui-ci. À ce niveau de notre histoire, ce n’est plus de mon ressort. Il ne s’agit nullement de «pression». Je serai très déçu du contraire.
En toute sincérité, ils se démènent afin de faire du bon travail. Ils axent leur production éditoriale sur un concept de qualité et non de quantité. Lorsque j’ai signé chez eux en 1993, ils avaient déjà pour démarche de réduire la production et de très bien choisir leurs albums. Je préfère de très loin, me trouver bichonné aujourd’hui au sein d’une structure éditoriale légère, que chez un «monstre» de l’édition.

L’I. : Dans l’entretien du dossier de presse, vous tentez de définir la nature de vos motivations à la création de Sasmira…

L. V. : Je tiens à dire que ces textes-là sont souvent rédigés sur le coin d’une table. Cependant, il y a une chose que je confirme — d’autant que cela me fait plaisir — qui consiste à avoir choisi ce métier pour m’amuser, et de constater que Sasmira m’offre la possibilité de renouer avec beaucoup de mes émotions de petite enfance.
Je retrouve l’imaginaire que j’avais développé en visitant des maisons abandonnées et en essayant d’imaginer ce qui s’y était déroulé. Je découvrais ainsi un vieux grenier, de vieux objets… cet espèce de rapport que constituent les liens étranges avec une réalité aujourd’hui perdue, et encore étonnamment palpable ! Mes plus grands souvenirs d’enfance se résument en cavalcades effrénées dans les maisons abandonnées. C’est incontrôlable… j’ai donc décidé d’associer cette perception, ce vécu, à la bande dessinée.
Dans le cours de cette petite enfance, ma passion se déclinait entre la mode et la bande dessinée. Si je n’étais pas devenu celui que je suis aujourd’hui, j’aurais tout tenté afin d’être couturier ou pour le moins, me retrouver dans le mouvement de la mode. C’est à l’aide de ces considérations, qu’inconsciemment, ce projet devient encore plus personnel puisque j’y ai réuni touts les éléments qui me portent — et me définissent pour certains — depuis le plus profond de ma mémoire.
J’ai éprouvé beaucoup de plaisir à essayer d’organiser un univers autour de tout cela. Je m’attache à exprimer des choses qui m’émeuvent, de façon identique à ces images photographiques du début de siècle. Tous ces portraits, ces visages, ces regards qui nous fixent droit dans les yeux et qui persistent à nous fixer alors que toutes ces personnes sont depuis longtemps disparues… cela ne représente pourtant qu’un infime instant de leur existence, le temps d’imprimer cet instant à jamais. Cela me touche et m’impressionne.
Je ne saurais définir l’origine de cette impression, aussi j’essaie par le biais de mon travail, de faire passer ce ressenti, cette émotion. Il ne s’agit pas cependant d’un message… seulement des émotions, ou quelque chose de proche.

L’I. : Le voyage dans le temps relève du fantasme collectif, au même titre que les mythes et les symboles !

L. V. : J’aurais moi-même adoré me retrouver en l’espace d’un instant, dans une calèche au début du siècle… ou tout simplement en me réveillant au matin. Cela dit, je vous rassure tout de suite, il ne s’agit pas du tout au sein de Sasmira d’un quelconque délire ésotérique. C’est définitif et cela a au moins le mérite d’être clair.
On distingue facilement à la lecture de l’album, que je fais référence à un certain ésotérisme égyptien, mais je n’en parlerai qu’à contre courant et de façon totalement différente. Je jouerai avec, mais je ne m’en servirai pas comme d’un matériau narratif. Au contraire, je tire quasiment à boulets rouges sur ce genre de chose.
Le titre originel de la série — que j’ai abandonné car je pensais qu’il pouvait être mal compris — se résumait à «Rien» ; et ce n’était pas un hasard. Je me le suis personnellement refusé en constatant tout simplement que je ne développais pas assez ce concept en profondeur pour me permettre de choisir ce nom. Néanmoins, un des albums de la série s’appellera ainsi.
Ma réponse est donc nette, claire et définitive en ce qui concerne le sujet de l’ésotérisme (rires). Toute l’histoire est aujourd’hui prête et terminée. J’ai bouclé l’ensemble de façon à pouvoir développer ou non, et à ma convenance, certains sujets… Un peu le même cas de figure que La Balade…, pour laquelle le développement du Petit Royaume, je le précise à nouveau, n’était initialement pas prévu. Pour Sasmira, j’ai beaucoup de souplesse. En racontant clairement l’histoire, sans redondances ni bavardages, je pourrais prendre connaissance et conscience de l’évolution potentielle de certains éléments.

L’I. : Etes-vous attiré par le fait de raconter une histoire en un seul album, quelque soit sa pagination ?

L. V : Cela relève de considérations purement techniques. Au départ, j’avais l’idée de réaliser trois gros livres et parallèlement, je trouve de façon pragmatique, que cinquante-deux pages c’est déjà long à faire. C’est un problème sans fin, car plus on fait d’ouvrages importants et plus les lecteurs les attendent longtemps. Le paramètre défini par la patience du public est loin d’être simple et résolu. Ce sont essentiellement des problèmes éditoriaux.
Actuellement, je ne peux pas me permettre de laisser un laps de temps conséquent entre le premier tome et le second de Sasmira. J’ai envie que cette histoire et ses personnages vivent. Sinon, toute l’énergie dépensée n’est plus légitimée.

L’I : Vous voilà obligé de vous soumettre à un rythme de travail pragmatique, et surtout routinier, après des années de rythme personnel !

