Tanx

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Lorsqu'en 2016, le Ministère de la Culture avait voulu l'élever au rang de Chevalier des Arts et des Lettres, la réponse de Tanx ne s'était pas faite attendre: "Chevalier mon cul, que crève l'état et son ministère." Mais il ne faudrait pas que son caractère explosif et ses prises de position passionnées viennent occulter l'oeuvre qu'elle construit depuis plus d'une dizaine d'années. Car malgré ses doutes et ses questionnements quant à son propre travail, c'est une évidence: Tanx est une artiste.

Xavier Guilbert : Je voudrais commencer par dire que ça fait un petit moment que j’hésite à te proposer d’échanger autour de ton travail. Ce matin, sur Twitter, tu étais en train de pester contre la Poste sur tes problèmes d’adresse. Tu donnes souvent l’impression d’être toujours en colère — mais en même temps, c’est assez cohérent quelque part avec la culture punk. Dirais-tu que c’est une forme de moteur pour toi ?

Tanx : Haha, ça commence bien ! Je me doute que je renvoie pas forcément une image agréable, et oui, je râle beaucoup et ouvertement. Pour rassurer un peu tout le monde qui aurait peur de me parler, à chaque fois que j’ai été amenée à discuter avec des gens (comme quoi je sors de ma tanière, parfois), on m’a souvent dit qu’en fait, je suis plutôt sympa.
Je sais pas si c’est la culture punk, j’ai toujours trouvé surprenante cette catégorisation tout en l’assumant (un coup oui, un coup non). En tous cas c’est une culture de la révolte, à coup sûr, et oui c’est un moteur. C’est à la fois bien et pas bien, je me retrouve parfois avec l’envie de me débarrasser de ça, parce que je ne suis pas sûre qu’on conduise bien un travail de création avec ce genre de moteur. En tous cas, sur certaines choses j’en ai vu les limites et j’essaie de passer à une autre énergie moins polluante pour ma production (désolée je ne résiste jamais à l’envie de filer les métaphores). Mais avant la colère, je crois que mon moteur (et mon frein, de façon contradictoire) c’est les questions auxquelles je suis confrontée dans mon activité dans ce monde-là. Forcément, ces questions donnent naissance souvent à la colère.

Xavier Guilbert : C’est amusant ce que tu dis sur l’impression qu’ont les gens sur toi avant de te rencontrer — c’est un peu ce que cela m’a fait quand j’ai lu Des croûtes au coin des yeux. Le clash entre les discours enflammés et les choses du quotidien, comme quand tu donnes tes conseils de cuisine.

Tanx : Ha, merci beaucoup, c’est ce que j’espérais de ce travail de strips-là, un mélange de choses lourdes et d’autres beaucoup plus futiles. Enfin, c’est ce que je voulais a posteriori, puisqu’en faisant ces strips je ne me posais pas vraiment la question en ces termes, c’était beaucoup plus spontané. D’ailleurs c’est drôle, c’est sans doute cette spontanéité et le fait de l’avoir fait sans penser à la globalité qui ont fait que j’ai été surprise quand Julie, qui travaillait encore à 6 Pied Sous Terre à ce moment-là, m’a dit que je devrais en faire « quelque chose ». Je n’avais pas réalisé que c’était important dans mon quotidien (qu’elle en soit remerciée !) et aussi important dans l’évolution de mes choix. Pourtant, j’aurais pu m’en douter : je suis très friande des vidéos, livres, entretiens d’artistes et auteurs parlant de leur façon de travailler et de leurs questionnements. Pour avoir confirmation ou infirmation de mes propres errances, ou pour simplement avoir l’impression de ne pas être complètement seule dans celles-ci. Mais parler de doutes ou de questionnements n’est pas quelque chose qui se fait tellement ouvertement chez les artistes-auteurs. Si je sais que ces questions sont toujours là, il n’est pas toujours bon de les exprimer, parce qu’elles impactent aussi la façon d’aborder la production des artistes-auteurs, comme si le doute entâchait la qualité du travail. Je crois que c’est à relier avec les mythes sur la création, ce truc de lumière divine venue de nulle part, ou d’inspiration.

Xavier Guilbert : Ce que tu dis sur les mythes de la création est intéressant, parce que j’ai l’impression que la bande dessinée n’arrive pas vraiment à choisir entre les deux camps : d’un côté, on a effectivement cette culture d’une sorte de « génie créatif », avec la mise en scène des concerts de dessins et la fascination pour l’original où se sent la présence de la main de l’auteur. Et d’un autre côté, il y a une forme de méfiance à l’égard d’un dessin qui serait trop facile — le « bon auteur » doit transpirer sur sa planche (et tracer les bords de case à la règle).

Tanx : He bien « la bande dessinée » est tellement vaste et diverse que toutes les définitions se valent et que cette pratique est tantôt artistique, tantôt de l’artisanat, et parfois on ne peut trancher (et je trouve ça très bien comme ça). Mais bon, là j’enfonce des portes ouvertes…

Xavier Guilbert : Tu parlais de révolte, et effectivement, c’est peut-être plus adapté que de parler de colère. C’est clair que la situation des auteurs et des artistes est compliquée en ce moment (en particulier dans la bande dessinée), mais on pourrait presque dire que c’est inhérent à l’activité. Il y a quand même quelques initiatives qui cherchent à améliorer les choses, mais il me semble que tu t’y retrouves très rarement. Ta position est souvent beaucoup plus radicale (et passionnée aussi).

