Luke Pearson

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Il ne faudrait pas réduire le travail de Luke Pearson aux aventures lumineuses de la petite Hilda. Avec Everything we miss, le jeune auteur anglais posait un regard plus inquiétant sur son univers fantastique, balançant ainsi entre l'optimisme de l'enfance et les angoisses de l'âge adulte.

Xavier Guilbert : A propos de votre travail, l’ultime réplique de Calvin & Hobbes m’est venue à l’esprit : “Ce monde est magique, allons l’explorer.” Et c’est assez approprié…

Luke Pearson : Erm. J’aime penser que nous vivons dans un monde magique. Oui — vous voyez, je pense que dans Calvin & Hobbes, il s’agit souvent de voir le monde au travers des yeux d’un enfant, et donner une forme tangible à ce genre d’imagination. Une grande partie de ce que je fais dans Hilda est un peu de — me souvenir de ce que je ressentais étant enfant, et d’essayer d’explorer ces endroits de la manière dont j’aurais aimé le faire alors.

Xavier Guilbert : C’est quelque chose de très présent dans Hilda, évidemment, mais également dans Everything we miss.

Luke Pearson : Oui.

Xavier Guilbert : On y trouve beaucoup d’éléments communs, mais présentés d’un point de vue différent. J’ai l’impression que vos personnages plus jeunes y réagissent avec beaucoup de naturel, alors qu’il y a clairement une forme de malaise chez les adultes.

Luke Pearson : C’est étrange de voir qu’ils pourraient presque se dérouler dans le même univers. Je pense qu’avec les récits pour enfants, j’essaie de — je traite ces éléments comme s’ils étaient vraiment là. Et il s’agit de… créer un monde qui soit excitant et intéressant et mystérieux. Mais ce sont des choses réelles et tangibles dans leur monde, et elles apparaissent comme normales aux personnages. Alors que dans Everything we miss, je fais plus ou moins la même chose, il y a beaucoup des mêmes — on y retrouve quelques-unes des mêmes créatures, mais je pense que j’essaie de les utiliser afin de souligner des sentiments de — d’anxiété et de non-dits. Je ne sais pas vraiment pourquoi je me suis autant attaché à l’idée de choses cachées, comme ces choses que l’on ne voit pas. Mais c’est — c’est clairement un élément récurrent.

Xavier Guilbert : C’est un peu comme s’il y avait deux faces à votre travail. Dans Hilda, il y a rarement de méchant — on y trouve plutôt des incompréhensions et des malentendus, et Hilda elle-même a rarement peur. Alors que l’inquiétude est beaucoup plus présente dans vos récits pour adultes.

Luke Pearson : Oui, tout-à-fait. Enfin, avec Hilda je n’hésite pas à y aller à fond — je la vois un peu comme un modèle à suivre. Je veux qu’elle soit — elle est hyper positive. Absolument pas comme moi, en fait. Elle est une sorte de version idéalisée de ce que j’aimerais être, et comme j’imagine que ce serait — le monde serait simplement meilleur s’il y avait plus de monde qui lui ressemblait. Elle est altruiste et attentionnée et curieuse. Elle ne connaît pas vraiment la peur, elle préfère essayer de trouver des solutions aux problèmes. Alors que oui, mon travail adulte traite beaucoup plus de… il y a cette tendance à s’appesantir sur les aspects négatifs. (rire)

Xavier Guilbert : Vous êtes plutôt jeune, ce qui fait que vous vous trouvez à peu près dans une position médiane par rapport à ces deux aspects que vous explorez : Hilda évidemment plus jeune, alors que certains des thèmes que l’on trouve dans vos récits (comme par exemple la crise de la quarantaine dans Everything we miss) se trouvent dans votre avenir. Il y a comme une position centrale entre deux extrêmes…

