Richard McGuire

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Il aura fallu vingt-cinq ans pour que Richard McGuire (auteur rare) vienne revisiter "Here", récit semblable à aucun autre, apparu dans les pages de la revue RAW en 1989. Vingt-cinq ans pour que les six pages initiales en deviennent trois cents, sans pour autant en altérer la singularité ni la force évocatrice.

Xavier Guilbert : Pour commencer, vous considérez-vous vous-même comme auteur de bande dessinée ?

Richard McGuire : Ce n’est pas ma seule activité, la bande dessinée. Je n’ai pas l’impression d’être un professionnel — d’une certaine façon, je n’ai pas l’impression d’être une référence. Alors j’ai mes avis, mais je ne suis pas… par exemple, quelqu’un me demandait hier ce que je pensais sur la comparaison entre la manière dont Art Spiegelman ou Chris Ware parlaient de la bande dessinée et de la structure des bâtiments… et je n’ai aucun avis là-dessus — au point de juger le medium, de cette manière. Parce que je ne me sens pas être une référence (rire). Ils en parlent bien mieux que moi.

Xavier Guilbert : Nous sommes ici dans un festival de bande dessinée, mais à part le livre Ici, vous avez produit peut-être une douzaine de planches de bande dessinée…

Richard McGuire : Moins…

Xavier Guilbert : D’accord, disons huit, et six d’entre elles constituent la première version de Ici.

Richard McGuire : (rire) Oui, j’ai fait ces six pages, et puis j’ai fait — je ne sais plus combien il y avait de pages, peut-être une autre demi-douzaine ? C’était dans McSweeney’s, l’anthologie dirigée par Chris Ware, et c’est lui qui m’avait encouragé à les faire. Et puis j’ai peut-être fait une ou deux — il y a eu une page dans RAW… en fait, pas grand-chose. Mais je me sens un peu comme un membre honoraire de la tribu bande dessinée, parce que je me sens… j’ai beaucoup d’amis qui sont auteurs, mais je n’ai pas cet amour du medium. Pas du tout. Mais je suis toujours fasciné quand je vois des gens comme Chris ou Joost Swarte, et leur travail. Il faut avoir tellement de patience… j’ai beaucoup de respect pour la bande dessinée.

Xavier Guilbert : Venant de quelqu’un qui vient de passer quinze ans à travailler sur un livre…

Richard McGuire : (rire) Mais je ne travaillais pas à temps plein sur ce livre. Je me mettais à travailler dessus, et puis je passais à autre chose, et puis j’hésitais, et je ne savais plus quoi faire. J’ai beaucoup douté, à de nombreuses occasions. Et je me demandais vraiment pourquoi je pensais que je pouvais le faire.

Xavier Guilbert : Considérez-vous que ce que vous faites est de la bande dessinée, ou peut-être quelque chose en marge de la bande dessinée ? Vu que la définition de la bande dessinée est souvent restrictive, ou qu’elle s’attache à certains éléments précis. Vous utilisez des cases et des phylactères, ce que fait que d’un point de vue formel, cela signifierait qu’il s’agit de bande dessinée, mais en même temps on dit souvent que le premier « Ici » était avant-gardiste, et vingt-cinq ans plus tard c’est toujours le cas. Est-ce que cela voudrait dire que durant ces vingt-cinq années, la bande dessinée n’a pas vraiment évolué ?

Richard McGuire : Je ne sais pas. Il y a plusieurs façons de répondre à cette question. Tout d’abord… Je discutais avec un ami qui est plus un auteur de bande dessinée que moi. Il m’a demandé : « utilises-tu des bulles ? » Et j’ai répondu « oui ». Et il m’a dit : « Alors, c’est de la bande dessinée. » Pour lui, c’était le point important. En ce qui me concerne, j’aime expérimenter avec des mediums différents. Parfois, quand j’en parle, j’aime le présenter comme un livre d’artiste qui se ferait passer pour un roman graphique. Mais je pense que ce que j’apprécie le plus, c’est qu’il y a des gens qui le lisent qui d’habitude ne lisent pas de bande dessinée. On m’a raconté qu’à Noël, souvent, lorsque les familles sont réunies et que le livre est là, sur la table, il y a des gens qui le lisent alors qu’ils n’auraient jamais touché une bande dessinée. C’est le cas pour un de mes amis : son père l’a lu et s’est absolument passionné pour le livre ; il prenait des notes et scrutait attentivement le livre, mon ami en était très surpris. Et on m’a rapporté une histoire similaire au sujet de quelqu’un qui devait m’interviewer, et sa fille de sept ans se met à lire le livre et à l’apprécier. (rire) Je ne sais pas, j’aime cette idée qu’il touche d’autres personnes. C’est un peu de la bande dessinée, et ce n’en est pas.

Xavier Guilbert : Revenons vingt-cinq ans dans le passé, à la première version de « Ici ». D’où vient-elle ? Formellement, il y a un parallèle avec la bande dessinée, mais elle ne s’appuie pas sur les stratégies de lectures qui sont centrales à la bande dessinée.

