Bande dessinée à système

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Les livres animés ou pop-up se multiplient chaque année à la même époque, pour des raisons évidentes liées à la fois à la préciosité de leur conception et au coût de leur fabrication. S’ils fleurissent principalement dans les librairies consacrées à la jeunesse ou parfois celles consacrées aux Beaux-Arts et à l’architecture,[1] ils restaient jusqu’à maintenant inexistants dans celles consacrées à la neuvième chose.[2] En traduisant le Marvel True Believers Retro Collection consacré à Spider-man, les éditions Panama font surgir (pop-up) cette sorte de livres dans des lieux voire dans un genre, dont on se demande pourquoi elle en a été absente si longtemps.

Evitons de suite toute méprise, L’incroyable Spider-Man pop-up est bien un produit dérivé de plus, de qualité certes, astucieux sous certains aspects,[3] mais qui n’offre un intérêt réel non pas à sa lecture, mais à ce que sa présence suggère comme possibilités.

Sa conception s’accorde/se limite à son appellation, animant certaines cases ou les faisant surgir en bas-relief dès que l’on tourne les pages. Il n’y a pas d’histoire, juste une compilation d’extraits quadragénaires permettant de comprendre les origines du héros et de ses vilains les plus célèbres, eux aussi super-dotés.
C’est l’usage d’une mise en reliefs et/ou d’animation par pliage qui prime. Cela pourrait valoir d’autres techniques[4] et peut être apprécié pour son ingéniosité. Mais cela ne porte pas plus loin son investigation.[5] L’action et le spectaculaire sont donc exclusivement privilégiés.
Reste qu’avec ce livre désormais proche d’albums de bande dessinée sur bien des rayonnages, on se dit que quelque chose est possible en dehors d’une rentabilisation de personnages emblématiques.

Appelé aussi «livre à système», celui-ci pourrait se porter à celui de la bande dessinée. Certes, la définition du livre animé est large et diverse, elle va d’un simple pliage de page au folioscope, deux aspects déjà explorés par des créateurs de bande dessinée, que ce soit, par exemple, le Pervenche et Victor d’Etienne Lécroart ou les beaux flip-books de Benoît Jacques.[6]
Il y a aussi, bien entendu, Marc Antoine Mathieu qui avec son «prisonnier des rêves», Julius Corentin Acquefacques, a lui aussi exploré certaines caractéristiques de ce qui définit plus clairement aux yeux du plus grand nombre un livre animé, notamment avec la fameuse spirale de son album intitulé Le processus.

Mais tout cela reste en-deçà de ce qui est possible, de ce qui devrait pouvoir se faire. Pour ce qui est du surgissement de l’entre-deux pages, d’un carrousel de cases ou de planches, de tirets cachant la fin ou les fins d’un strip, faisant apparaître d’autres images, de roues mélangeant des histoires, de pêle-mêle combinatoires à la Cent Mille Milliards de Poèmes, tout cela reste à faire ou a être publié.
Un possible que l’on imagine facilement «oubapien» mais que l’on aurait tort de limiter uniquement à cette attitude exploratoire pointue. En relisant certains Philémon, par exemple, je me disais que si Fred avait eu les possibilités d’une «bande dessinée à système»[7] bien d’autres merveilles seraient littéralement sorties de ses planches.

D’accord je rêve un peu. Oui, ce sont des livres qui coûtent cher à fabriquer. Mais bon, il y a plus de quinze ans, publier des livres de 2000 pages, des «BD dé», ou des albums «pop-up» de Spider-man ne semblaient guère plus possible.
La bonne nouvelle c’est qu’aujourd’hui il y a un public pour ces livres, comme le montre le succès de ceux de David A. Carter[8] dont le degré d’abstraction touche plus les adultes que les enfants auxquels ils sont pourtant censés être vendus ou se cantonner. Plutôt un ghetto à franchir donc, comme l’a déjà su si bien le faire l’autre bande dessinée.

Notes

  1. Comme, par exemple, Architecture de Ron Van der Meer, Lighthouses de Linda Costello ou Frank Gehry in Pop-Up de Jinny Johnson.
  2. Du moins à ma connaissance. Toute précision en commentaire sera la bienvenue, ami lecteur, lectrice mon amour.
  3. L’insistance sur le mot «pop-up» en couverture, et le fait que les auteurs n’ont utilisé que des bandes dessinées du tisseur datant des années 60, fonctionne comme un clin d’œil à cette époque dorée où le préfixe pop l’identifie encore de nos jours dans ses avancées/succès artistiques et musicaux. Un dynamisme que le format trapézoïdal du livre essaie lui aussi d’accompagner ou de concrétiser. Notons enfin que l’auteur des «animations», Andy Mansfeld, procède aussi un peu comme certains pop-artistes, puisqu’il grossit certaines cases, ici non pour les transposer sur une toile, mais pour les mettre en relief et/ou les animer.
  4. Avec l’impression bichromique décalée et ses lunettes 3D par exemple.
  5. Et ne touche pas la narration par exemple.
  6. Pour avoir une histoire du livre animé, de ses différentes techniques, etc. voir le site livresanimés.com de Jacques Desse.
  7. L’expression «bande dessinée à système» me paraît bien plus intéressante que «bande dessinée animée», ou «BD pop-up». Elle n’est pas limitative, elle contient l’immensité d’un champ pouvant augmenter et/ou prolonger les potentialités de la bande dessinée.
  8. Un point rouge, Deux bleu, 600 pastilles noires.
Humeur de en octobre 2007

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