Luke Pearson : Hm, je ne sais pas trop quelle est la question, mais je… ça me semble plutôt juste. Everything we miss est un peu — une forme d’anticipation, mais sans que ce soit… ce n’est pas une bande dessinée autobiographique, il ne s’agit pas de moi. C’est visiblement… j’avais imaginé, à l’époque, je voyais le personnage principal comme étant vaguement moi quinze ans dans le futur ou à peu près. Et en choisissant une évolution potentielle — plutôt pessimiste. Mais je n’y ai jamais vraiment pensé comme ça, le fait que je sois en train de me tourner en avant ou en arrière, c’est plutôt déprimant de — de me dire que peut-être, j’aurais une vision aussi négative de l’avenir. (une pause) Hm…

Xavier Guilbert : Everything we miss est le seul livre pour adulte que vous ayez publié à ce jour. Il y a bien sûr la série Hilda qui est visiblement devenue votre priorité, mais si j’en juge par votre site web, vous continuez à travailler sur des récits plus courts, comme How to exist for a day, Nostalgia ou You mustn’t be afraid. Et ces récits traitent sans aucun doute d’angoisses adultes. J’ai l’impression qu’il y a une forme d’aller-retour constant avec le monde finalement très bienveillant d’Hilda…

Luke Pearson : Je dirais qu’il n’y a pas d’antagonistes dans mes bandes dessinées adultes non plus. Je ne crois pas — je ne sais pas si j’ai jamais écrit une histoire qui avait quelque chose qui ressemble à un méchant. C’est toujours plutôt sur — un problème donné ou des préoccupations. (une pause) C’est ça, le méchant dans mes bandes dessinées est en fait toujours d’autres personnes qui seraient — ou soi-même, et ce n’est pas un choix conscient de ma part.

Xavier Guilbert : Est-ce différent pour vous quand vous travaillez sur un Hilda ? Je ne voudrais pas sur-analyser tout cela, mais n’est-ce pas un moyen de vous échapper dans cet autre monde ? A la différence des récits adultes qui se rapprocheraient d’une forme de catharsis ?

Luke Pearson : Je ne peux pas vraiment parler de catharsis — c’est vrai, il y a une part de ça dans Hilda, mais ce n’est pas intentionnel. Généralement — je ne fais plus autant de bandes dessinées adultes désormais. J’aimerais bien, mais… il s’agit généralement de — j’ai une vague idée de quelque chose que je voudrais exprimer. Comme une intuition que je veux simplement explorer ou démêler pour moi-même, et… les récits finissent par être plus… indécis. Peut-être qu’il n’y a pas — par le passé, je finissais toujours par déboucher sur une sorte d’histoire cyclique, mais plus récemment, elles sont — elles vont où elles veulent.

Xavier Guilbert : J’ai l’impression que c’est aussi le cas pour le style. On y trouve beaucoup plus d’expérimentation, avec des diagrammes qui me font beaucoup penser à Chris Ware…

Luke Pearson : Absolument. Mais c’était quelque chose qui me passionnait. Dans ces premières bandes dessinées, mes influences sont clairement affichées. Il y a beaucoup de Chris Ware ou de Kevin Huizenga. C’est présent parce que dans mes tous premiers travaux, j’essaie encore de trouver mon style, en quelque sorte. J’essaie de — je ne sais pas encore vraiment comment je dessine. Je n’ai pas de base, ce qui fait que — que pour chaque bande dessinée, j’ai l’impression de dessiner différemment. Et comme j’essaie d’adapter le dessin à ce que je veux exprimer dans les planches, il y a parfois cette impression, au final, que ce n’est pas ce que je suis, que ce n’est plus vraiment sincère. Ou que j’essaie trop de reproduire quelque chose que j’ai vu auparavant, peut-être. C’est plus aléatoire. Alors qu’Hilda est très — l’histoire est toujours très structurée et planifiée. Avec ces livres, je prends vraiment plaisir à faire un récit plutôt traditionnel, au final. Une structure narrative plutôt basique, dans laquelle il y a — j’aime travailler la trame comme un puzzle, si vous voulez. Tout est très dense et il n’y a pas vraiment de questions sans réponse. Ça me plait. Et pour revenir au point que vous mentionniez, il y a parfois un aspect cathartique, parce que j’ai une trame, mais je peux y intégrer différents détails. Comme ce passage dans Hilda and the Black Hound, où elle est chez les scouts, qui est plutôt basée sur des situations réelles. J’ai dû en enlever beaucoup, parce qu’il n’y avait pas la place dans le livres, mais au départ il y avait une longue séquence et… et en fait, cela fait progresser l’histoire, le fait qu’elle ne soit pas vraiment douée à être scout, ce n’est pas son truc. Ce sentiment d’être inadapté et mauvais à quelque chose que l’on apprécie par ailleurs, c’était — c’était mon expérience chez les scouts. C’est quelque chose que j’ai à la fois adoré et détesté.