Richard McGuire : Je pense qu’elle est encore plus accessible aujourd’hui à cause de la manière dont nous abordons Internet. Gérer une multiplicité de fenêtres semble si naturel aujourd’hui. C’était l’une des inspirations à l’origine. J’ai souvent parlé de cette question de la genèse de ce récit, mais plus j’y repense, et plus ma vision évolue. Tout d’abord, je venais d’emménager dans un appartement, et je m’interrogeais sur qui y avait vécu avant moi. Je venais de voir une conférence d’Art Spiegelman, et ce que j’en avais tiré, c’est que les bandes dessinées sont en essence des diagrammes. Et ça me faisait réfléchir. J’avais cette idée d’un coin de pièce, parce que je voulais utiliser le coin comme une ligne de démarcation, et avoir une partie de la pièce avançant dans le temps, et l’autre partie reculant vers le passé. C’est la seule raison pour laquelle j’ai choisi un coin. Puis un ami est venu me voir, et m’a parlé de ce programme, Windows. C’est à ce moment que je me suis : je peux avoir plusieurs représentations du temps.
Et aujourd’hui, c’est un peu comme si je bouclais la boucle, puisque je travaille sur la version interactive de l’histoire, que j’ai sur mon iPad. Mais c’est de là que cela vient, et je pense vraiment qu’aujourd’hui, cette idée de vision fragmentée est accessible pour tout le monde.

Xavier Guilbert : Si vous pensez que ce qui était au cœur de la première version est devenu aujourd’hui assez banal du fait de la prolifération des ordinateurs, pourquoi avoir choisi d’en faire une version super-enrichie tant d’années plus tard ?

Richard McGuire : Eh bien, l’original paraît en 1989, et en 1999, j’avais déjà faire quelques livres pour enfants, et je voulais faire un livre pour adulte. Je me suis dit : voilà, cette histoire contient un espace infini, je peux donc l’élargir, et cela semblait logique d’en faire un livre. Chris Ware venait tout juste de signer le contrat pour publier Jimmy Corrigan, et il m’a dit : « tiens, tu devrais rencontrer les gens de Pantheon ». J’ai alors signé un contrat avec eux, et j’ai commencé à travailler, sans savoir où j’allais. Puis j’ai arrêté, et je l’ai mis de côté pour travailler sur mes films. Il m’a fallu des années pour y revenir, et puis… cela m’a vraiment pris du temps y revenir. Et il m’a fallu plusieurs tentatives pour… j’ai eu de la chance d’avoir une bourse d’une bibliothèque de New York, la Bibliothèque Publique principale, où j’ai pu faire la plupart de mes recherches. Je savais que si je voulais approfondir l’histoire, il me fallait avoir des fondations plus… plus profondes, il fallait que je creuse. C’est pour quoi j’ai fait toutes ces recherches.
Dans la première version, je ne précise jamais vraiment où cela se situe, ce qui était délibéré, puisque je recherchais une forme d’universel, mais dans le livre je savais qu’il me faudrait être plus spécifique. Même si je ne nomme jamais l’endroit, c’est assez évident, je crois — pas complètement évident, mais c’est clairement les Etats-Unis, c’est clairement la Côte Est des Etats-Unis. Les indices y sont — comme quand arrive Benjamin Franklin.

Xavier Guilbert : Il me semble qu’il est évoqué, mais pas dans les séquences du passé. C’est dans le présent qu’il est dit : « Oh, Benjamin Franklin a habité par ici… »

Richard McGuire : Oui, j’avais peur d’en faire quelque chose de trop important. C’est un peu comme avoir soudain une superstar qui rentre dans la pièce. Je l’ai souvent dit, mais la règle que j’avais était : « Réduire les choses importantes, et magnifier les petites » (« Making the big things small, and the small things big. »). C’était ma manière de regarder les choses et… Mais c’est vrai, cependant, quand j’ai fait mes recherches, j’ai découvert qu’effectivement Benjamin Franklin venait voir son fils qui habitait de l’autre côté de la rue, cela s’est vraiment passé comme ça. Et je me suis dit qu’il fallait que je l’intègre à l’histoire.

Xavier Guilbert : Comment planifie-t-on un tel livre ?

Richard McGuire : J’avais tout un tas de sources que j’avais accrochées à un mur de mon studio, sur une grande feuille de papier. J’ai essayé de construire une chronologie — c’était l’une des manières d’organiser la narration. Et puis j’avais des listes, des listes et encore des listes. Faire une histoire de six pages est une chose, faire un livre de 300 pages avec le même genre de ressenti… ce qui m’a posé le plus de problème, c’est de savoir comment conserver l’attention du lecteur. Je pensais que j’aurais besoin de très longs fils narratifs, et j’ai travaillé dans cette optique, mais ça ne fonctionnait pas, tout devenait beaucoup trop lent. Je me suis alors dit qu’il me fallait revenir à une version plus cut-up, mais là-encore, je m’inquiétais de savoir si les gens s’y intéresseraient si c’était trop fragmenté. Je pensais qu’il serait difficile de s’identifier à qui que ce soit sans personnage central. C’était quelque chose qui m’inquiétait.
En définitive, j’ai fini par décider qu’il s’agissait plus d’une forme musicale qu’autre chose. J’ai alors mis tout le livre, toutes les pages, sur mon mur, et j’étais constamment en train de découper et de réarranger le tout, afin de trouver un rythme qui convienne. C’est comme cela que j’ai construit le déroulement du livre — une fois que j’ai pris conscience qu’il s’agissait plus de sensibilité musical, c’était plus naturel pour moi, du fait que j’ai fait de la musique dans le passé. Je sais que cela semblait être une approche du travail plus naturelle pour moi.
C’était la même chose pour le dialogue, abordé aussi comme un collage.

Xavier Guilbert : Savez-vous si quelqu’un a fait une version chronologique de Ici ? A la lecture, il y a des dates qui semblent être plus importantes que d’autres… comme ce moment où quelqu’un a sans doute une crise cardiaque, et on essaie de savoir ce qui se passe ensuite…

Richard McGuire : C’est amusant, parce qu’un de mes amis a justement fait ça. Il a acheté deux exemplaires et a découpé le livre pour le remettre dans l’ordre (rire). Et ce n’est pas vraiment différent, c’était une expérience de lecture comparable. En fait, lorsque nous travaillions sur la version interactive, le programmeur avait fait un truc qui nous permettait de faire ça. On pressait un bouton, et tout se mettait d’un coup en ordre. Mais je n’avais pas envie de continuer dans cette direction, ça ne me semblait pas nécessaire.

