Yan Cong et l’émergence de la bande dessinée alternative en Chine

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Loin des activités de la scène alternative européenne, le collectif Special Comix a émergé ces dernières années comme le principal représentant de la jeune bande dessinée chinoise. Né au début de la décennie 2000 à Nanjing (une ville située à l’Ouest de Shanghai), le groupe s’est fait connaître par la publication d’une revue éponyme, à la périodicité très irrégulière. Le troisième volume a remporté le fauve de la bande dessinée alternative à Angoulême en 2010, permettant au collectif un début de reconnaissance internationale. Deux volumes sont depuis sortis (le numéro 5, dirigé par le Hongkongais Chihoi est paru en Chine en septembre 2012), et les auteurs ont eu l’occasion de présenter leurs œuvres au Centre Pompidou (en mai 2012) alors que la revue italienne Canicola leur consacrait à la même période un numéro spécial.

Il est surprenant de voir à quel points ces auteurs chinois ont pour référence la culture européenne alternative contemporaine, avec Anke Feuchtenberger, Amanda Vähämäki, Atak ou encore Blanquet comme sources d’inspiration revendiquées. Pourtant, aucun de ces auteurs n’est distribué (ni même traduit) en Chine. Et les membres de Special Comix ne voyagent que peu, et ne parlent pour la plupart aucune langue étrangère. L’émergence de cette culture n’a donc été possible que par l’internet, et la bande dessinée alternative chinoise n’existe probablement que grâce à la dématérialisation.

En Chine, toutes les publications sont soumises à un contrôle du gouvernement — ce qui rend difficile (voire impossible) la traduction de certains ouvrages. Par conséquent, le public chinois n’a pour quasi seul contact avec ces œuvres que par internet. Le collectif Special Comix n’a pu se rencontrer que grâce à la toile (comment en aurait-il pu être autrement, avec des auteurs dispersés dans un pays aussi immense que la Chine ?), et la revue Special Comix et les autres publications de ses auteurs (la revue Narrative Addiction, plus proche du fanzine traditionnel et les quelques albums pour la plupart auto-édités[1] ) ne sont disponibles qu’en ligne. La vente par internet permet d’éviter la visite au Bureau de la Propagande, passage nécessaire pour obtenir un ISBN. Les librairies chinoises n’attirent donc les amateurs de bande dessinées que pour de très rares séances de dédicaces[2].
Internet est donc omniprésent dans le monde chinois de la bande dessinée alternative. Et pourtant, ces auteurs font preuve de scepticisme face aux bandes dessinées en ligne. Internet reste, pour la plupart d’entre eux, un formidable outil de diffusion mais qui ne remplacera jamais les beaux livres imprimés. Le cinquième volume de Special Comix vient confirmer leur attachement au travail de l’impression : l’ouvrage se présente sous la forme de cahiers, attachés et sans couverture, qui se glissent dans une pochette en carton. Les pages sont imprimées dans des couleurs différentes, choisies de manière aléatoire et qui changent d’un volume à l’autre.
Malheureusement, ces singularités n’empêchent pas les auteurs chinois d’être confrontés aux mêmes incertitudes que leurs camarades étrangers : lectorat limité, faibles ressources financières et grandes incertitudes quant à l’avenir.

Yan Cong (烟囱) fait partie de cette première génération d’auteurs chinois. Vivant à Beijing, il partage son temps entre des activités d’artiste et la bande dessinée. Il est l’un des rares auteurs à avoir publié plusieurs ouvrages — en chinois – à son nom (dont L’été de Xiaohui 小穗的夏天 en 2011 et Harry Totter 哈利淘特 en 2013). Il est également l’auteur qui a le plus été publié à l’étranger (uniquement en Europe) : ses récits sont en autres parus dans Canicola (qui a également édité un de ses livres), Strapazin, Bile Noire et Orang. D’autres collaborations sont en discussion avec Atrabile et The Hoochie Coochie.
L’univers de Yan Cong est très sombre — ses héros évoluent dans des paysages industriels tristes et sans âme, qui rappellent notamment l’univers de Klas Katt de Gunnar Lundkvist. Dans ses œuvres, Yan Cong la solitude, des difficultés à s’exprimer ou à communiquer avec le monde extérieur. Probablement souffrent-ils d’une forme d’aliénation qui les pousse à se replier sur eux-mêmes (la masturbation — ou les difficultés des personnages à assouvir leurs désirs sexuels est un thème récurrent).