Xavier Guilbert : Par rapport au fait que vous faites moins de travaux adultes, est-ce uniquement à cause de l’importance qu’a prise Hilda, ou est-ce que vous avez trouvé votre voix et que vous estimez qu’il n’est plus nécessaire d’aller vers ce genre de thématique ?

Luke Pearson : Non, c’est quelque chose qu’à mon avis je dois continuer à faire. Cela m’ennuie de ne pas le faire plus souvent. Ce n’est pas tant qu’Hilda soit plus importante pour moi — c’est simplement… je ne sais pas vraiment. Quand j’ai fait Everything we miss, c’était tout au début, et je me sentais étrangement — sûr de moi. Je n’étais pas vraiment inquiet. Dessiner ce livre était — la chose la plus facile et la plus agréable que j’ai pu dessiner, même si c’est aussi sombre. Dessiner était sans douleur. Je l’ai fait plutôt rapidement, et tout s’est mis en place très naturellement, et j’étais content du résultat à l’époque.

Xavier Guilbert : Ce n’est plus le cas aujourd’hui ? Quand vous y revenez ?

Luke Pearson : Hm… pas complètement. J’ai l’impression que — que c’est un peu sentimental. Je vois ce que j’essaie de faire, mais c’est comme si — je ne sais pas trop. En fait, je n’aime pas vraiment mon travail quand j’y reviens. Il y a clairement des choses que j’aurais faites différemment dans ce livre si je le dessinais aujourd’hui. Mais il est très probable que je ne ferais même pas ce livre, je trouverais sans doute que c’est une mauvaise idée. Mais certaines personnes semblent le trouver à leur gout, et — et c’est très bien.
Je ne sais pas, le fait de travailler sur les Hilda, et le temps passant, j’ai plus ou moins perdu confiance en moi pour ce qui est de mes travaux adultes. J’essaie d’écrire, et puis — je m’inquiète de savoir si c’est bien. Peut-être qu’en fait je ne — je n’y arrive pas. Je ne termine jamais rien et puis j’arrête. J’essaie de réfléchir à quelque chose, mais je finis par ne pas le dessiner, alors j’essaie de penser à autre chose et ça ne débouche jamais sur rien. J’aimerais revenir — j’ai perdu l’état d’esprit nécessaire pour ce genre de chose. J’espère — j’espère que ça reviendra.

Xavier Guilbert : Par rapport aux Hilda dont les intrigues sont très construites, vos travaux adultes sont nettement plus dans l’exploration et la déambulation. Il y a là deux approches différentes de la narration, il me semble.

Luke Pearson : Oui, absolument. Mais c’est aussi pour cela que mes travaux adultes sont — principalement des récits courts, parce qu’il s’agit généralement de quelque chose que j’ai en tête à un moment donné. De plus, c’est rarement le résultat d’une envie dévorante de ma part de raconter une histoire en particulier dans le temps. C’est plutôt quelque chose de — toujours très immédiat. Quelque chose qui m’affecte ou m’inquiète, et au moment où cela se produit je m’installe et je commence à dessiner, tout simplement.

Xavier Guilbert : Quand on suit l’évolution des Hilda, il me semble qu’avec le déménagement pour la ville, il y a peut-être des éléments qui auraient pu figurer dans vos récits adultes qui se sont retrouvés intégrés à ce monde.

Luke Pearson : Oui, enfin, je le crois. Je suis vraiment en train de recentrer son monde — autour d’elle. Dans le premier livre, c’était un peu comme si elle vivait cette vie absolument idéale, et qu’elle n’avait pas vraiment de problèmes. Toutes les créatures avec lesquelles elle interagit — aucune ne présente vraiment de danger pour elle, et c’est très bien. Mais avec chaque nouveau livre, elles viennent à lui poser plus de problèmes.

