L’ Album Titré

de

Comme beaucoup, j’ai découvert le livre muet dont tout le monde parle l’année dernière, sous son titre en français : Là où vont nos pères.
Rapidement enchanté par l’œuvre, l’affirmation et la signification d’une destination présente et commune à tous nos paternels ne m’avaient pas spécialement sauté à l’esprit, noyées par la forme doucereuse et œcuménique de cet intitulé qui pouvait alors sembler au diapason du monde merveilleux fraîchement décrit par l’album. Voyant tout de même qu’il s’agissait d’une traduction au titre curieusement simple et concret de The Arrival, j’ai voulu voir à quoi ressemblait le livre dans son édition originale.
Là, surprise, à la simple vue de la couverture, le titre en anglais prenait toute sa pertinence, replaçait d’emblée l’enjeu de l’histoire quand celui en français devenait une interrogation, avec en écho lointain l’importance primordiale du titre[1] dans toute bande dessinée muette.

La différence entre le titre original et sa traduction tient exactement à ce qu’élude la couverture et le façonnage générale de l’édition française. Celle-ci resserre son cadrage sur les deux personnages,[2] faisant de ce qui était clairement montré comme une photo d’un album,[3] une simple image à l’ambiance sépia décorative.
Toute la charge indiciaire que Shaun Tan essaie de donner à son image[4] se trouve ainsi éliminée pour uniquement en garder la dimension fantastique et merveilleuse. Le travail graphique de Shaun Tan se résume alors au rendu réaliste et (donc) virtuose d’un monde imaginaire, allant dans le sens de cette vieille relation à l’image enfantine ou pompière, où il s’agit de créer en détail un merveilleux pour s’y complaire, et qu’ont pu glorifier avec empressement pas mal de chroniques sur ce livre.

Ce que ne montre plus cette édition française d’un éditeur toujours prompt à faire rentrer au chausse-pied une traduction dans une collection moribonde,[5] c’est que ce livre, avant d’être ouvert, est un album de photos, un album de/d’une famille, qu’il est ancien, abimé, jauni,[6] retrouvé, qu’il vient d’un passé rendu merveilleux et de « fantasy » par l’oubli et la perte de signification.
Car si ce livre a un sujet fondateur c’est bien celui-ci, la perte de signification qui fait qu’un homme fuyant son pays d’origine arrive en des terres où il ne sait plus lire ni écrire, y voit des choses nouvelles pouvant en faire un pays quasi merveilleux où il faudra tout apprendre, tout nommer et dire autrement. Un problème qui s’étend aussi et plus symboliquement au lecteur de ce siècle, étranger à un passé qu’il perçoit de prime abord de la même manière ou avec (et relativement) le même dénuement dans la nécessité d’apprendre et de comprendre.

Shaun Tan parle donc de l’étranger avec étrangeté, fait de l’étrangeté un pays étranger où l’on a émigré.[7] L’édition originale ancre cette histoire dans un passée, qui s’il n’est pas celui de l’Histoire est celui du souvenir et des vies parallèles d’autres générations. Le titre « L’arrivée » est à la fois la victoire sur une course commencée outre océan et ce départ d’une nouvelle vie dans un nouveau monde.
Avec The Arrival c’est ici, nous y sommes enfin, commençons. Avec Là où vont nos pères le fait d’y être est plus ambiguë, la fait que nous y allons semble compter davantage.[8] Ce titre utilise un présent et le mot «pères» alors que la logique du livre original aurait été de parler à l’imparfait et de grands-parents.[9] L’adjectif possessif à la première personne du pluriel reste le seul élément défendable de ce titre.[10] Le mutisme et ce merveilleux d’une terre d’asile, sont le compromis à l’échelle de notre planète pouvant permettre de dire «nous» où que l’on s’y trouve sans devoir lire, traduire, et surtout situer ce lieu d’arrivée, ailleurs sur une terre qui n’est pas celle-ci par son écosystème si particulier, tout en y étant parallèle par le familier qu’il distille.