Xavier Guilbert : En fait, il y a beaucoup d’échos, comme pour la double-page avec toutes les interjections. Mais également autour de certains thèmes, comme la mort ou les enfants. Vous faites de ce coin de pièce une scène pour le théâtre de la vie.

Richard McGuire : Absolument.

Xavier Guilbert : … en jouant sur la récurrence de certains événements. Mettre l’ensemble dans l’ordre ferait disparaître toutes ces connections.

Richard McGuire : Oui, je sais. Parce que nous ne pensons pas chronologiquement. Ce que je veux dire, c’est que chaque jour, je marche dans la rue, et mon esprit ne cesse d’aller d’une chose à l’autre. Je me dis : ah tiens, j’ai ce rendez-vous, et puis je me retrouve à penser à la nuit dernière et c’est : oh, j’aurais dû dire ça durant cette conversation. C’est un peu comme si nous n’étions jamais dans le moment, nous sommes toujours en train de sauter d’une chose à l’autre. A voir quelque chose qui fait penser à quelque chose d’autre…
Quand les gens me demandent de quoi parle le livre, je leur réponds toujours « l’impermanence », qui est à mon sens vraiment la clé de l’ensemble. Il s’agit simplement de se rendre compte que maintenant est la chose la plus importante, et que tout s’en va terriblement vite. D’être plus conscient du « maintenant », c’était mon but.

Xavier Guilbert : Et vivez-vous « maintenant » vous-même ?

Richard McGuire : Oh non. Et je pense que c’est le cas pour tous. Je pense que nous devrions prêter plus d’attention à ce qui se passe autour de nous et d’être plus centrés. Mais c’est une lutte de tous les instants. Notre cerveau ne cesse de nous bombarder d’information. Je suis persuadé que nous sommes submergés d’information aujourd’hui. C’est quelque chose que beaucoup de gens ‘mon dit. Ils parlaient de Boyhood, le film, et parlaient de — il y a quelques autres œuvres qui sont proches de Ici, et elles se demandaient comment cela se faisait que des choses de ce genre apparaissent maintenant. Et il me semble que c’est parce que nous sommes tellement submergés par l’information — le fait de pouvoir accéder à l’histoire de n’importe quoi en quelques secondes, cette réalité multiple… c’est ainsi que nous vivons.

Xavier Guilbert : En même temps, à la lecture de Ici, il y a certes cette impermanence, mais également le fait que l’on ne peut vraiment prendre conscience du « maintenant » qu’en explorant ce cycle de vie qui se répète sans cesse.

Richard McGuire : C’est étrange, quand on vieillit, je vois des échos de mes parents en moi-même, tout le temps. Il y a des moments où on réalise : oh mon Dieu, c’est donc cela qu’il ou elle a dû affronter, et  on prend conscience de ce que cela représente. C’est important de le savoir. Et je sais que c’est le cas dans toute ma famille.

Xavier Guilbert : Pensez-vous que le fait qu’il vous ait fallu quinze ans à terminer ce livre a joué un rôle ? En ce sens qu’il y aurait des parties du récit réalisées au début, et d’autre plus récentes… ou avez-vous travaillé l’ensemble de front ?

Richard McGuire : Je ne crois pas… j’ai relu les notes que j’avais prises lorsque j’ai signé le contrat, au début. Et j’ai intégré certaines choses, mais en réalité, ce n’est que durant les deux dernières années que l’ensemble s’est véritablement constitué. Ce qui représente — je dirais, un an de recherches, et peut-être deux ans de réelle exécution. C’est ce qui s’est réellement passé.

Xavier Guilbert : Et douze ans de gestation ?

Richard McGuire : Oui, mais aussi — en fait, avec toutes les choses qui sont arrivées dans ma vie, cela n’aurait pas été le même livre si je l’avais fait en 1999. Les grands changements dans ma vie se sont produits juste avant que je me sois remis au travail sur le projet : mes deux parents sont décédés, ma sœur aînée est décédée, nous avons vendu la maison dans laquelle j’avais grandi. Et le seul fait de trier — mes parents conservaient tout, et ils ont vécu là pendant cinquante ans, il y avait tellement de choses dans la maison… et de tout trier, ça fait remonter tous ces souvenirs. Que tout cela se soit produit juste avant que je ne revienne vraiment à ce projet a eu un énorme impact.

Xavier Guilbert : De ce que j’ai pu lire, il y a beaucoup de photos que vous avez utilisées — des photos de vous, de vos sœurs, et ces photos de famille que vos parents prenaient. Du fait que la maison dans laquelle vous aviez grandi venait d’être vendue, faire ce livre était-il une manière pour vous de vous la réapproprier ?

Richard McGuire : Je pense qu’il y avait un aspect thérapeutique à trier tout cela quand je travaillais sur le livre — parce que c’est la seule chose que j’ai emmené de la maison : des cartons et des cartons de photos et de films. C’était essentiellement tout ce que j’ai pris. Et comme je passais des heures penché sur ces documents, j’ai fini par en rêver. Il y a en fait un de ces rêves dans le livre : il y a une scène dans le futur avec deux vieux types qui sont en train d’utiliser une sorte de réalité virtuelle, et l’un des types passe sa tête dedans et devient plus jeune. Cela vient en fait d’un de mes rêves, où je suis dans la maison, et ma sœur (que j’ai évoqué plus haut et qui est décédée), je vois ma sœur par la fenêtre et je veux l’appeler. J’ouvre la fenêtre, et je passe la tête dehors, et soudain il y a du vent et j’ai les cheveux dans les yeux — et je n’ai plus de cheveux aujourd’hui (rire). Quand je me suis réveillé, j’ai réalisé que j’étais plus jeune quand j’avais passé ma tête par la fenêtre. C’était quelque chose que je voulais utiliser, et je l’ai intégré dans cette scène du futur.
Mais vous savez, il y a beaucoup de ma famille dans le livre. Il y a aussi beaucoup de mes amis d’alors aussi. Parce que j’ai fait beaucoup — j’ai fait beaucoup de vidéos de gens en train de faire des choses, et j’ai dessiné à partir de ça..