Tanx : La situation des artistes auteurs mais pas que, hélas j’ai envie de dire. La colère ne se calme pas parce qu’avant, un temps pas si lointain, on pouvait encore se raccrocher au fait que notre situation était plutôt exceptionnelle, or maintenant elle tend à se généraliser. Je pouvais mieux supporter la précarité et la pauvreté quand je savais qu’autour on pouvait encore espérer s’en sortir, il y avait encore l’entourage — lointain ou proche — qui ne vivait pas si mal. Mais ce qui entérine la précarité et la pauvreté des auteurs et artistes déborde largement de ces métiers, et les mêmes leviers de pression se font sentir dans des boulots non créatifs. Dans nos boulots, on peut au moins se raccrocher au fait qu’on trouve un petit peu de sens (même si c’est discutable et que ça tend à être un levier de pression aussi). C’est ce qui m’inquiète : ce qui est inhérent à cette activité tend à devenir une nouvelle norme.
C’est certain, je ne suis pas allée en arrondissant mes angles en vieillissant dans mon boulot. Je ne sais pas si c’est une bonne chose, j’ai souvent l’impression de me tirer des balles dans le pied. J’ai effectivement une position qui souvent me fait me décourager des initiatives qui honnêtement ne sont pas si mal, mais je n’espère pas seulement un mieux mais un très bien, et pour tout le monde.

Xavier Guilbert : Cela me fait aussi penser au contraste que je perçois entre ce que tu partages sur Twitter ou sur ton blog (pas mal de révolte, donc), et les moments où tu confies tes questionnements par rapport à ton boulot : que faire, comment faire, est-ce que c’est intéressant ou pas… Peut-être que c’est une fausse impression liée à ce que tu montrais auparavant (les bouquins imprimés) par rapport à la gamme de choses que l’on peut partager aujourd’hui via les réseaux sociaux, mais j’ai l’impression que tu te poses beaucoup plus de questions aujourd’hui. Quel est ton rapport au dessin ?

Tanx : Oui, sans aucun doute, les questions étaient présentes déjà, mais elles ont pris presque une place centrale et là encore je suis pas sûre que ce soit pour le mieux… Disons que je commence à me demander si c’est bien utile de questionner ou de prendre position seule ou en très petit comité, pour l’efficacité du moins.
Mon rapport au dessin, c’est aussi ça qui m’a fait me poser de plus en plus de questions. Comme une bonne partie des artistes-auteurs, je crois que le dessin (ou la création) était assez important pour avoir envie d’en vivre, mais se confronter aux réalités du terrain, aux réalités de travailleuse, a fait qu’à un moment donné je me suis retrouvée à être dégoûtée de tout ça. Boulots pas très intéressants de commandes, très peu payés et au lance-pierre. J’ai eu alors très peur, parce que si je ne dessinais plus pour vivre, qu’allais-je faire ? et surtout plus… comment dire… presque métaphysiquement ( !) qu’allais-je devenir, moi, sans le dessin, pour le dire naïvement : qui suis-je une fois qu’on a enlevé cette énorme partie de moi ?
C’est à ce moment-là que j’ai pris un tournant dans mon activité, en me consacrant à la linogravure quasiment à temps plein, pour retrouver le goût de ce que je fais et pouvoir espérer continuer à payer mon loyer. Mais si le goût de la création est effectivement revenu (avec grand soulagement) les questions que je m’étais posées à ce moment-là sont restées et se sont affinées (jusqu’à une forme de torture subtile parfois tant je peux avoir tendance à chercher la petite bête).

Xavier Guilbert : Outre le changement de technique, je vois aussi une forme d’évolution dans ton travail. Des premiers trucs dans lesquels je vois des références à Charles Burns, à des illustrateurs comme Coop, à toute une filiation américaine, il me semble (que j’associe, à tort ou à raison, aux années 1950-1960) — jusqu’aux choses les plus récentes, où l’on trouve des références à une culture plus ancienne (je pense au Tarot, mais aussi à ton travail de gravure, qui s’approche sur certains aspects de ce que fait Ambre, mais aussi de Hieronymus Bosch).

Tanx : Ha ça oui, j’ai eu du mal à me détacher de mes influences les plus évidentes, et là je dois remercier Grégory Jarry (Flblb) et le fait qu’il ait pointé ces influences trop encombrantes pile au bon moment — celui où j’étais prête à l’entendre — et m’a fait mettre tout ça à plat devant moi. Sur les références plus anciennes c’est un mélange et une route sinueuse : j’ai joué un peu à l’archéologue dans mes souvenirs, lointains depuis l’enfance et plus proche avec les Beaux-Arts par exemple, et cette petite enquête personnelle, partie en très gros des influences « filière américaine » pour savoir qu’est-ce qui me parlait là-dedans. J’ai été la première étonnée de voir que des choses apparemment très variées et sans rapport étaient reliées, c’est très logiquement que j’ai fini par remonter le temps. C’est compliqué de résumer ça parce que j’essaie encore de cartographier quelque chose qui tient parfois seulement à une impression, ou quelque chose d’aussi volatil qu’une odeur. Je n’arrive pas tout à fait à circonscrire certains aspects de ces influences, mais si il y a un fil à dérouler il se trouverait dans le monstrueux, dans le grotesque, à la fois angoissant et drôle pour peu qu’on ait un humour un peu grinçant.
C’est aussi en essayant de resituer les influences au fil des ans que Topor est revenu en première ligne de mes intérêts. Je pensais qu’il avait été ici ou là, sporadiquement, et je me suis rendue compte que son travail en dessin m’avait suivie plus que je ne le pensais. Il se cachait depuis très longtemps dans les livres, les films les émissions que j’affectionnais, à commencer par Téléchat, je l’ai retrouvé ici et là dans des trucs auxquels je n’avais jusqu’alors pas prêté grande attention. Topor résume assez bien ce qui me plaît dans le grotesque, j’aurais envie de dire « le rire du désespoir » mais j’aurais bien trop peur de me vautrer encore dans des poncifs. Pourtant, je ne vois pas tellement de meilleure façon de le définir.