Xavier Guilbert : Elle est maître de la situation au début. Ensuite, cela évolue : elle s’égare en ville, alors qu’elle n’était jamais perdue dans la montagne… Et elle doit rencontrer des gens nouveaux et comprendre comment se font les choses.

Luke Pearson : Mais elle trouve toujours une solution. Peut-être que c’est quelque chose de — je pense qu’il y a quelque chose de satisfaisant pour moi de, peut-être, la confronter à des problèmes que je rencontre moi-même, et ensuite de pouvoir y apporter une solution parfaite et finir sur une fin relativement heureuse pour elle. Peut-être que cela correspond à un besoin essentiel chez moi (rire).

Xavier Guilbert : Comment se fait-il que vous n’ayez pas ce problème de confiance en vous-même lorsque vous vous lancez dans une histoire d’Hilda ? On pourrait vous objecter qu’écrire pour un lectorat enfantin peut être particulièrement difficile…

Luke Pearson : Eh bien…. Pour être honnête, j’en suis à ce point où Hilda est déjà bien définie — elle existe. Je n’ai pas à — une bonne partie du travail a déjà été faite quand je commence à réfléchir à ce que je veux faire. Je n’ai pas à m’inquiéter du style, ou du ton de telle ou telle chose. Le ton évolue dans les Hilda, mais — vous voyez, il y a un filet de sécurité. Ce qui fait que je peux me concentrer sur des idées précises et sur la manière dont je veux les exprimer. Alors que pour les autres types de récits, il y a tous ces — il y a beaucoup d’obstacles et de choses à surmonter avant que je ne commence vraiment à dessiner. Tout ce qu’il faut, c’est que je m’installe et que je dessine quelque chose, et cela se passe généralement bien. Mais c’est difficile, psychologiquement.

Xavier Guilbert : Du point de vue de la structure, les Hilda évoluent beaucoup dans la manière don’t vous organisez les cases sur la page. Hildafolk a une structure en deux demi-pages horizontales, avec des subdivisions de celles-ci. Dans le Midnight Giant, vous utilisez une grille de deux par trois, alors que dans le Black Hound, on trouve une structure en cinq bandes avec parfois des pages plus complexes encore. Expérimentez-vous pour trouver la meilleure manière de raconter une histoire ? Ou est-ce une manière d’exprimer la complexité grandissante du monde auquel le personnage est confronté ?

Luke Pearson : Eh bien… je pense que l’augmentation du nombre de cases reflète en quelque sorte — c’est pertinent, d’une certaine manière. Quand elle déménage pour la ville, les murs se referment un peu sur elle. J’aime l’idée que les choses donnent l’impression d’être plus resserrées sur la page même. Pour beaucoup, c’est aussi la tentation de — d’essayer d’en tirer le maximum. Je charge — j’ai toujours ce réflexe de… de mettre autant de choses que possible dans une page (rire). C’est n’est pas conscient. Généralement, je commence une séquence en me disant que je vais me limiter à… Je veux la laisser respirer, je veux qu’il y ait moins de choses sur la page. Je me dis toujours ça, mais je finis toujours par — par la remplir et bouger les choses et essayer de trouver comment faire que tout cela s’articule ensemble. Je crois que j’aime tout simplement ce processus. C’est comme un puzzle. Je réfléchis beaucoup à la composition de la page.

Xavier Guilbert : Est-ce quelque chose que vous voyez déjà à l’œuvre dans les premiers Hilda ? Aborderiez-vous Hildafolk différemment aujourd’hui ?