Conclure que Là ou vont nos pères est une mauvaise traduction serait simpliste. D’abord parce qu’il ne s’agit pas d’une traduction à proprement parler, cet intitulé ne traduisant pas et en aucune manière, celui en version originale. Ensuite parce qu’en ne reproduisant pas le façonnage d’origine, l’éditeur reste d’une très grande cohérence avec le titre qu’il a choisi, avec la lecture qu’il a fait et/ou veut orienter. J’ignore les raisons exactes de tels choix, et comme d’habitude l’auteur aura certainement «donné son accord».
Ce que je trouve très intéressant au final, c’est que ce titre en français témoigne d’une lecture et d’une interprétation d’une bande dessinée muette. Une lecture qui pour moi biaise et appauvrit la démarche initiale de l’auteur, mais qui produit un autre livre, une autre histoire dépaysante, mettant l’accent sur l’immersion dans un monde merveilleux hors du temps sous la caution d’une métaphore sur le phénomène sensible et médiatique de l’immigration. Il ne s’agit donc pas vraiment d’un réel contresens, plutôt d’une diminution ou d’une perte de sens.

The Arrival montre une fois de plus l’importance du titre dans une bande dessinée muette, dans son interprétation, mais aussi et ce qui est plus rare, l’importance tout aussi conséquente de sa conception en tant qu’objet. Aujourd’hui, adapter une traduction à l’aune d’une collection ne se fait donc plus uniquement au détriment de la lisibilité physique du contenu, mais peut toucher en profondeur la nature même de son discours.

Notes

  1. Ou son absence voulue.
  2. Le voyageur émigrant devenu immigrant sur cette «photo» et le quasi chien qui l’accueille.
  3. Un effet accentué par un jeu de mat et de brillant, et une mise en relief. Dans l’édition anglo-saxonne la pseudo photo avec les deux personnages reçoit un pelliculage brillant tandis que le reste de la couverture reste mat. Un léger relief en creux souligne et délimite cette partie brillante pour signifier qu’il s’agit d’une photo qui aurait été collée dans un espace prévu à cet effet.
  4. Une charge qui n’existe pas à proprement parler, puisque l’image est dessinée et donc de l’ordre de l’icône. Elle existe comme «mise en scène», de l’imitation d’un album de photos témoignages au fait que Shaun Tan a bien souvent travaillé d’après des photographies — documentaires (celles de portraits conservés au musée Ellis Island par exemple) et faites par lui.
  5. Collection «Long courrier».
  6. Au début et à la fin de l’édition originale, des pages piquées et jaunies sont reproduites, marquées de tampons administratifs, d’un dessin d’enfant, de traces diverses de moisissures, de colles séchées, etc. Les pages marquant les chapitres sont aussi de cette nature. L’édition française ne reproduit aucune de ces pages.
  7. Shaun Tan brouille tout les repères, montre un alphabet incompréhensible ou un univers technique illustrant cette affirmation d’Arthur C. Clarke, expliquant qu’une technologie échappant à tout degré de compréhension d’un être humain devient forcément de la magie et du merveilleux.
    Le monde que décrit Shaun Tan est merveilleux et d’un littéral poétique par conséquent. Il est merveilleux car il n’est pas encore compris et qu’il abolit les terreurs qui ont fait fuir ceux qui y émigrent. Il est d’un littéral poétique dans la mesure où il ne s’y matérialiserait pas « un télégraphe » mais bien plutôt et littéralement « un fil qui chante ». Shaun Tan matérialise littéralement ce langage en des métaphores graphiques s’accordant aux cadres et repères naturels voire universels, où, par exemple, un avion est (comme) « un bateau volant » pour celui qui n’en a jamais vu, mais sait ce qu’est un bateau.
  8. Le voyage vers cette nouvelle Amérique ne fait pourtant pas le quart de l’album.
  9. Notons que s’il y a bien des pères dans cette histoire, il y a aussi une jeune femme, des épouses qui suivront ou arrivent en mêmes temps et un grand-père. Les pères ne sont pas seuls à aller là où ils vont. Cette destination n’attire donc pas uniquement une humanité de genre masculin, dans une situation familiale donnée, comme le titre français semblerait l’indiquer.
  10. En même temps cela crée une proximité générationnelle qui fait que ces «pères» ne sont pas des pères fondateurs, qui autrement auraient pu justifier l’usage du mot «pères».
Site officiel de Shaun Tan
Humeur de en mars 2008

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