Xavier Guilbert : Effectivement, quand tu cites Topor (auquel je n’avais pas pensé), ça saute aux yeux. Je suis curieux — quand on se penche comme ça sur ce qui fait sa matière première de création, ne peut-il pas y avoir une forme d’inquiétude de « détricotage » ? J’ai constaté, lors d’entretiens, que certains auteurs esquivaient certaines questions sur la manière dont ils travaillaient tel ou tel aspect, comme s’il y avait une crainte de casser la magie en voulant l’ausculter de trop… Quand tu identifies, comme ça, une influence majeure, comment te positionnes-tu ensuite ? comment trouver la bonne distance, en fait ?

Tanx : C’est drôle, je ne ressens pas du tout cette inquiétude quand je remonte le fil de mes influences, je trouve ça vraiment passionnant et au contraire d’y voir quelque chose de plutôt enthousiasmant : comprendre un peu comment on évolue, et surtout découvrir que des goûts qu’on pensait sans rapport sont finalement liés, c’est génial. Et ça donne aussi de la matière supplémentaire pour sa pratique et sa réflexion. Je me souviens par exemple de ma découverte tardive alors que j’étais étudiante de qui était Pettibon dans la scène punk. J’aimais déjà la musique punk et j’aimais le travail de Pettibon, mais si je pressentais un lien, je suis quand même tombée sur le cul de découvrir qu’il était aussi fort et important. Bon, c’est un exemple très évident, mais il ne m’en vient pas de plus subtil là maintenant (au réveil).
C’est drôle ce rapport à l’influence qu’ont les artistes auteurs : il faut de l’originalité, puisque l’unicité est notre fonds de commerce. Il suffit de regarder le dédain et la colère provoquées par le plagiat évident — je ne fais pas de jugement de valeur ici, je comprends tout à fait cette colère-là, dans ce monde-ci : on est pas encore à l’An 01 et la création n’est pas libérée de l’appartenance. Quand je découvre une influence majeure comme celle qu’a pu avoir et a encore Topor, j’ai évidemment un moment de découragement. Qu’est-ce qui est de la réminiscence, qu’est-ce qui est du souvenir inconscient. Quand j’ai redécouvert Topor, je me suis attelée à ses romans et nouvelles que je ne connaissais alors pas, et j’ai eu un choc en voyant le dessin de couverture de L’Anniversaire de Joko : c’était ma gravure l’Angoisse. Je ne sais pas si c’est un souvenir, ou même si c’est lié, c’est quand même troublant de ne pas pouvoir dire quand un dessin est réellement original. Mais passé ce trouble, je trouve ça quand même passionnant de se pencher sur tout ça.
Et l’originalité n’est pas non plus tout à fait ce qui est recherché, on l’a vu avec les éditeurs mainstream qui se sont accaparés la forme de l’édition indépendante. On veut de l’originalité mais pas trop, il faut qu’on puisse retrouver tel ou tel autre artiste dans un travail. Je suis partagée là-dessus : c’est évidemment vexant de se voir comparé sans cesse à d’autres, mais l’originalité pure et dure je n’y crois absolument pas.
C’est pour tout ça que je crois qu’effectivement, beaucoup d’artistes et auteurs ne veulent pas trop parler de leurs influences, ou même de la façon dont ils travaillent. Ça casserait effectivement la magie apparente et ils/elles s’exposeraient au risque de perdre le tout petit socle de ce qui fait qu’ils ont une valeur : l’unicité (que je rapproche de l’ego, qui a une importance démesurée dans ces boulots-là).
Le moment qui suit la découverte d’une influence évidente ou d’une réminiscence est épouvantable question estime de soi, mais heureusement il n’est que passager. En général je l’accepte et je fais avec. Concrètement, regarder bien en face une influence, et c’est un moment où on réalise qu’on l’est trop, est difficile mais nécessaire, nécessaire surtout pour digérer cette influence et en faire quelque chose de plus personnel. Ou à défaut d’originalité, savoir au mieux ce qu’on souhaite faire ou dire, redéfinir tout ça.
Je ne vois pas les influences et les goûts comme quelque chose de totalement extérieur à soi non plus. La cartographie de ceux-ci en dit aussi beaucoup sur soi, je vois cette cartographie comme partie intégrante de soi : par exemple un-e autre artiste ou auteur/autrice peut avoir un goût ou une influence en commun avec moi, mais le reste de ses goûts et influences fait que ce référent commun prend un autre sens. Enfin, je ne sais pas si je suis claire…

Xavier Guilbert : Tu dis avoir retrouvé le goût de la création — en quoi la bande dessinée était-elle plus contraignante ou moins épanouissante ? en dehors des aspects liés à l’activité elle-même, je veux dire.