Voitachewski : Commençons par ton pseudonyme, « Yan Cong » (« Yan Cong » signifie cheminée en chinois ; il s’agit d’une référence aux cheminées des usines). Pourquoi l’avoir choisi ?

Yan Cong : Quand j’étais au lycée et à l’université, j’habitais tout le temps près de « yan cong » et je trouvais cela très beau. J’ai donc utilisé ce terme comme nom de plume sur internet, et je l’ai gardé depuis.

Voitachewski : Que trouve-t-on aujourd’hui comme bandes dessinées chinoises ? Face au collectif Special Comix, existe-t-il une bande dessinée à grand public, plus commerciale ?

Yan Cong : Pour tout te dire, je ne fais plus trop attention à la bande dessinée chinoise [grand public] ces dernières années. Dans les années 1990, on trouvait en Chine énormément de traductions illégales de manga japonais — à un tel point que certains vendeurs de mangas avaient commencé à fabriquer leurs propres fanzines. Mais le gouvernement les a interdits et a lancé le « programme 5155 » sur les manga. Ce plan consistait à promouvoir cinq journaux de mangas… qui finalement ont mis la clé sous la porte en 2003.
Aujourd’hui, je crois qu’il existe encore quelques publications pour adolescents comme Man You (Comic Fans), ou Zhi Yin Man Ke. Et puis il y a quelques sites webs spécialisés comme U17.
Mais, je ne lis plus les journaux de mangas parce que je trouve qu’ils sont pourris. Je serais donc incapable de te dire s’il existe un courant grand public. En revanche, si tu veux savoir s’il existe un auteur comme le Japonais Toriyama Akira qui aurait été capable de toucher l’ensemble de la société chinoise, alors je peux te répondre que non. Dans ce sens, il n’existe pas de manga chinois « mainstream ».

Voitachewski : Que penses-tu de la scène actuelle chinoise de bande dessinée alternative ?

Yan Cong : En gros, je pense qu’elle a énormément de potentiels. Mais il s’y passe un peu la même chose que pour le cinéma chinois : si la politique conservatrice du gouvernement chinois se poursuit, l’engouement vis-à-vis de la bande dessinée va progressivement se réduire et de moins en moins de gens vont s’y consacrer.

Voitachewski : Comment les auteurs chinois parviennent-ils à gagner leur vie ?

Yan Cong : D’après mes amis qui connaissent bien le secteur, il n’existe aujourd’hui absolument personne qui vive de la bande dessinée. Mais c’est peut-être parce que tous les gens que je fréquente viennent du milieu de la bande dessinée alternative. La plupart d’entre eux ont des activités d’illustrateur ou de designer qui constituent leur principal gagne-pain. Quand ils ont le temps, ils dessinent des bandes dessinées (et en réalité, ils dessinent très peu). Pour ma part, je travaille avec une galerie qui vend mes acryliques, mais pas mes bandes dessinées[3]. Il m’est seulement arrivé deux fois de vendre une planche originale. L’avantage est que comme la galerie n’intervient pas dans mes travaux de bandes dessinées, je peux donc dessiner tout ce que je veux.

Voitachewski : Quelles sont les principales sources d’inspiration des auteurs chinois, aujourd’hui ? Qu’est-ce qui les pousse à dessiner des bandes dessinées ?

Yan Cong : Je pense que les sources les plus nombreuses sont les bandes dessinées européennes et japonaises que l’on trouve sur internet. Quand nous étions petits, nous ne trouvions que des publications illégales de mangas japonais. Mais aujourd’hui, sur internet, tu peux lire toutes sortes de bandes dessinées.