Luke Pearson : Je pense que probablement — oui, ce serait certainement le cas. Quand je regarde Hildafolk, je ne vois pas — je pense que ça fonctionne bien comme ça. Je n’ai pas le sentiment qu’il me faudrait revenir dessus et changer des choses. Je le nettoierais un peu, je le dessinerais mieux. Je trouve qu’il y a un côté noueux, mais… mais je pense que l’organisation générale de la page fonctionne. Simplement, à chaque livre, je deviens plus… j’apprends le métier, j’imagine, et il y a pour moi maintenant beaucoup plus de manières de jouer avec les cases, et que je ne comprenais pas vraiment à l’époque. Désormais, j’ai pris conscience que — qu’il n’est pas besoin d’avoir un décor pour toutes les cases. C’est quelque chose que j’ai repris du manga. Quand je veux tirer le maximum d’une scène, je vais utiliser ces petites cases avec un seul personnage à l’intérieur, ce qui permet d’avoir le dialogue et les échanges, mais avec un grand plan général qui me permet de vraiment dessiner et d’y mettre tous les détails de la scène… c’est quelque chose que j’aime faire — alors qu’auparavant, j’essayais de dessiner tout dans chaque case, ce qui me semble maladroit aujourd’hui.

Xavier Guilbert : Hildafolk est un petit livret à couverture souple, alors qu’ensuite vous bénéficiez d’une fabrication plus luxueuse, avec un format plus important et une reliure toilée. Cela vient-il de Nobrow, ou en avez-vous fait la demande ?

Luke Pearson : Cela vient principalement de Nobrow. Le premier livre, Hildafolk, était de ce format parce qu’il s’inscrivait dans une collection où tous les livres avaient la même taille et le même nombre de pages. Je n’avais pas le choix. C’était bien, cela me donnait un bon cadre de travail. Et puis, ensuite, je crois que quand nous avons décidé qu’il y aurait une série, je ne sais plus… je pense qu’ils ont probablement suggéré l’idée. Cela semblait être un bon choix, d’aller vers ce format classique d’album de bande dessinée. C’était d’autant mieux en Angleterre où l’on ne trouve plus vraiment cela pour les nouveautés. Il y avait un côté nostalgique pour moi, parce que j’avais lu Astérix quand j’étais enfant, et cela m’y faisait penser. Je n’avais pas vraiment réalisé que quasiment toutes les bandes dessinées en Europe sont exactement de cette taille (rire). Au départ, avec Midnight Giant, on voit bien que j’avais choisi une structure très directe, parce que je voulais le faire dans une approche très classique, aussi classique que possible. Et puis cela m’a aussitôt ennuyé, et je me suis retrouvé à jouer à nouveau avec les cases vers la fin. Je préfère ça.

Xavier Guilbert : Vous avez mentionné aussi bien Astérix que les manga. Diriez-vous que vous avez grandi dans un environnement varié au niveau de la bande dessinée en général ?

Luke Pearson : Je lis surtout — de la bande dessinée alternative, comme les alternatifs Américains, surtout. Mais aussi… oui, du manga, mais généralement du vieux manga. J’aime Tezuka, ce style — cartoon. Et tout ce qui ressemble à du Disney bizarre des années 1960 ou 1970. J’aime beaucoup ce genre de chose. C’est assez récent pour moi, en fait, j’ai toujours aimé ça, mais récemment j’ai commencé à regarder ces planches avec plus d’attention, et j’ai le sentiment que cela a profondément influencé mon dernier livre. Dragon Ball aussi — ce genre de manga cartoon avec des personnages trapus avec des expressions démesurées. Astérix est un peu une référence historique pour moi, du fait que je l’ai lu étant enfant, et mon oncle avait toute la série. C’est probablement mon premier souvenir de bande dessinée, et sans doute l’une des seules bandes dessinées que j’aie lue pendant des années. Je les ai lus et relus. Moi-même, je n’en ai que deux albums, mais je les ai lus chacun des centaines de fois, et pour autant ils sont toujours… Quand je travaillais sur Hilda, je me suis rendu compte que je m’en inspirais inconsciemment, ce qui fait que je suis allé les relire en détail. Ensuite, cette influence s’est retrouvée dans les livres, mais de manière plus consciente.