Tanx : Je crois honnêtement que je ne suis pas autrice, je me définis en tant que telle entre autres parce que j’ai effectivement fait de la bande dessinée et d’un point de vue de travailleuse, mais je n’ai pas cette fibre, la bande dessinée n’est pas mon support de prédilection. Elle est trop lente, trop fastidieuse, la bande dessinée est incroyablement compliquée à mettre en place et j’ai une admiration sans fin pour les auteurs et autrices qui s’y consacrent avec ce qui semble être de l’aisance. Pourtant, j’aime raconter aussi, je crois juste que je n’ai pas la patience, je n’ai pas l’âme d’une ascète pour me coller à des planches longtemps pour un résultat que je trouve laborieux. Le strip était le meilleur moyen de faire de la bande dessinée dans ces conditions. Ça a un peu changé avec Velue malgré tout… Mais pour que j’arrive à quelque chose pour de bon avec ce medium, il faudrait que je m’y colle pour de bon, et je suis à la fois trop pressée et trop fainéante, et je déteste refaire, ce qui pourtant serait indispensable vu comment je travaille en bande dessinée. J’ai d’abord fait de la bande dessinée pour me permettre de dessiner, et j’ai (pas tout à fait) abandonné parce que le dessin est un frein à mon envie de raconter, c’est quand même marrant.
J’ai finalement retrouvé goût à la création, surtout, en m’affranchissant des contraintes de la commande dans l’illustration. Mais il m’a fallu quelques années avant de réaliser que si la contrainte était souvent pénible et peu réjouissante, elle me permettait aussi de m’ennuyer suffisamment dans un travail pour faire marcher mon imagination et me donner l’impulsion nécessaire pour développer autre chose en marge, elle m’obligeait à me coltiner des sujets, de dessin ou de réflexion, que je n’aurais pas abordés autrement. Mais continuer à ce moment-là aurait été catastrophique.

Xavier Guilbert : J’avais lu quelque part que Velue était un projet que tu portais en toi depuis longtemps. Sur ce désamour de la bande dessinée, est-ce qu’il n’y aurait pas aussi le contrecoup, en quelque sorte, d’avoir amené ce récit à terme ? en es-tu satisfaite, d’ailleurs ?

Tanx : J’aurais voulu dire beaucoup de choses dans ce récit, et j’en suis à la fois satisfaite et frustrée. Ma peur d’être trop explicative ou de trop m’étaler a tendance à me rendre trop expéditive et d’user parfois de trop grosses ellipses. J’aurais dû prendre plus de temps sur Velue, même si pour une fois j’ai refait et fignolé quelques passages, avec l’aide du regard extérieur de Jean-Philippe Garçon, et travaillé différemment avec une prépublication sous forme de fanzines. Je ne l’ai pas encore relu, il me faut plusieurs années avant de pouvoir relire un livre ; quand il sort et est encore frais, je n’y vois que les défauts. Ça n’aide pas à bien le promouvoir, haha !

Xavier Guilbert : Tu parles aussi d’une forme d’ascétisme nécessaire — or tes deux derniers bouquins parus sont les recueils des Croûtes (dont j’ai découvert que tu les avais auto-publiées auparavant), qui sont justement dans une approche ouverte et plutôt libre de la bande dessinée. Et depuis, tu choisis de te lancer dans des travaux d’illustration avec des techniques qui sont lourdes et demandent, justement, aussi une forme d’ascétisme : la gravure, la sérigraphie, etc. En quoi est-ce différent ?

Tanx : Oui les Croûtes étaient d’abord sur mon blog publiés plus ou moins régulièrement, ensuite dans des fanzines. Ce que m’avait dit Julie quand elle m’avait conseillé d’en « faire quelque chose » m’a fait réaliser que ça n’était pas juste des gribouillons mais un ensemble, et mon rapport à la bande dessinée que je vois comme quelque chose de très fastidieux a fait que je n’avais pas vu ce travail-là comme de la bande dessinée, je m’amusais trop pour ça (un psy aurait tant à en dire). Mais c’est sans aucun doute là, dans ces strips, que je suis le plus à l’aise et la plus libre (et là que, par conséquent, je suis meilleure).
La gravure est aussi longue et demande de la patience, mais sur des temps moins longs, et la gravure nécessite plusieurs étapes plus artisanales. Ce n’est pas juste rester à sa table et dessiner, il faut dessiner, graver, imprimer. C’est aussi long, certes, mais aussi plus varié. Et surtout : il y a une plus grande part de travail manuel, il faut mettre des mains dans l’encre et se coltiner des problèmes techniques, ça me plaît et c’est ce qui me manque dans la bande dessinée que je fais. L’aspect très artisanal de la gravure, c’est aussi des moments où la tête peut travailler comme dans une sorte de transe. La bande dessinée demande une concentration sur ce qu’on raconte et comment on le raconte, qui ne permet pas tellement de lâcher prise et de laisser sa tête un peu divaguer. Et sur un travail de gravure long, comme le Tarox, les différentes étapes nécessaires rythment l’avancée : dessiner, graver et enfin imprimer. Mon moment préféré de la découverte du résultat final, à la première impression, c’est ce qui me motive pour avancer en gravure, je ne sais jamais exactement à quoi ça ressemblera, contrairement au dessin qui se fait dans sa forme définitive au moment du geste.

Xavier Guilbert : Pour poursuivre sur la question du dessin, je vois que tu as une pratique des « dessins du réveil ». Et sur ton tumblr, il y a quelques dessins de rêves. Le dessin continue à faire partie de ton univers de création. Par contre, je note qu’en plus de la gravure, tu travailles aussi à la carte à gratter, avec la particularité de ces deux techniques de travailler en enlevant de la matière (au lieu d’en rajouter).