Xavier Guilbert : Je pensais plutôt au livre comme un moyen d’emporter tout votre passé avec vous. Dans sa forme, le livre ressemble vraiment à une « maison-dans-un-livre » : il y a la couverture-façade avec la fenêtre, et à l’arrière il y a le mur de brique et la rue de service, et quand on l’ouvre il y a le coin de pièce au milieu…

Richard McGuire : Oui. Vous savez, je ne me souviens pas — j’ai même cherché dans mes journaux afin de voir si j’ai eu une sorte d’illumination pour utiliser le coin de la pièce comme constituant de l’architecture de la page avec le pli. Mais je n’arrive pas à me souvenir de… parce que j’ai construit une maquette de la pièce, et je me suis dit — peut-être que c’est de là qu’est venue l’idée — quand j’ai collé les pièces ensemble, j’ai eu cette révélation. Peut-être que c’était ça, à moins que j’ai simplement plié une feuille de papier et c’est alors que j’y ai pensé… je ne me souviens pas d’où vient l’idée, en fait. Mais c’était un moment important, parce que — dans les premières versions du livre, j’avais plusieurs cases, comme c’était le cas dans le récit original. Mais quand j’ai eu cette intuition que cela pouvait être une pleine double-page, cela utilisait pleinement l’architecture du livre, et l’on se retrouvait véritablement dans la pièce en ouvrant le livre.
Pour la couverture, c’est amusant. J’avais une autre couverture au départ, et j’ai rencontré un de mes amis, Peter Mendelsund, qui est un grand designer de couverture de livres. Il est très connu, et deux livres viennent de paraître sur son travail. Je ne le connaissais pas, mais j’avais eu son adresse mail et je lui ai écrit en lui disant : voilà, j’aimerais te montrer ce sur quoi je travaille. Je suis donc allé à son bureau, et en moins de deux — en quelques secondes, il a regardé mon livre, et m’a dit : « oh, la couverture ne devrait pas prolonger ce qu’il y a à l’intérieur du livre. » Puis il a continué : « bon, je vais juste sortir cette suggestion : et si c’était l’extérieur de la maison ? » C’était comme s’il m’avait tiré une flèche droit dans ma tête. J’étais estomaqué — pourquoi n’avais-je pas pensé à ça ? (rire) Il faut rendre à César ce qui est à César, et c’est lui qui en a eu l’idée. Il m’a simplement dit ça, et ensuite j’ai galéré. Parce que je suis rentré chez moi et j’ai commencé à peindre cette fenêtre encore et encore, et c’était tellement mauvais au début — on aurait dit un magazine de décoration ou quelque chose du genre. Cela ne ressemblait à rien. Et puis j’ai rajouté l’ombre, et j’avais le titre « HERE » en très gros, et puis je l’ai réduit progressivement jusqu’à ce que cela me semble convenir…

Xavier Guilbert : Le mot est positionné légèrement derrière le rideau, il est à l’intérieur…

Richard McGuire : Oui, il est dans la pièce, c’est exactement ça.

Xavier Guilbert : Et par conséquent l’histoire va se dérouler « ici », mais ce « ici » est à l’intérieur. Dans la transition entre la grille de six cases de l’original à cette nouvelle version, je trouve que c’est le changement le plus radical et le plus important.

Richard McGuire : C’est vrai. Je pense que chaque medium a sa force propre. Le livre — c’est étrange, parce que même avec le livre, j’avais… dans sa réinvention, j’ai tout de suite pensé à faire la version interactive. Je travaillais sur les deux en parallèle. Mais il y a eu un moment où je pensais qu’il faudrait que je mélange les pages de chacun des livres, ce qui aurait fait que tous les livres auraient été uniques. J’étais très excité par cette idée, et j’en ai parlé à mon éditeur, et j’ai eu l’impression que c’était un cauchemar pour eux — parce qu’ils me disaient : « euh, il va falloir qu’on fasse ça à la main, pour tous les livres, un par un ? » Et puis je me suis dit que non, je ne laissais pas le livre être — un livre. Un livre a un début et une fin et il me fallait respecter le fait que le livre serait un livre. Et laisser la version interactive faire ce qu’elle fait de mieux, c’est-à-dire mélanger tous les éléments. C’était important de créer un rythme pour le livre qui soit figé, comme la musique est figée. Ce qui est excitant pour moi, c’est que c’est super de voir l’aléatoire de la version interactive, parce que cela me surprend toujours de voir ce qui y surgit.

Xavier Guilbert : Je pense que cela s’y prête bien. Quand on lit sur un support électronique, tout se passe au même endroit, dans le cadre physique de l’écran. Quand on lit le livre, on traverse les strates, les pages, ce qui fait que l’on est effectivement en train de feuilleter le temps. Comme lorsque l’on suit le mouvement du chat. C’est quelque chose qui était absent de la version en six pages.

Richard McGuire : C’est vrai.