Xavier Guilbert : Je voudrais faire un parallèle avec Astérix, dans le sens où Astérix n’est pas seulement pour les enfants. Quand on les relit étant adulte, on découvre des choses qui nous avaient échappées auparavant. Et d’une certaine manière, j’ai l’impression que c’est aussi le cas dans Hilda

Luke Pearson : Oui, en fait — je pense que j’ai conscience de cet aspect. J’ai toujours pensé que les prémices d’Hilda — il y a un petit nombre de règles de base qu’il me suffit de suivre pour que cela reste une bande dessinée pour enfants, ou une bande dessinée familiale, si vous voulez. Il faut que cela convienne — il n’y a pas de gros mots. Et je ne veux pas qu’il y ait de violence non plus, ce qui fait que je n’ai pas à me soucier d’avoir des scènes sanguinolentes. Je ne veux pas qu’il y ait de véritables combats. C’est quelque chose qui est toujours présent à mon esprit. Il n’y a pas non plus de sexe. Tant que l’histoire est claire, ce sera une bande dessinée pour enfants, et une bande dessinée pour adulte. Je ne suis pas — je peux aborder certains sujets qui n’apparaîtraient pas comme pouvant intéresser un enfant, mais dans le cadre de ce que ce qu’est Hilda et de son traitement graphique, je peux le faire. Et je pense — je pense que ça fonctionne (rire).

Xavier Guilbert : Comment les enfants y réagissent-ils ?

Luke Pearson : Hm, je ne reçois pas vraiment de retour des enfants, je veux dire… en fin, j’ai des retours des enfants. Parfois je reçois des dessins dans mon courrier, ce genre de choses. J’y trouve souvent des idées pour un nouveau livre (rire). Je reçois des mails des parents… c’est toujours agréable. En fait, je crois que personne ne m’a jamais écrit pour me dire qu’il détestait mes livres (rire). Quelques personnes m’ont dit que leurs enfants les avaient trouvés trop effrayants… ce qui me fait plutôt plaisir, pour être honnête. J’aime bien essayer de faire peur aux enfants (rire), je veux les terrifier. J’ai toujours eu l’impression que certains de mes souvenirs d’enfances, mes souvenirs les plus forts et ceux qui me sont restés, sont ceux de chose qui m’ont effrayées ou qui me donnaient des frissons. Je pense que c’est une bonne chose — peut-être pas pour tous les enfants, mais…

Xavier Guilbert : En ce moment, sur quoi travaillez-vous ? Peut-être le prochain Hilda ?

Luke Pearson : Non, euh, eh bien… je crois que je vais commencer à travailler sur un nouveau Hilda cette année. Je n’ai encore rien dessiné, mais je crois que c’est prévu. J’ai pris une année de césure l’année dernière, et l’idée était alors — je devais faire un livre adulte, des minicomics ou quelques récits courts, ce genre de chose, et je n’ai rien fait. J’ai essayé, mais cela n’a rien donné, et puis…Je fais des illustrations et des travaux de commande à côté, et j’ai fit un peu de storyboard. Mais je n’ai pas vraiment réussi cette tentative de — de faire des choses plus variées. J’espère encore que cette année, je vais pouvoir me — me diversifier.

Xavier Guilbert : Est-ce que cela vous manque ?

Luke Pearson : Oui, en fait — je déteste ne pas le faire. J’ai toujours envie de le faire. J’ai toujours des idées, et tout ce que je fais, c’est — cela reste au stade de plan. Je commence à dessiner — je travaille l’intrigue dans un carnet, et ça s’arrête là. J’y pense pendant deux jours, et puis je décide que c’est une mauvaise idée et qu’il vaut mieux l’oublier. Et ce, pour des centaines d’idées de bande dessinée qui n’arrivent même pas au stade du dessin. C’est simplement atroce. J’espère — j’espère que viendra un moment où cela reviendra, je relirais ces idées et certaines sembleront prometteuses et je les dessinerais et le résultat sera bon. J’espère.

Xavier Guilbert : Entretemps, j’imagine qu’Hilda est un peu une forme de refuge ?

Luke Pearson : Oui, au moins c’est quelque chose que je sais que je peux faire. Je sais comment le commencer, et comment le terminer. Je peux partir à l’aventure avec Hilda, et c’est bien — ça me plaît.

[Entretien réalisé le 1er février 2015, dans le cadre du Festival d’Angoulême]

Entretien par en novembre 2016

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