Voitachewski : L’art contemporain chinois est très actif. Existe-t-il des liens avec la bande dessinée ?

Yan Cong : Il y a très peu de relations : aujourd’hui la santé du marché de l’art chinois est liée à l’argent, ce qui implique une importante circulation des œuvres d’art. Or le principal moyen de diffusion des bandes dessinées en Chine est l’imprimerie ou la photocopie. J’imagine mal ces livres devenir des produits chers pouvant générer de la spéculation ou d’intenses échanges. Il est très difficile de dégager des profits. C’est du moins le cas pour l’instant.

Voitachewski : Les bandes dessinées étrangères en Chine sont quasiment impossibles à trouver. Comment te tiens-tu informé de l’actualité internationale ?

Yan Cong : J’utilise mon I-Pad pour lire des bandes dessinées japonaises. Sinon, je vais sur les sites d’éditeurs européens que j’aime bien et qui met en ligne une partie des travaux qu’ils publient : par exemple, Canicola, FRMK, Reprodukt, Atrabile… Quand je trouve des bandes dessinées que je veux à tout prix acheter, alors je vais les chercher sur internet.

Voitachewski : C’est aussi par internet que tu as rencontré les auteurs de Special Comix ?

Yan Cong : Oui. Et en général je discute avec mes amis sur internet. On se rencontre très peu avec les autres auteurs.

Voitachewski : Tu parles beaucoup d’internet : faute de trouver des bandes dessinées en librairie à Beijing, c’est par internet que tu as découvert la bande dessinée européenne et que tu te tiens informé des dernières parutions. C’est aussi par internet que tu communiques avec les autres auteurs… Je ne peux pas ne pas te demander ce que tu penses de la bande dessinée en ligne…

Yan Cong : J’utilise une application pour lire des mangas piratés sur internet. C’est très immoral, je sais !
Au fur-et-à-mesure que l’internet se développe, j’ai le sentiment que les droits de propriété vont être de plus en plus difficiles à garantir. La bande dessinée sur internet, cela implique naturellement des productions moins chères, plus écologiques, plus faciles à distribuer et qui toucheront plus de lecteurs. Mais cela signifie aussi que, si personne ne les achète, les bandes dessinées papiers, les albums d’images vont disparaître. Naturellement, si tu fais un bon travail de finition et d’imprimerie, les gens continueront à acheter tes livres. Mais les publications seront plus chères, et le public sera encore plus réduit.

Voitachewski : Quel est l’impact de Special Comix en Chine ?

Yan Cong : Nous imprimons entre 1000 et 2000 exemplaires de chaque numéro de Special Comix. Une majorité des gens qui s’y intéressent n’ont presque ou aucune culture de la bande dessinée. Et les retours que nous avons de la part de ces gens sont plutôt positifs. Mais ramené à l’ensemble de la population chinoise, le nombre de nos lecteurs reste très faible. Bien-sûr, on ne peut pas espérer un grand nombre de lecteurs pour une publication telle que Special Comix ! Cela, nous le savions dès le départ.

Voitachewski : Quel sera le thème du prochain numéro ?

Yan Cong : Je ne sais pas encore, je me suis récemment retiré de l’équipe éditoriale de Special Comix pour m’occuper d’une autre publication, Narrative Addiction. Chaque numéro de Special Comix rassemble plus de 40 auteurs, cela nécessite énormément de travail et d’énergie.

Voitachewski : Tes travaux ont été traduits et publiés en Europe. Avec qui travailles-tu ? Qu’as-tu appris des maisons d’éditions européennes ?

Yan Cong : Canicola a sorti mon Sogno dell’elefante, parce que la revue Canicola avait déjà publié mes travaux. Je suis aussi en discussion avec Atrabile pour sortir un livre l’année prochaine. Je trouvais à la base que ces maisons d’éditions faisaient de beaux livres, et je leur ai écrit pour savoir s’ils pourraient être intéressés par mon travail et s’ils voulaient le publier. J’ai aussi beaucoup appris de l’expérience de Strapazin en Suisse, dont l’équipe est déjà venue en Chine et a échangé avec nous : en particulier en ce qui concerne les méthodes éditoriales, les moyens de financement… J’ai peu d’occasions de parler avec d’autres maisons d’éditions, principalement parce que je suis mauvais en anglais. Je n’ai donc pas de moyen de communiquer.

