Sascha Hommer

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Début 2013, sortait à peu près en même temps Quatre Yeux, publié par Atrabile ainsi que le dixième et (malheureusement) dernier numéro de la revue Orang. Deux occasions de revenir sur le travail de Sascha Hommer, auteur de bandes dessinées, ainsi que fondateur et rédacteur en chef d’Orang. Elève d’Anke Feuchtenberger, Sascha Hommer a accompagné l’éclosion d’une nouvelle vague alternative allemande, et a su aussi faire découvrir au public européen la jeune bande dessinée alternative asiatique.

Voitachewski : Pour commencer, parlons d’Orang dont le dixième et ultime numéro vient de sortir. Peux-tu nous raconter rapidement l’histoire de la revue ?

Sascha Hommer : J’ai lancé Orang quand j’étais étudiant de la professeur Anke Feuchtenberger à Hambourg. A l’époque, j’éprouvais le besoin de créer un forum qui servirait à la fois à présenter les travaux des mes camarades, et qui serait un endroit de discussion des méthodes et techniques de narration. Au début, Orang était mal maquetté et consistait en de simples photocopies. C’est en publiant les premiers numéros que, grâce à l’aide de jeunes designers, j’ai appris à produire des livres de manière correcte.

Voitachewski : D’où vient ce nom ?

Sascha Hommer : «Orang» signifie «être humain» en indonésien. J’ai choisi ce nom parce qu’il est étrange en allemand, et qu’il a ce sens caché.

Voitachewski : Combien de copies tirais-tu ? Quel était ton public ?

Sascha Hommer : Au début, on ne tirait que 150 copies. Nous vendions alors juste des exemplaires à nos amis et à des camarades étudiants. Le numéro 4 est le premier à avoir été imprimé avec une technologie offset ; ce qui nous a permis d’en tirer 500 copies. Nous nous sommes dès lors rendu compte que cela demandait trop de temps et d’efforts de tout vendre par nous-mêmes. Nous avons donc commencé à travailler avec un petit éditeur, Reprodukt, qui distribuait nos numéros aux librairies. Nos exemplaires se sont alors vendus rapidement. Au sixième numéro, nous sommes donc passés à 1200 copies et nous nous en sommes tenus à ce rythme. Vendre 1200 exemplaires d’un produit comme Orang n’est pourtant pas facile, même si le marché allemand compte peu d’anthologies internationales de bandes dessinées. En fait, Reprodukt commence généralement par vendre 500 numéros des nouveaux numéros assez rapidement, et écoule le reste plus lentement.
Progressivement nous sommes passés d’une audience locale d’étudiants de Hambourg à un public d’étudiants venant de tout l’Allemagne. Et puis, à partir du cinquième numéro, notre lectorat s’est également élargi aux visiteurs de festivals internationaux, aux artistes, aux éditeurs, aux journalistes. Je suppose que jusqu’à sa fin, Orang est resté une niche pour les professionnels.

Voitachewski : En France, il est rare qu’un fanzine indépendant (non lié à une maison d’édition) reçoive le soutien d’un éditeur. Comment cela s’est-il passé avec Reprodukt ?

Sascha Hommer : Nous avions déjà développé une importante relation avec Reprodukt quand nous avons commencé à publier Orang avec eux : Arne Bellstorf et moi y avions déjà publié des travaux. Pour Reprodukt, la question était juste de savoir si cela faisait sens ou pas d’insérer Orang  dans leur programme… en considérant que le titre n’avait aucun potentiel commercial. Mais Orang constituait pour eux une plateforme expérimentale et attirait des jeunes artistes… D’une certaine manière, c’était un outil de networking.

Voitachewski : Quelle était la place d’Orang dans le paysage de la bande dessinée allemande ?

Sascha Hommer : Quand nous avons commencé en 2003, il n’existait aucune anthologie de bande dessinée allemande de notre goût. La seule en langue allemande était le suisse Strapazin ((A propos de Strapazin, voir l’interview de David Basler.)). Nous avons donc éprouvé le besoin de changer cela. Mais il nous a fallu du temps pour comprendre comment nous pouvions faire. Je dirais que nous avons réussi à établir des standards pour la bande dessinée allemande à partir des quatrième et cinquième numéros, et qu’après de jeunes collectifs ont commencé à suivre la voie que nous tracions. A cette époque, il devenait plus facile d’imprimer des livres avec la technologie offset. Avant cela, on trouvait principalement des fanzines photocopiés.

Voitachewski : Pourquoi t’arrêtes-tu ?

Sascha Hommer : Il y a beaucoup de raisons à cela… La plus importante étant que nous avons le sentiment de ne plus être capable de suivre, quantitativement et qualitativement.

Voitachewski : Et que retiendras-tu de cette expérience ? Quels auteurs auras-tu repéré ?