Tanx : Oui, y’a eu ce moment décisif où j’en ai eu marre de ma façon de faire il y a quelques années, et la gravure a pas mal aidé à ça aussi : je ne voulais plus simplement reproduire mon dessin sur lino mais plutôt avoir une façon de graver, petit à petit j’ai de moins en moins dessiné à proprement parler avant de graver. Maintenant je pars d’un croquis très rapide et le gros du travail se fait directement au moment de la gravure. Et cette façon de faire a changé complètement mon rapport au dessin, au trait, je m’en détache de plus en plus, et avec joie. Je voulais désapprendre mes réflexes en dessin et enfin, au bout de quelques années, je commence à appréhender le geste différemment. Je suis moins appliquée en dessin que je l’étais, et cette application ne se retrouve plus que dans le travail de gravure et en carte à gratter. Sans doute parce que justement, dans ces deux techniques, on n’ajoute pas, on retire.
Les carnets du réveil sont un peu à l’opposé, puisque je travaille à la plume ou au stylo le plus fin possible, par hachures, mais là aussi ça a un peu changé avec la pratique de la gravure : j’essaie au maximum de ne plus tracer de contour. Cette méthode oblige à penser autrement la façon de représenter et c’est d’ailleurs assez drôle : mon dessin va en se densifiant quand en bande dessinée j’aurais tendance à avoir la démarche inverse, à simplifier mon dessin et à l’éclaircir. Il me fallait une façon de travailler qui m’oblige à contrer les réflexes, et surtout à me détacher de cette idée qui m’écœurait de « bien » faire. C’est difficile à expliquer cet écœurement : c’est comme quand on a trop mangé de sucreries. C’est bon, on a du mal à s’en empêcher mais c’est vite lassant. Ça se traduisait presque physiquement quand je dessinais dans mes carnets : les réflexes étaient ce qui venaient en premier, la main conduisait presque mécaniquement les courbes et contre-courbes que je connaissais par cœur. L’exercice de dessiner des rêves en parfait pour contrer ça : il faut représenter quelque chose de souvent volatil et qu’on n’arrive à se figurer que dans l’ensemble, dès qu’on veut s’attarder sur un détail tout se brouille. Le dessin sans trait et par hachure est pour moi le meilleur moyen.
Mais j’ai eu une longue période quasi sans dessiner avant de trouver cette façon de faire qui me faisait prendre la distance nécessaire avec la représentation.

Xavier Guilbert : L’une des choses qui est très présente dans ton travail, c’est le rapport à la musique. Tu fais des affiches, tu te dessines en train de réagir à la musique, tu en parles aussi bien sûr, il y a là quelque chose de très central. Tu en joues aussi ?

Tanx : Non hélas, et ça a toujours été une grande frustration. Le dessin, c’est pour moi une façon de faire de la musique, sans l’angoisse absolue de jouer devant un public sans filet. Mais aussi et c’est là la frustration, sans l’effet que peut produire la musique sur ce public. L’immédiateté et l’énergie du dessin peuvent être là, mais ne provoquent pas la même chose, ça ne peut pas être aussi fort je crois.

Xavier Guilbert : A l’opposé de la bande dessinée et de l’illustration, il y a la photographie. D’un côté un temps long, de l’autre, une forme d’instantanéité. C’est une sorte de hobby pour toi, une plage d’expérimentation, d’exploration ?

Tanx : C’est une respiration et la plus grosse partie de mes photos sont celles prise en train. Je ne sais plus quand et comment j’ai commencé à faire ça. En tous cas, oui, la spontanéité c’est ce qui m’intéresse en premier lieu dans cet exercice : en train ça va vite, on n’a pas le temps de réfléchir, il faut se décider rapidement sur l’intérêt de ce qu’on est en train de regarder, ça défile très vite et ça fait partie du jeu : il m’arrive de rater des trucs, comme il m’arrive de capturer une photo à laquelle je m’attendais pas. Il y a une énorme part de hasard sur lequel j’ai un minimum de prise, les réglages de mon appareil, le moment de déclencher, le cadrage et c’est à peu près tout. Mon seul regret c’est de pas pouvoir financièrement faire ça à l’argentique, ces contraintes font que sur vingt photos, une seule sera conservée forcément. J’ai dû commencer ces photos pour passer le temps trop long en déplacement pour des expos ou des salons, maintenant c’est un réflexe et je me méfie de ce qui devient un réflexe. Mais c’est plus fort que moi : si j’oublie mon appareil, je ne vois plus défiler que des photos que j’aurais pu saisir. Le résultat me plaît pour plusieurs raisons : parfois c’est beau, parfois c’est graphique sans qu’on sache ce qui est photographié, parfois (souvent) c’est une ode aux installations ferroviaires (les postes d’aiguillage, les signalisations, les câbles et structures métalliques), parfois c’est le témoignage des abords des villes, ces coins que je ne vois plus qu’en train parce que je ne circule pas en voiture. Les abords des gares sont des endroits incongrus et souvent étranges, avec des hangars vides, des bâtiments en brique abandonnés, des vieux wagons et tout ça n’apparaît qu’en train. Je trouve qu’il y a de la poésie dans tout ça, c’est sans doute la seule chose poétique que je m’autorise d’ailleurs.

Xavier Guilbert : Tu parlais plus tôt de « l’envie de raconter », et comment elle s’accommodait mal des contraintes du dessin. Pourtant, tu as collaboré à plusieurs reprises avec des scénaristes — Lisa Mandel, Loïc Dauvillier. Ce n’est pas un peu paradoxal, comme approche ?