Voitachewski : Tu parles beaucoup de la bande dessinée européenne et japonaise… Et la bande dessinée américaine ? Es-tu par exemple un peu au courant des travaux publiés par Fantagraphics ou Drawn & Quarterly ?

Yan Cong : Je lis très peu de bandes dessinées alternatives américaines… Parce que quand on me parle de bandes dessinées américaines, ce sont toujours les super héros qui me viennent à l’esprit. Et récemment, j’ai vu l’exposition Robert Crumb [au Grand Palais, lors d’un passage à Paris]. Je ne connaissais pas Fantagraphics ou Drawn & Quarterly auparavant. Mais leurs sites internet sont magnifiques ! Et j’ai vu beaucoup de noms qui me sont très familiers dans leurs publications : Amanda Vähämäki, Jason, Max Andersson, Chris Ware… au milieu d’auteurs dont je n’avais jamais entendu parler avant. Depuis quelques temps, je m’intéresse plus particulièrement à la maison d’édition Picture Box. J’ai pu acheter leurs livres sur amazon.cn. Je ne sais pas si ils sont souvent sollicités ou pas, mais en tous les cas j’ai très envie de les contacter pour voir s’ils peuvent publier mes livres !

Voitachewski : Tu représentes souvent des personnages avec des têtes d’animaux ou d’objets. Y a-t-il une raison particulière à cela ?

Yan Cong : Les animaux représentés dans les bandes dessinées ne ressemblent pas à ceux de la réalité. Mais je trouve qu’ils sont jolis !

Voitachewski : En Europe, dessiner des personnages avec des têtes d’animaux est bien souvent une référence aux livres d’enfants. Est-ce la même chose en Chine ? Si oui, tes histoires font-elles implicitement référence aux livres d’enfants ?

Yan Cong : Les personnages avec des têtes d’animaux n’apparaissent pas dans beaucoup de livres pour enfants en Chine. Mais en Chine, les parents des gens de mon âge considèrent tous que les bandes dessinées sont destinées aux enfants. C’est différent pour ma génération : nous avons grandit avec plein de types de bandes dessinées différentes ; et nous n’avons pas cette habitude de placer les bandes dessinées dans des catégories. C’est probablement sous l’influence des travaux d’Anke Feuchtenberger que je dessine des gens à tête d’animaux. En fait, je n’avais jamais vraiment dessiné d’animaux avant de voir ses travaux… Elle a vraiment eu une énorme influence sur moi !

Voitachewski : Les décors de tes bandes dessinées font souvent référence à la Chine industrielle ? Est-ce le reflet de la manière dont tu vois la Chine aujourd’hui ?

Yan Cong : J’aime ces décors péri-urbains délabrés. Ils me donnent un sentiment d’étrange fraîcheur… Quand je regarde ces paysages, j’espère toujours qu’il va s’y passer quelque chose. Même si on peut voir ce genre de paysages partout en Chine, je ne les ai jamais photographiés. Souvent, je vais chercher ce type de décors directement sur internet. Peut-être que c’est le fait que ces photos sont sur internet qui me donne cette impression de nouveauté, et qui m’incitent à créer des fictions.

[Entretien conduit en chinois par email pendant l’été 2012 et traduit par Voitachewski.]

Notes

  1. Voir les œuvres de Yan Cong et 54 Boy. Certains auteurs hongkongais, comme Chihoi ou Hok Tak Yeung sont néanmoins disponibles dans certaines librairies.
  2. A notre connaissance, à Beijing, seule la librairie Kubrick, appartenant à une chaîne hongkongaise, distribue Special Comix.
  3. On peut trouver des photos d’une exposition de Yan Cong et de 54 Boy, autre pilier de Special Comic.
Entretien par en septembre 2013

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