Xavier Guilbert : Les choses sont beaucoup plus connectées dans cette version. Je me souviens de deux séquences où la pièce est entièrement dans le noir — visiblement, les gens sont partis pour quelque chose. C’est un dispositif très efficace : il ne s’agit pas de choses que l’on remplace sur un décor identique. La succession de ces pages sombres leur donne plus d’importance, et l’impression que quelque chose s’est produit.

Richard McGuire : Je crois qu’avoir un moment qui dure, comme cette série de décor sans aucune autre case, il y a soudainement un espace vide. J’avais le sentiment que le livre avait besoin de ces moments de pause, comme les pauses musicales. Dans la version interactive, il y a aussi de petits moments d’animation, parce que j’adore les GIFs animés, qui sont une invention relativement récente. Je crois qu’on appelait ça « cinemagraphes » ? Je ne sais pas si ce nom finira par rester, mais il y a quelque chose de très touchant dans ces choses. C’est comme si quelqu’un avait cherché à réduire le cinéma, ou à élargir la photographie. Entre les deux, l’idée d’avoir un petit moment le rend tellement exceptionnel. Je pense que c’est plus proche du souvenir, parce que je trouve — chaque fois que l’on essaie de se souvenir, si on a de la chance, on voit comme un seul moment, un fragment, et j’ai l’impression que ces images animées ressemblent à un souvenir, vraiment. Et j’ai essayé de les intégrer dans la version interactive. Quand cela se produit, c’est vraiment spécial. Et cela dépend de la date, ce qui fait que cela n’arrive pas à chaque fois, sinon ce serait banal, mais c’est mieux : quand cela se produit, c’est infime, mais c’est comme — est-ce que j’ai vraiment vu ça ? C’est comme quand le vent souffle contre la fenêtre, et un dessin bouge… c’est tellement dramatique, non ?

Xavier Guilbert : Cela me fait penser à ce que l’on voit souvent dans les films d’anticipation, lorsqu’ils essaient d’imaginer ce que seront les photographies dans le futur. Il y a ces petites scènes animées en 3D qui bouclent sur elles-mêmes, très proches de ce que vous décrivez. Des fragments temporels figés qui jouent encore et encore.

Richard McGuire : J’ai des souvenirs très forts de mon enfance, comme celui de cet été où j’étais allongé sur le canapé, et un coup de vent avait soulevé le rideau qui était resté suspendu un instant avant de retomber. Enfant, c’était quelque chose que j’ai toujours adoré, et j’ai donc demandé à ce que l’on anime cette scène pour le livre. On y ajoute des choses, nous avons terminé la première version, et nous travaillons déjà sur la version 2.0 et on y ajoute encore plus. Il y a des choses que j’ai écartées du livre que peut-être, j’inclurai afin de continuer à le transformer. Mais tout sera dépendant du temps, ce qui fait que vous pourrez le regarder une centaine de fois, et toujours y découvrir quelque chose. Et il y a en fait — ça, c’est une idée folle — quand je retourne à New York, je vais rencontrer des gens qui travaillent sur la réalité virtuelle, parce que je me suis dit que peut-être, je pourrais… je ne sais pas si j’ai envie de me lancer dans ce genre de choses si tôt, mais l’idée de faire une réalité virtuelle de cette pièce, où l’on pourrait entrer et se déplacer de case en… c’est quelque chose à explorer — ou peut-être c’est pour dans vingt-cinq ans dans le futur (rire).

Xavier Guilbert : Je trouve intéressant de voir comment vous mêlez ce petit bout d’histoire américaine (avec les tribus originelles, les colons Hollandais, les Sons of Liberty et Benjamin Franklin) avec votre propre histoire. Le livre débute en 1957 avec une femme qui entre dans la pièce et se demande ce qu’elle est venue y chercher, et se conclut alors qu’elle dit « oh, c’est ça » en prenant un livre. Cette séquence englobe le tout, et le fait que vous soyez vous-même né en 1957 en fait quelque chose de très personnel.

Richard McGuire : Je n’ai réalisé qu’après coup que c’est moi qui m’adresse à moi-même, comme si je me demandait pourquoi j’étais revenu faire un « Here » à nouveau — mais bien sûr, c’est à cause du livre. C’est exactement ce qui s’y passe. Mais cela me semblait logique que cela débute l’année de ma naissance, c’était une évidence. Et pour les histoires avec les Indiens, tout est vrai. Des archéologues sont passés à la maison et voulaient creuser dans le jardin, et ma mère ne voulait rien entendre. J’ai toujours été fasciné par cette idée de qui avait été là avant nous. Il y a toujours eu quelque chose, et puis avec ce bâtiment de l’autre côté de la rue… dans le livre, je l’ai déplacé un peu sur le côté, mais en réalité, il est vraiment en face. Ma mère adorait vraiment ce genre de — elle nous emmenait dans tous ces musées, visiter ces lieux historiques. Il y a beaucoup de ce genre de choses dans le coin. A cause de la Révolution et du reste. C’est étonnant. Je veux dire, en grandissant je savais que cette maison avait à voir avec Benjamin Franklin, mais je ne savais rien des détails jusqu’à ce que je fasse mes recherches récemment. C’est incroyable. (une pause) Je crois que quel que soit l’endroit que l’on choisit, on pourrait probablement écrire le même genre d’histoire, ou au moins une histoire stratifiée intéressante, où que l’on se trouve.

Xavier Guilbert : Pour revenir à ce que vous disiez sur « Réduire les choses importantes, et magnifier les petites » — les choses importantes n’ont pas besoin de l’être trop, puisqu’il suffit d’indiquer 1775 comme date dans une case pour que tout le monde sache que cela se place durant la Guerre d’Indépendance. Et d’autant plus si l’on évoque Benjamin Franklin.
Par contre, ce qui ressort du livre, c’est vraiment la vie en action : des gens qui naissent, qui grandissent, qui partent, qui reviennent… et les échos que vous créez conjurent également les fantômes du passé.