Tanx : Je n’oppose pas ces deux constats. la collaboration avec Lisa Mandel ne n’est pas très bien passée, quant au livre avec Loïc Dauvillier, sa collaboration était différente : j’avais l’idée et le déroulement général mais je coinçais sur sa mise en forme, l’envie ici était freinée par un aspect technique, et Loïc avait l’habitude du scénario, du coup voilà.
Ça n’est pas paradoxal, il m’a fallu des collaborations pour redéfinir ce que je voulais moi. Et les collaborations avec des scénaristes ne sont pas non plus un abandon total du récit au profit de l’image au contraire : ce que j’ai apprécié dans ce travail-là, c’est justement d’être débarrassée de l’aspect de l’idée première pour me concentrer sur la mise en forme, me concentrer plutôt sur comment raconter que quoi raconter. Je travaille mieux avec une contrainte de ce type, ce que j’admets très très difficilement (je ne sais plus si j’en ai parlé pour des travaux d’illustration plus tôt, mais c’est pareil : la base contraignante est un bon terreau).

Xavier Guilbert : Je note aussi que Esthétique et filatures est particulier à plus d’un titre : il a reçu le prix Artemisia, et c’est ta seule incursion chez un « grand éditeur », puisque c’est paru chez KSTR, le label de Casterman6 pieds est l’éditeur qui t’a le plus publiée — en particulier ces dernières années. Tu parlais de Grégory Jarry, que retires-tu de tes interactions avec les autres ? C’est important, pour toi, cet échange avec l’éditeur ? (je te pose la question, parce que je me souviens d’un échange avec Lisa Mandel, justement, durant un PFC, qui disait que ça n’avait pas d’importance pour elle)

Tanx : Esthétique et filatures est sans doute le livre que je défends le moins, qui trimballe le plus de mauvais souvenirs et sur lequel je rechigne à dédicacer. L’incursion chez un « gros » n’a pas du tout été une bonne expérience, à beaucoup de points de vue. Mais ça n’a pas été mauvais dans le sens où j’en ai tiré des conclusions sur ce travail, ma façon de l’aborder, le milieu de la bande dessinée, la position d’auteur-travailleur etc. Ce n’était pas très joli comme conclusions. Ça ne s’est pas très bien passé, ni avec Lisa Mandel, ni avec KSTR, et la fin du travail sur E&F était franchement dur pour moi, puisque j’ai dû finir sans toucher un seul euro et que je me suis engueulée avec tout le monde à ce moment-là. On ne partageait pas du tout la même vision des choses et ça n’est pas grave en soi quand on travaille ensemble, mais la traîtrise de personnes « de mon rang » dans une relation travailleuse-patron m’est restée en travers de la gorge. Je n’étais pas faite pour réussir dans ce milieu.
Les retours sur ce que je faisais / ce qu’on faisait avec Lisa Mandel étaient inexistants ou absurdes, voire vexants tant c’était à côté de la plaque, les nouvelles n’arrivaient que quand le livre était nominé ou qu’on me voulait pour une dédicace. Sur ce livre-là je n’attendais pas énormément de l’éditeur.
Mais quand l’idée de Velue a dû se concrétiser, je ne voulais pas « gâcher » celle-ci. Je voulais un regard extérieur, critique, d’une personne avec qui je m’entende sur mes buts et mes moyens, et qui comprenne le sens de cette histoire et avec qui je partage une certaine vision de la bande dessinée. Jean-Philippe Garçon a été ce regard extérieur sur Velue. Je n’avais alors jamais vraiment parlé de fond, de forme, de rythme, bref de bande dessinée avec un éditeur auparavant, ce que je trouve quand même assez effarant. J’ai la nette impression que les éditeurs sont plutôt des producteurs. Tu arrives avec un projet quasi fini et paf, ils signent ou non et disparaissent jusqu’au moment où il faut secouer des mains à Angoulême ou jouent cette comédie du copinage autour de bouteilles pas terribles. En fait la bande dessinée c’est un peu comme un repas de famille pénible en fin de compte : de l’hypocrisie et du mousseux un peu bof mais on le boit volontiers. Les rares interventions de Borg sur E&F étaient tellement débiles, hors de propos, que je ne voulais pas qu’un éditeur fourre son nez dans mon boulot après ça. Je n’avais pas une vision très réaliste de l’éditeur non plus, faut dire que je me suis coltiné un des pires d’entrée de jeu.
Cette vision-là de l’édition, doublée du refus par les auteurs de considérer tout ce petit monde comme une entreprise (et donc son employeur pour ce qu’il est : un patron), m’a fait horreur. C’est d’ailleurs paradoxal parce que j’ai fui les « gros » éditeurs parce que l’affectif venait perturber les exigences (et les droits) qu’on pouvait avoir en tant qu’auteur-autrice entre autres, et j’y ai préféré des éditeurs alternatifs où l’affectif est un levier de chantage encore plus puissant parfois. Mais dans l’édition alternative au moins les livres vivent longtemps, et l’échange avec l’éditeur existe et est beaucoup plus intéressant, et moins circonscrit par l’exigence du fric (de la vente) mais plutôt celle de l’écriture, du livre, du récit, c’est quand même autrement plus enthousiasmant.
Travailler un an sur une bande dessinée pour la voir pilonnée au bout de six mois était quand même un peu trop rude, et le dédain rencontré chez KSTR pour les droits des auteurs frôlait le foutage de gueule (pour ne pas dire qu’il y sombrait totalement). Sans doute que chez d’autres éditeurs mainstream ça aurait été mieux, plus agréable ou je ne sais pas quoi. Mais le reste a fait que je n’ai pas insisté. Dans la bande dessinée alternative je retrouve quelques-uns de ces travers comme le chantage affectif ou la focalisation sur des « stars » quelque peu agaçante, mais mon choix désormais de ne pas vivre de la bande dessinée et de faire autre chose m’a donné la distance nécessaire. Sur ces aspects politiques là, je crois que je suis sur la même longueur d’ondes que 6 Pieds. On sait les apories d’une vision politique dans une structure qui de fait doit faire de l’argent, on se pose le même genre de question. Disons que le choix d’un éditeur alterno, c’est le choix de ne plus voir la bande dessinée comme un travail : je ne dépends pas de la bande dessinée, je n’en fais plus que quand j’ai une bourse CNL pour ne pas dépendre financièrement de l’éditeur et pouvoir la faire dans de bonnes conditions chez un éditeur ou une éditrice peu argenté-e. C’est un choix politique aussi. Je ne voulais pas être autrice, et je ne le suis pas, ou que sporadiquement, et c’est parfait pour ma pratique. Ne pas dépendre d’un éditeur, que ce soit financièrement ou affectivement d’ailleurs (je ne suis pas super corporate, haha) me donne forcément une liberté de mouvement. Mais, et ça j’ai mis du temps à m’en apercevoir, cette liberté-là dans ma situation (de femme, travailleuse pauvre et précaire, etc) n’en est pas vraiment une. Ça fait un moment que je voulais réécrire sur ce texte que j’avais sorti il y a quelques temps sur le refus de parvenir, j’ai revu pas mal de choses hélas. Enfin, ça mériterait d’être développé et ça prendrait trop de temps. Disons que une fois encore la vision politique se cogne aux contradictions de ce genre de travail. Ça doit être tellement plus simple d’être de droite et « chanter le péan de la force » comme l’écrivait London…

