Thomas Gabison

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«Vous habitez où ? Dans le nord. Enfin nord, nord nord-est, ça dépend où on se place». Ainsi nait le premier scénario de Thomas Gabison (co-directeur de la collection bande dessinée depuis sept ans chez Actes Sud) qui travaille à structurer dans son catalogue une vision artistique et politique de l’écriture en bande dessinée.

Stéphane Beaujean : Vous m’avez dit : «ce livre est pour moi un genre de manifeste».

Thomas Gabison : Le projet général du livre est de prendre le réel de biais, de trouver, comme disait Bazin, une nouvelle forme de réalité. Donc, pour première étape, il faut se confronter au réel tel qu’il se présente à nous. D’où, pour croquis, l’utilisation de la photo pour chaparder cette réalité, pour la saisir puis l’analyser avant de la traduire en histoire. En l’analysant, on retrouve le réel des gestes, des identités, des dialogues, que de choses qu’on ne rencontre plus beaucoup désormais en art, puisqu’elles sont remplacées par des stéréotypes prémâchés, des «clichés» tels que pouvait en parler Serge Daney. Le manifeste, même si je n’aime pas beaucoup ce mot, c’est de retrouver la richesse et la variété de l’imaginaire que propose le réel.

SB : Et comment faites-vous pour faire resurgir le réel ?

TG : C’est une question d’écoute, comme au théâtre pour le metteur en scène, il s’agit de saisir et de fixer le geste que nous offrent les comédiens, nos personnages. Observer et écouter les personnages, c’est comprendre que chacun d’entre eux vous impose une grammaire unique de gestes. Il faut à tout prix sortir des sourires hilares, des expressions génériques toutes faites, et revenir aux subtilités du corps et des gestes qui définissent nos identités. Sortir de la grammaire pauvre qui nous est servie abondamment aujourd’hui et qui appauvrit notre imaginaire : Les scènes de voitures par exemple, où conducteurs et passagers se parlent en regardant tout droit l’horizon, les corps à leur aise, ce qui n’est jamais le cas dans la réalité. Dessiner les dialogues en voiture comme nous l’avons fait, à partir de photo, fait resurgir l’exigüité des lieux, la proximité des corps, le contact, et montre à quel point la convivialité de ces moments facilite la création de lien social. Si nos héros se lient aussi rapidement dans le courant de la journée, et si cela parait crédible, c’est parce que cette balade en voiture amplifie cette entente. Quand avec Gilles, à la vue des photos, on s’est rendu compte de la force de cette proximité physique là, on s’est dit qu’on n’aurait pas besoin d’une autre scène pour expliquer pourquoi des quasi inconnus décident soudainement de passer la journée ensemble.

SB : Et quel sens donnez-vous à la mise en scène du décor, de l’environnement ?

TG : Pour Gilles et moi, il prime que les auteurs, les personnages et les lecteurs, soient à un même niveau, sans hiérarchie, sans auteur démiurge ou héros plus savant que le lecteur. Je digresse mais de cette volonté politique découle toute la mise en forme : une vision à hauteur d’homme, totalement soutenue par notre utilisation de la photographie sur le terrain. On est nous même présents et au contact de ce terrain, notre futur espace scénique. A son contact, à son écoute, on comprend rapidement qu’il nous impose une mise en scène, une manière de représenter la réalité. Par exemple dans la scène de train, le lieu nous offre par son architecture même, un champ de vision, une scénographie. La discussion, debout, dans le couloir exigu oblige les corps à des postures inhabituelles, belles, que les personnages ne prendraient pas si cette discussion prenait place dans un autre lieu. C’est là que la réalité se manifeste. J’ai mis beaucoup de temps avant de comprendre cette scène, j’en ai écrite au moins vingt versions. Chaque lieu demande cet exercice, de comprendre et de retrouver la particularité de ce réel, son interaction avec les corps. Ce qui, en définitive pour moi, en fait son identité et son sens.

SB : La page ci-contre est emblématique de votre projet.

TG : Oui, j’aime énormément cette page, selon moi il s’y croise la plupart de nos volontés. Pour commencer, à ce moment-là de l’histoire, j’ai le sentiment qu’on avance dans Paris par la couleur. Et là, avec la couleur, on est face à des outils d’écriture uniques à la bande dessinée. On est assis dans la voiture en mouvement avec les personnages. Le lecteur à conscience du mouvement, et pourtant il ne voit que des choses à l’arrêt. L’immobile qui donne conscience au lecteur qu’il y a du mouvement, je ne vois pas d’autres formes d’expression capables de le retranscrire. Nous ne sommes ni dans le travelling ni dans le panoramique, on est dans quelque chose d’autres propre à la bande dessinée dont il faudrait peut-être inventer le nom.
Ensuite, je viens de vous dire qu’il m’importait de placer tout le monde à un même niveau. Et dans cette page, j’ai le sentiment que même le décor est contaminé par cette volonté. Dans le livre, Gilles traduit la réalité en motifs. A la manière d’un Raoul Dufy. Il n’est pas dans le cerné, il traduit par des taches colorées. Dans Un taxi nommé Nadir, son premier livre avec Romain Multier au scénario, il allait chercher la lumière des objets pour les définir dans des ambiances nocturnes. Et ici dans le diurne, il va chercher la vibration colorée, à la manière des impressionnistes. Par-dessus, les personnages cernés de noir viennent se superposer, en aplats, identifié par une masse colorée qui leur est propre et qui vient rompre avec ce décor moucheté. Or, dans cette page, nous sommes à la lisière des deux. En déplaçant son champ lexical de la couleur des humains vers les objets, il crée un anthropomorphisme, il substitue les véhicules aux humains absents qui d’habitude font avancer le récit. On avance grâce aux couleurs des véhicules. Là, encore, ce transfert de la couleur est une sorte de figure de style qui me semble unique à la bande dessinée.

SB : N’est-ce pas un paradoxe d’utiliser la bande dessinée pour écrire un manifeste de réalité ?

TG : La clé c’est le temps. Notre langage est la bande dessinée, nous avons grandi avec une culture de l’image, il y a trente ans nous aurions fait des romans. Mais nous sommes aujourd’hui et poursuivons le travail de nos ainés dans la recherche d’un langage graphique capable de traduire le réel. La chose unique et propre à la bande dessinée, c’est que face à nous se trouve un lecteur qui aura toujours la maitrise du temps. Et notre traduction du réel s’élabore autour de cette prise de conscience.

[Entretien réalisé à Paris en mai 2010.]

Entretien par en novembre 2010

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