Richard McGuire : Je sais. C’est incroyable pour moi de voir combien de choses se sont passées si naturellement. Comme Benjamin Franklin, son fils est William et il l’appelle Billy, et mon frère s’appelle Billy. C’était simplement une coïncidence, mais c’est vrai (rire). Par ailleurs, dans mes recherches, j’ai découvert quelque chose — il y avait tellement, tant de choses fabuleuses que j’ai découvertes et que je n’ai pas pu mettre dans le livre. Par exemple, son fils, qui était gouverneur, était son fils illégitime. Et le fils illégitime a eu un fils illégitime, et quand Benjamin Franklin est parti en Angleterre, pour essayer de négocier la sortie de la Révolution, il a emmené son petit-fils avec lui. Ce qui est étrange — j’en parle peut-être dans le livre — c’est que quand Benjamin Franklin avait quinze ans, il est passé par la ville, et le voilà qui revient avec son petit-fils qui a lui aussi quinze ans, pour venir voir son fils. Ces échos se sont véritablement produits, je n’exagère rien. (rire) Vous savez, le monde est plus étrange que l’on peut l’imaginer, ou même l’inventer.

Xavier Guilbert : Ne pensez-vous pas que c’est aussi lié à la manière dont notre cerveau fonctionne ? Ce besoin d’établir des connections ?

Richard McGuire : Oui, c’est vrai. Nous essayons toujours de trouver des liens.

Xavier Guilbert : Cela me ramène à ce que vous disiez de l’aspect aléatoire de la version numérique, qu’il y avait des choses qui surgissaient auxquelles vous n’aviez jamais pensé. Là aussi, il s’agit de relier des choses différentes, et de soudainement réaliser qu’elles partagent quelque chose. Je trouve cela intéressant parce que cela nous ramène à la bande dessinée, qui fonctionne aussi selon ce principe : établir des liens entre deux choses.

Richard McGuire : C’est vrai. Je pense que le cerveau humain cherche toujours à établir des correspondances. Toujours, c’est comme cela que cela fonctionne. Mais c’est intéressant, parce que même la bande dessinée est un mélange (« co-mix ») de deux choses, langage et visuelle.

Xavier Guilbert : C’est aussi vrai pour la musique, lorsque l’on joue deux notes ensembles, elles résonnent d’une certaine manière. Quelles que soient les notes que l’on choisit, elles résonnent et évoquent des tonalités différentes.

Richard McGuire : Quelqu’un à la radio parlait de musique et de ce qui la caractérisait — et à nouveau, ce sont ces motifs. C’est le cas pour toute culture, toute musique, il est question de motifs.

Xavier Guilbert : Vous disiez que vous ne vous sentiez pas comme faisant vraiment partie de la tribu bande dessinée, et pourtant il y a énormément d’auteurs qui jouent de la musique par ailleurs, c’est étonnant comme c’est fréquent.

Richard McGuire : Oui, c’est vrai.

Xavier Guilbert : Bande dessinée et musique ne sont peut-être pas si différents que ça.

Richard McGuire : C’est quelque chose que Art Spiegelman et Chris Ware ont tous deux évoqué. Le fait que… Chris a aussi parlé de bande dessinée comme architecture aussi, en particulier par rapport à Building Stories. Mais en fait, en bande dessinée il y a toujours le rythme des cases, puis il y a l’espace entre elles, qui est le tempo, et il faut créer ce temps et choisir travailler avec. Il y a un parallèle, c’est indéniable.

Xavier Guilbert : Je note que parlant du livres, vous évoquez son architecture. Vous auriez pu parler de sa structure, ou de son design…

Richard McGuire : En fait, je pense que je suis — quand j’étais à l’école, j’étudiais la sculpture, et c’est quelque chose qui est m’a sans doute toujours accompagné. Quand je conçois quelque chose, je l’envisage toujours comme un objet total et tridimensionnel. Comme lorsque je travaille sur mes disques, je trouve toujours intéressant de dessiner la jaquette, l’avant, l’arrière, m’assurer que tout est équilibré. C’est peut-être comme ça que je fonctionne, au fond, je ne sais pas.

Xavier Guilbert : Au-delà de la phase de création, avez-vous abordé Ici en simple lecteur vous-même ? Ou est-ce quelque chose qui est derrière vous, puisque vous évoquiez un processus thérapeutique ?

Richard McGuire : Chaque fois que je consulte la version interactive, je ne — je ne l’ai pas encore épuisée, bien que je l’ai vue de très nombreuses fois. C’est toujours excitant de voir de nouvelles connections s’établir. J’ai du mal à le croire moi-même. C’est un peu comme quand on joue, par exemple, avec un paquet de cartes. Il n’y a que 52 cartes, et pourtant on dirait qu’il y a une infinité de possibilités. Il y a des centaines de cases dans ce livre, ce qui fait qu’il doit y avoir — je n’ai jamais calculé combien de cases et combien de combinaisons possibles. Mais je suis systématique surpris par les connections. Il me semble que je pourrais continuer à y ajouter des choses. Je ne sais pas jusqu’où je peux continuer. Et je ne voudrais pas que cela devienne le travail d’une vie. Je suis content d’en être arrivé là, je suis content d’avoir eu ces vingt-cinq ans pour réussir à me débarrasser de ce livre (rire). L’idée de la réalité virtuelle ouvre une nouvelle potentialité que je trouve stimulante. Mais j’ai d’autres projets que j’ai vraiment envie de réaliser, maintenant que j’ai fini celui-ci. Il y a des projets de films que je voudrais faire, sur lesquels j’ai travaillé de loin en loin ces dernières années. Il y aurait un scénario de long-métrage. Alors qui sait ?