Xavier Guilbert : Oui, j’ai l’impression que cette question de politique est un peu un truc à double tranchant, quelque part. Pour revenir un peu sur ce que j’évoquais tout au début de cet échange (le fait que j’étais un peu intimidé, quelque part), tu penses que ça t’a fait passer à côté de certaines choses ? Sachant que ce genre de réflexion est toujours un peu limitée en fin de compte, dans le sens où l’on est ce que l’on est, et qu’il y a des choses que l’on ne peut pas changer…

Tanx : C’est exactement ça. c’est difficile de garder une ligne politique dans les moyens sans se cogner à des contradictions et des paradoxes…
Sur l’intimidation que je peux provoquer j’avoue que je ne comprends pas tellement, je suis moi-même très angoissée, phobies sociales etc., ce qui peut être pris pour de la prétention ou une attitude hautaine, alors que je suis juste mal à l’aise et qu’il me faut du temps. Mes textes et ma façon de parler sont un palliatif à cette angoisse sociale. Et oui, aujourd’hui je crois que je peux dire que c’est un frein. Je ne peux pas ne pas parler de ce qui me dérange dans ces milieux-là, et beaucoup ont tendance à le prendre comme des attaques personnelles, dans un milieu où le copinage est un biais très important, ça n’est évidemment pas toujours une bonne idée.

Xavier Guilbert : Tu parles de copinage, et plus tôt tu disais que tu ne te sentais pas « autrice ». Justement, quel rapport entretiens-tu avec la « scène bande dessinée », si l’on peut dire ? T’y trouves-tu à ta place, ou te sens-tu plutôt comme appartenant à un autre genre de communauté ?

Tanx : En fait je me sens toujours à côté de la plaque, je ne me sens d’aucune communauté dans mon travail c’est un peu bizarre. Évidemment il y a des personnes avec qui je me sens sur la même longueur d’ondes, mais la bande dessinée en général n’est pas tout à fait mon milieu, je m’y sens trop comme une usurpatrice, une impostrice (imposteuse ?). Je ne sais pas vraiment à quel genre de communauté je pourrais appartenir, je ne sais même pas si j’ai réellement envie de ça. Mais je dois bien avouer que ressentir des liens, par moments, c’est réconfortant aussi. C’est aussi pour ça que je me sens plutôt bien à 6 Pieds, au-delà du travail d’édition j’y ai trouvé des ami-e-s, des gens qui partagent des questionnements, des prises de têtes.

Xavier Guilbert : Toujours pour continuer sur cette question de l’éditeur, tu t’es auto-éditée à quelques occasions (les Croûtes, il me semble). Par rapport à ce que tu viens d’expliquer, cela pourrait être la meilleure (ou du moins la moins pire) des solutions, non ? C’est d’ailleurs ce que tu fais un peu via ta boutique en ligne.

Tanx : Oui pour certaines choses c’est le plus adapté, mais ça nécessite un travail supplémentaire. Parfois j’aimerais ne pas avoir à me charger du travail d’édition, vente, etc. et tout ce que ça suppose de trucs pénibles en termes de place, de temps, et de travail plutôt chiant à faire comme emballer aller à la poste, gérer les réseaux pour sans arrêt faire de la pub à mon travail. C’est autant de temps que je ne peux pas consacrer au travail de réflexion et de rechercher et ça peut être parfois frustrant. Quand je suis un peu plus à l’aise financièrement, même si c’est très relatif, je peux me permettre de développer certains trucs de mon travail, comme je l’ai fait l’an dernier sur mon dictionnaire. L’autoédition est intéressante parce qu’on s’occupe de la globalité des étapes d’un travail, c’est ce qui me plaît mais c’est aussi ce qui peut ralentir beaucoup.

Xavier Guilbert : Ce qui me fait penser au Tarox, et à ce genre de travail sur les « séries ». On avait échangé un peu sur le sujet sur Twitter, et je trouve le résultat très réussi. Je me demandais si tu avais connaissance du travail de gens comme Lynd Ward, qui ont publié au début du XXe siècle des « romans en gravure », et qui s’approchent de la bande dessinée sans vraiment en être (tout en en étant).