Sascha Hommer : Je retiens beaucoup de choses. En premier lieu, nous avons appris à faire des livres. Ensuite, j’ai moi appris à travailler en groupe. Nous avons aussi appris à distribuer notre livre quand nous les publiions par nous-mêmes au début.
Pour ce qui est des auteurs, même sans Orang, je serais probablement tombé un jour ou l’autre sur les travaux de Ancco[1] (de Corée), de Chihoi (Hong-Kong), Yan Cong[2] (Chine), Marjipol[3] (Allemagne), Tommi Musturi (Finlande), ou encore Hok Tak Yeung (Hong-Kong). Mais grâce à Orang, j’ai eu l’occasion de travailler avec ces artistes et d’avoir une meilleure compréhension de leur œuvre et de leur environnement.

Voitachewski : Et après cette expérience, comment vois-tu la scène de la bande dessinée alternative  allemande aujourd’hui ?

Sascha Hommer : Il y a beaucoup de bonnes choses, par rapport a il y a dix ans, plein de jeunes artistes ont émergé. Beaucoup ont étudié dans des universités où des auteurs enseignent déjà (comme Anke Feuchtenberger à Hambourg, Atak[4] à Halle, Hendrik Dorgathen à Kassel, Martin Tom Dieck à Essen ou encore Henning Wagenbreth à Berlin). Les petits éditeurs ont fait un très bon travail en soutenant de nouveaux talents et aujourd’hui les maisons d’éditions comme Reprodukt ou Avant-Verlag revendent les droits de leurs publications à de nombreux autres pays. En même temps, les grosses institutions culturelles allemandes comme le Goethe Institute se sont lancées dans des projets de bandes dessinées ; et l’on trouve désormais des critiques de bandes dessinées dans les journaux allemands. Je dirais donc que la situation actuelle est très prometteuse, même si la petite scène allemande n’est pas comparable à ce qui se passe en France ou au Japon.
Pour moi, en tant que créateur mais aussi lecteur de bandes dessinées, la qualité des produits est bien plus importante que la quantité des sorties ou que les aspects financiers. Et c’est vrai que de ce point de vue, nous avons eu des hauts et des bas ces dernières années. Mais dans l’ensemble, il me semble que la culture de la bande dessinée est en train de passer du statut d’une sous-culture sous-représentée à celui d’une part intégrante de la culture allemande. Ce qui a des effets positifs et négatifs.

Voitachewski :La réunification de l’Allemagne a-t-elle eu une influence sur la bande dessinée alternative des années 1990 ?

Sascha Hommer : Bien sûr. Ma professeure Anke Feuchtenberger vient de l’est – tout comme de nombreux artistes très influents. Atak est un autre exemple.

Voitachewski : En parallèle d’Orang, tu réussis à conduire une activité d’auteur de bandes dessinées. Nombreux sont les éditeurs qui ont dû sacrifier leurs activités artistiques. Comment as-tu réussi à gérer les deux en même temps ?

Sascha Hommer : C’était ma décision de travailler sur Orang… comment pourrais-je m’en plaindre ?

Voitachewski :Quelles sont tes influences, et qu’est-ce qui t’a poussé vers la bande dessinée ?

Sascha Hommer : Je pense qu’au départ, j’ai été attiré par la liberté de la bande dessinée. J’ai commencé à dessiner des bandes dessinées avant d’apprendre à dessiner ou à écrire. Et dès le début, j’ai aimé cette puissance de pouvoir dire tout ce que je voulais. Quant à mes influences, elles sont bien-sûr nombreuses. Parmi elles, je me dois de citer : Chester Brown, Charles Brown, Hayao Miyazaki, Ron Rege Jr., Charles Schulz, Osamu Tezuka, Chris Ware, Yuichi Yokoyama.

Voitachewski :Il me semble que tes histoires mettent souvent en scène des personnages fantastiques qui évoluent dans un décor assez réaliste et terre-à-terre. Qu’est-ce que cette articulation entre fantastique et réalité reflète ?

Sascha Hommer : Woah, je ne sais pas… Cela ne reflète rien de spécial, cela dépend principalement du projet. J’essaye de changer mon approche à chaque nouveau projet. J’avais commencé avec Insekt (publié en France par Sarbacane) qui raconte l’histoire d’un enfant insecte qui doit accepter le fait qu’il n’est pas comme les autres. Mon deuxième livre s’appelle Vier Augen et vient d’être traduit par Atrabile sous le titre Quatre Yeux. C’est un peu une histoire de coming-out, qui est bien plus réaliste que Insekt, avec toujours cependant des éléments fantastiques. J’ai aussi réalisé un projet appelé Im Museum. Là, j’ai créé un monde avec des éléments fantastiques et des références à la littérature, la philosophie et la pop-culture. Mon dernier livre, Dri Chinisin, devrait être publié en France à la fin de l’année. C’est un livre complètement différent puisqu’il s’agit d’adaptations littéraires basées sur l’œuvre de l’écrivain Brigitte Kronauer… qui n’est pas réaliste du tout.

[Entretien réalisé par e-mails en février 2013, traduit de l’anglais]

Notes

  1. Auteure d’Aujourd’hui n’existe pas, chez Cornélius.
  2. Membre du collectif Special Comix, publié en Europe dans Bile Noire et chez Canicola.
  3. Dont La Roche au tambour doit paraître très prochainement chez Atrabile.
  4. Notamment édité en français chez FRMK.
Entretien par en mai 2013