Xavier Guilbert : Quand vous dites que vous êtes enfin débarrassé de ce livre, c’était quelque chose qui vous pesait ?

Richard McGuire : Ah oui, absolument (rire).

Xavier Guilbert : Et pas seulement du point de vue contractuel…

Richard McGuire : Je savais qu’il fallait que le livre sorte. En fait, du point de vue contractuel, ils ne m’ont jamais exercé une quelconque pression pour que je finisse. C’était par contre véritablement quelque chose que je voulais faire, mais avec lequel je me débattais. Et j’ai connu tant de doutes en chemin. J’avais peur de ne pas être assez bon en tant que narrateur, j’avais peur de cette idée de ne pas avoir de personnage principal, je m’inquiétais de la structure narrative, de savoir si l’on y ressentirait quoi que ce soit sans un personnage unique auquel se rattacher… vraiment, pourquoi devrions-nous ressentir quelque chose ? Mais toutes les personnes à qui je l’ai montré m’ont dit que le livre les avait touchés. Je crois que c’est à cause de leurs propres souvenirs, peut-être. Parce que j’ai l’impression que — j’ai eu le plaisir de pouvoir compulser les archives photographiques familiales de quelqu’un, et elles finissent toutes par se ressembler, après un temps. Toutes ces choses, ces fêtes et ces vacances — à mon sens, c’est pour cela que les gens peuvent s’identifier si facilement. Je ne sais pas vraiment, j’ai vraiment eu du mal avec ça.

Xavier Guilbert : Quand vous dites que vous l’avez montré à d’autres personnes, c’était à quel stade de complétion ?

Richard McGuire : J’ai fait venir à mon studio beaucoup d’amis en qui j’ai confiance pour qu’ils me donnent leur avis dessus. Cela m’a beaucoup aidé, d’avoir des gens qui soient honnêtes avec moi et me disent, par exemple, « c’est trop lent ici ». Il est important de pouvoir entendre ce genre de choses. Parfois, je me défendais (rire). Pour finalement reconnaître mon erreur — quand plusieurs personnes disent la même chose, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

Xavier Guilbert : Vous disiez que vous aviez les pages dans votre studio. Quand vous avez découvert le livre, vous a-t’il surpris ? Avez-vous été satisfait de la manière dont il fonctionnait, ou y-avait-il des choses qui n’étaient pas à la hauteur de vos attentes ? Parce que ce n’est pas du tout la même manière d’aborder les choses.

Richard McGuire : C’est très vrai.

Xavier Guilbert : L’avez-vous découvert à nouveau ? Étiez-vous agréablement surpris ou rassuré ?

Richard McGuire : Oui, j’étais agréablement surpris. Quand on tient enfin un livre dont on peut tourner les pages, c’est une expérience totalement différente. En fait, à un moment j’étais tellement habitué de voir le récit que je pensais qu’il était trop léger. J’étais convaincu que l’on pourrait lire ce livre en cinq minutes, et qu’il laisserait le lecteur sur sa faim. Et maintenant j’entends des gens dire qu’il faut qu’ils le relisent pour être sûr de comprendre toute l’histoire, parce qu’il faut plusieurs lectures pour vraiment tout saisir. Je connaissais tellement le livre quand je l’ai terminé qu’après tout ce travail, j’avais peur de ne pas avoir été suffisamment profond (rire).

Xavier Guilbert : Le dessin est — je ne dirais pas « minimaliste », mais par exemple, les personnages ne sont pas représentés en détail. Tout est en quelque sorte simplifié, presque rendu abstrait, ce qui permet une meilleure identification du lecteur, qui peut y projeter les événements de sa propre vie. J’ai l’impression que vous avez essayé d’enlever tout ce qui pourrait distraire le lecteur.

Richard McGuire : Oh, c’est une question difficile à aborder, parce que j’ai constamment essayé de nouvelles choses. De plus, l’espace offert par le livre est compliqué pour s’assurer que — en fait,  il n’y a pas tant d’espace. Et pour avoir quelque chose de — en particulier si l’on veut avoir une séquence somme la muse du Kurdistan, quand je sais que je veux établir un fil narratif, cela devient : bon, j’ai déjà utilisé tant de pages, et ce truc est important, je ne peux pas le recouvrir. C’est un aspect amusant de la version interactive, le fait que dans le livre quelque chose est caché, et que dans la version interactive la case n’est plus présente. Parfois cela révèle des choses que l’on ne voit pas dans le livre, ce qui est intéressant. Mais c’était un problème constant pour moi de superposer les choses. Sur les murs de mon studio, il y avait du papier partout que je découpais, et j’avais un assistant qui m’aidait avec la programmation inDesign. Nous devions nous assurer de travailler sur le livre et la version interactive en parallèle. C’était compliqué, avec toutes ces couches d’information.
Du point de vue stylistique, je ne voulais pas que le livre ressemble à l’original, et c’est un aspect qui m’a posé des problèmes. J’ai essayé beaucoup de chose différentes, et je m’interrogeais : faut-il le faire tout en aquarelle ? ou en dessin vectoriel ? Et puis, à un moment donné, simplement en l’accrochant sur mon mur, je me suis rendu compte qu’il s’y trouvait finalement une cohérence à laquelle je ne m’attendais pas. J’aime plutôt le fait qu’il y a toujours des textures différentes, parce qu’elles amènent différentes ambiances. C’est un peu comme si les conditions atmosphériques changeaient, le temps…
Par rapport à cette réduction des personnages que vous évoquiez, je préfère les choses minimalistes, toujours, dans ce que je fais. Que ce soit de la musique ou du design. Pour moi, essayer de le refaire mais réaliste — je savais qu’il fallait que ce soit réaliste et basé sur de la photo… mais c’était difficile d’essayer d’utiliser cette technique à nouveau pour que cela fonctionne. C’était la seule manière de raconter l’histoire, il fallait que ce soit comme cela…

Xavier Guilbert : C’est aussi une manière d’aller du personnel, de l’intime même puisqu’il s’agit de votre propre histoire, vers l’universel. Les lecteurs peuvent s’y projeter, parce que cela vous appartient, mais pas tant qu’ils ne puissent pas se l’approprier. En fait une histoire partagée, plutôt que seulement la vôtre.