L. V. : C’est exact, mais en même temps, c’est un rythme que je n’ai jamais oublié ! J’aime ces deux approches, ces deux conceptions du travail. J’aime voyager les mains dans les poches et travailler comme un fou. J’éprouve sincèrement du plaisir à dessiner à un rythme soutenu sur ma table à dessin. Je suis alors obligé de m’auto discipliner. Il faut à tout prix retrouver un rythme socialement quotidien, parce que votre entourage vit selon ce rythme précis, mais également afin de pouvoir communiquer avec les gens qui vivent «normalement». J’ai auparavant beaucoup travaillé la nuit, mais j’essaie actuellement de m’astreindre à un rythme de vie classique vis-à-vis des autres.

L’I. : Les personnages dans Sasmira sont assez définis pour êtres inspirés de personnes réelles…

L. V. : Je crois que l’on ne raconte que ce que l’on connaît… sans pour autant savoir d’où cela vient ! Toutes mes amies brunes sont convaincues d’être à l’origine de Sasmira, et toutes mes connaissances blondes s’imaginent être le modèle d’Anne. Ce à quoi, je fais bien attention à chaque fois, de répondre par la positive (rires).

L’I. : Vous avez su très rapidement dans votre évolution, développer un style graphique très personnel qui a très vite répondu au succès de la Balade.

L. V. : Ce style s’est peut-être développé rapidement, mais sa maturité n’est pas du tout lié à un quelconque succès. Il a pris cette direction graphique dans le seul but de coller à un thème, de raconter visuellement une histoire. Avec un autre sujet, il est tout à fait probable que mon trait se soit dirigé vers des voies graphiques complètement différentes.
Il m’a semblé que se rapprocher du réalisme était la meilleure façon de raconter et de croire à une histoire telle que La Balade. Aujourd’hui, je reconnais qu’il m’est difficile d’en sortir. Afin de constamment croire en Sasmira, j’ai préféré déplacer un château existant, de la Bretagne vers l’Auvergne et je suis allé faire des repérages. C’est une démarche volontaire que de garder un rapport avec la réalité, et un réalisme graphique, pour raconter une telle histoire. Tout inventer aurait été trop facile…
Mais en ce qui concerne mon style, celui-ci ne fut en aucun cas construit selon la raison d’un succès. Il faut quand même relativiser certains éléments, car le premier tirage de La Balade au bout du monde était de huit mille exemplaires. À cet égard, nous avons été Pierre et moi-même, payés avec un sac de riz à chaque fin de semaine. A l’époque, nous aurions donné de l’argent à nos éditeurs pour faire un livre. Nous avons été les premiers surpris du succès de notre travail.

L’I. : Vous atteignez avec Sasmira, à une sophistication extrême du trait !

L. V. : J’aimerai faire encore plus, seulement les Humanoïdes Associés me téléphonent tout le temps pour me demander où j’en suis (rires) ! Je me trouve donc dans l’obligation de simplifier ce que je dessine, comme les robes de l’époque qui étaient sublimes et bien plus compliquées. Je suis par conséquent contraint de trouver des solutions à cette simplification — encore une fois ! Si seulement je pouvais vraiment dessiner comme je le veux…
Cependant, je me dois de ne pas oublier que la bande dessinée est avant tout et essentiellement un langage, et que si je commence à me la jouer trop «artistique», le trait perd toute sa valeur d’écriture — à ce sujet, je suis très impressionné par l’écriture graphique de De Crécy dans Léon la came. Je pense qu’à force d’en rajouter, on finit par oublier ou perdre ce sens primordial que De Crécy a développé. C’est un stade véritablement catastrophique car il n’est plus possible après cela, de continuer à raconter.

L’I. : Lorsque vous racontez graphiquement, vous laissez sûrement une place à l’improvisation afin de garder une certaine énergie et vitalité à l’histoire…

L. V. : Tout le plaisir et la richesse d’un travail solitaire se résument dans cette liberté de changement «du dernier instant». Agir tel un fin cuisinier, se permettant d’ajouter quelques épices et condiments gourmets mais qui s’avèrent souvent nécessaires, à la recette initiale. Par cette méthode, j’accusais à la trentième planche de l’album, un décalage de sept planches supplémentaires par rapport à mon découpage de départ.
En réalité, j’aurais pu faire un livre avec beaucoup plus de planches et je pense sincèrement qu’il s’en serait trouvé plus beau. Je trouve en effet, que certains passages ne sont pas satisfaisants sous leurs formes actuelles. On est en permanence contraint de faire des concessions. Ceci dit, la réalisation d’un album est une suite d’imperfections sur quelques plans que ce soit. C’est normal ! Il ne faut pourtant pas s’y attarder, car il y a beaucoup de choses à faire. Il faut donc les accepter.
Sur le plan narratif, j’ai essayé de relancer de façon personnelle une technique ancienne employée — par exemple — dans les Spirou des années cinquante, consistant à créer un petit suspense, une petite relance narrative dans chaque bas de page. J’ai essayé d’imprimer une rythmique devant empêcher le lecteur de s’endormir, et de temps à autres, réussir à inclure une grosse illustration afin qu’il se réveille (rires).
Je pars toujours du principe simple qu’une personne lisant une bande dessinée a, par définition, autre chose à faire. Le lecteur est assailli par une foule de possibilités au fil de la journée, culturelles ou autres, et il se fout tout naturellement de ce que je fais. C’est donc mon travail que d’aller chercher son attention !

Propos recueillis par Franck Aveline. Photo Axel Henry.
Précédemment Publié dans L’Indispensable n°0 de février 1998.

Entretien par en février 1998

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