Tanx : Merci ! oui plus ça va plus je vais dans cette direction. Un dessin isolé est toujours agréable à faire mais je commençais à ressentir la frustration que je pouvais avoir avant de me mettre à la bande dessinée (je m’y étais mise pour donner un contexte au dessin, un sens en quelque sorte), jusque-là j’avais peur de la répétition, du radotage mais paradoxalement j’aime aussi voir des variations sur un thème chez d’autres artistes (pour parler de quelque chose de connu, Le Cri de Munch par exemple, existe en beaucoup de versions, peintes et gravées). Maintenant ça me fait moins peur de me, répéter. Et de toutes manières je reste persuadée que les artistes tournent autour de très peu d’idées, de concepts ou quel que soit le nom qu’on leur donne, en variant les angles, les manières. Et ça revient un peu à ce qu’on disait plus tôt sur les références qui paraissent éloignées et ont en fait des points communs et des résonances, se font écho. Tout ça c’est aussi une question de confiance en son travail, et comme la phobie sociale est entre autres due à un manque de confiance, je suppose que ça a un impact sur ma façon de travailler.
Ce sens de la narration à la Lynd Ward m’intéresse pas mal, je crois qu’on peut en dire beaucoup au travers d’illustrations sans même avoir besoin de texte. Et le texte peut parfois être lourd, je vise surtout à échapper à la pesanteur en ce moment, d’où mes carnets du réveil, où le but est plutôt de laisser au regardeur une plus grande part d’interprétation et d’appropriation de ce qu’il voit.
Et travailler en série m’intéresse de plus en plus, je tourne autour de l’envie de faire des petites publications entièrement en linogravure, ou du moins réalisées en lino puis imprimées par d’autres moyens comme pour le Tarox (qui est en sérigraphie). Si imprimer la lino ou la gravure sur bois est un grand plaisir sur des travaux aussi longs ça n’est pas tellement possible avec le matériel plutôt rudimentaire que j’ai à disposition, et ça aurait un impact trop important sur les prix, que je tiens à garder assez bas. Pour ce genre de choses je travaille avec un atelier de sérigraphie avec un copain, je commence à regarder le matériel de près, mais là si je dois me lancer là-dedans, il va falloir tout revoir de ma façon de travailler, ne serait-ce que pour une question d’espace. C’est aussi ça le souci de l’autoédition, elle oblige à avoir plus de moyens techniques, de place, d’organisation, ce qui n’est pas du tout évident surtout aujourd’hui où l’accès au logement et à un espace de travail est devenu vraiment difficile (et c’est aussi pour ça que je n’arrive pas à détacher les questions artistiques des questions sociales, les deux sont imbriquées).

Xavier Guilbert : C’est intéressant ce que tu dis sur le texte, parce que j’ai quand même le sentiment que le texte n’est pas non plus une matière qui t’est complètement étrangère. Encore une fois, tu écris beaucoup sur ton blog, ou durant cet échange, on est loin de quelqu’un qui serait paralysée à l’idée de devoir écrire quelques lignes. Tu n’as jamais été tentée par l’écriture pure ? (au-delà de l’approche parodique de Sylvaine Téton)

Tanx : Ha si ! mais un « vrai » livre, la forme finale, le but, me paralyse. Je dois éviter de penser à la forme que prendrait éventuellement quelque chose que je suis en train de faire pour ne pas me figer comme un lapin pris dans des phares. Il y a un recueil de textes en discussion depuis un bon moment avec Flblb, ça finira par se faire ! mais si Flblb m’avait demandé d’écrire quelque chose dans le style, j’aurais sans doute bloqué. Là il s’agit de regrouper quelque chose de déjà existant et de corriger, un peu comme mes strips sur les recueils et le dico à venir, je n’ai pas besoin de m’atteler à une tâche que je trouverais décourageante, c’est déjà fait pour le plus gros. L’idée de faire un « vrai » livre avec des mots (haha) c’est assez curieux, je lutte contre cette idée que le dessin n’est pas plus stupide que l’écrit, et c’est pourtant profondément ancré, je me sens stupidement fière d’avoir un tel livre à venir.

Xavier Guilbert : Enfin, puisque l’on est au moment où l’on se projette sur l’avenir avec les nouvelles résolutions, quelles sont les directions que tu voudrais explorer ? des projets particuliers ? des envies à réaliser ?

Tanx : Les circonstances dans ma vie font que je remets à plat encore plus que d’habitude en ce moment. Je pense que 2018 va amener pas mal de changements y compris dans ma façon de travailler, mais bon je ne me fais pas trop d’illusions je fais le coup tous les ans haha ! J’ai envie de refaire une série, sur le principe du Tarox, pour l’exercice, je ne sais pas encore sur quelle base mais j’ai des bribes d’idées. Finaliser le dictionnaire avec les éditions Lapin, avancer sur le recueil de textes avec Flblb, et j’espère encore des fanzines et des gravures. Apprendre d’autres techniques en gravure, comme la manière noire ou l’eau-forte, fait partie de mes buts à moyen-court terme, j’aime toujours autant la linogravure et la gravure sur bois, mais j’ai envie de me mettre un peu des bâtons dans les roues en expérimentant une technique que je ne connais pas encore.
Mais c’est dur de répondre à ça simplement, quand j’établis des plans, je ne les suis que rarement ou avec des années de latence.
Par exemple j’ai un truc, je ne sais pas si ça sera une bande dessinée ou si ça prendra une autre forme, qui germe ces derniers mois, je ne sais pas quand ni comment ça prendra forme, il me faudra peut-être des années pour me décider, ou pas…
Voilà une bonne réponse de normande !

[Entretien réalisé par email du 20 au 29 décembre 2017]

Entretien par en janvier 2018

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