Richard McGuire : C’est vrai. C’est également ce que j’ai essayé de faire avec l’histoire des indiens. Je voulais qu’ils soient vrais, et qu’ils semblent — voilà, ils ont vécu là 11 000 ans avant toute colonisation. Je cherchais vraiment à montrer un moment intime de personnes qui vivaient simplement là.

Xavier Guilbert : Aviez-vous un nombre précis de pages en tête quand vous avez commencé ?

Richard McGuire : Sans véritable raison, j’ai toujours pensé que 300 était un bon nombre. Ce n’était pas — par exemple, l’idée d’un marque-page s’est également posée. Parce que c’était — et puis on en est arrivé à ça. Cela aurait aussi pu être 500 pages, mais je ne sais pas trop. C’était simplement confortable. Comme pour le format : je venais de tomber sur un livre qui était agréable à tenir dans les mains, et cela me semblait être le format à choisir. Quelque chose comme un roman. Je pense que la simple idée des livres traversant le temps — je reste très positif quant à la culture du livre. Il ne sera jamais remplacer. C’est un très bel objet — qui fonctionne vraiment. Et la raison pour laquelle nous l’utilisons toujours, c’est que cela reste le meilleur outil interactif qui existe. Et qui dure. Il y a tant de supports apparus durant notre vie que nous ne pouvons plus utiliser aujourd’hui — j’ai tout un tas de CDs, de systèmes de sauvegarde pour ordinateur que je ne pourrai jamais utiliser à nouveau. Alors que mes livres sont toujours là (rire). On peut ouvrir un livre du XVe siècle, et il fonctionne toujours.

Xavier Guilbert : Du point de vue créatif, le fait que la version interactive intègre des choses qui ne soient pas dans le livre, cela en fait-il quelque chose de différent pour vous ?

Richard McGuire : Les deux m’intéressent. Je pense seulement que chaque chose se doit d’être respectueuse de son medium. Et j’aime le fait que je peux ajouter de l’animation à la version interactive. J’aime aussi la possibilité d’une version en réalité virtuelle. Mais j’aime le livre pour ce qu’il est un livre, et j’aime la version originelle aussi. La version originelle en bande dessinée présentait des avantages, même dans la navigation, qui sont absents du livre. Le fait d’avoir des vues multiples, simultanées, l’œil peut se déplacer et établir ces correspondances bien plus facilement que dans le livre.
Je discutais avec un scénariste qui me disait la même chose. Il parlait de cet avantage de la simultanéité. On ne peut jamais avoir ça dans l’écriture, il y a toujours un « pendant ce temps, etc. » C’est toujours une ligne, une ligne droite, et l’on ne peut jamais avoir cette vision simultanée. Même en film.

Xavier Guilbert : Avez-vous envisagé à un moment d’inclure la première version dans le livre ? Ou était-ce quelque chose qui n’avait pas de sens pour vous ?

Richard McGuire : Je l’évoque par endroits. Je ne sais pas si vous avez remarqué, il y a quelques répliques qui reviennent. « Plus je nettoie, plus ça se salit. » Je les ai reprises pour les gens qui connaissent l’original, uniquement pour eux. Un enfant dit « Qui est la poule mouillée ? » dans l’original, et j’ai un perroquet qui le dit — et c’est drôle même dans les traductions de voir comment ces choses vous échappent, comme dans la version allemande où on peut lire : « Qui est le trouillard ? » Oui, mais bon, ce n’est pas vraiment ça, c’est la poule qui fait que c’est drôle, ce n’est pas littéralement le trouillard… c’est amusant de voir ces choses transformées.

Xavier Guilbert : Pas de projet de livre pour les 25 années à venir pour le moment ?

Richard McGuire : J’ai un certain nombre de projets que j’ai commencés puis mis de côté. Quelques livres pour enfants. Mais pas de bande dessinée tout de suite. Je ne l’écarte pas non plus — si j’avais une idée en tête, je la réaliserais probablement. Je suis ravi par les réactions qu’a reçu ce livre, et cela peut m’encourager à en fait d’autres… mais j’ai l’impression que chaque fois que je termine quelque chose, j’aime me tourner vers un medium complètement différent et me lancer un nouveau défi. Avant de faire mes films d’animation, c’était quelque chose que je n’avais jamais fait et j’étais — en fait, j’ai connu les mêmes difficultés de devoir réinventer la roue, encore et encore, comme je le fais à chaque fois. Et à chaque fois, en plein milieu du projet, je me demande : mais pourquoi diable me suis-je embarqué là-dedans ? (rire) Mais je m’en tire toujours, et je pense que j’ai besoin de ça. Je fais la même chose avec la musique. Je ne crois pas être un professionnel de quoi que ce soit que je fasse. J’essaie seulement de tirer le maximum de chaque medium. Parfois, j’ai l’impression que j’aborde même la musique en amateur…

[Entretien réalisé à Angoulême le 30 janvier 2015]

Entretien par en mai 2015