Bulle contre phylactère

de

Il y aurait la parole libre et celle qui ne l’est plus. Au tout début du langage, la parole émise, si performatrice, pouvant s’abstraire du temps et de l’expérience directe par ces représentations et abstractions, reste toute à la fragilité de ses support originaux : l’esprit humain où elle se forme et peut se conserver un temps ; et l’air qui la transporte d’un émetteur à l’autre, et sur lequel elle se module. Liée au souffle, se transmettant de mémoire en mémoire, la parole est profondément associée à la vie, à l’âme, à la relation, à une seconde naissance en bornant l’existence humaine par son apprentissage et sa perte, en offrant une autre autonomie au singe nu.

Face au problème du bruit, de la distance, ou de la perte de mémoires par celle de vies, l’écriture et ses conventions émergeront pour palier aux défauts de la parole. Un biais matériel fait de symboles, qui est poursuivi autrement de nos jours par ceux techniques des enregistrements sonores.
Avec les conventions d’une écriture, la parole ne s’envole plus, elle reste, s’inscrit et se fige sur divers supports : d’abord minéraux (pierre, argile, etc.), puis d’origine animale (parchemin, vélin) ou végétal (papyrus, bambou, papier, etc.).
La rareté de ces supports et/ou de ceux qui maîtrisent la complexité des signes qui s’y inscrivent, mais aussi le fait que ceux-ci semblent décupler le pouvoir de la parole, font que l’écriture voit son usage se focaliser sur ce qui a de la valeur, qui se commerce et/ou est sacré. Les religions du livre naissent en même temps que des peuples commerçants. Les paroles individuelles s’envolent toujours, celle de la surhumanité restent, écrites, deviennent vérités et hiérarchie en même temps que l’assise de pouvoirs.

Les choses changeront quand le support ne sera plus une rareté, quand la reproductibilité de l’écriture sera mécanisée (l’imprimerie) et quand les populations seront majoritairement alphabétisées. La parole se libère petit à petit, sa diffusion par l’écrit est de moins en moins verticale.
La bande dessinée, dans sa lente distinction, contient la visibilité de ce changement par l’un de ses mécanismes. Elle montre sur du papier, par l’écrit manuscrit et du dessin, le vrai support de la parole qui est le souffle, cet air expiré. En inventant la bulle, elle la distingue nettement du phylactère qui est un extrait, un bout de parchemin ou de papier, généralement émanant d’un pouvoir spirituel (Bible, Coran, etc.) ou politique (lois, chroniques, discours, etc.)
La parole s’individualise et se démocratise aussi, elle n’est plus l’apanage d’un dieu ou d’un souverain Léviathan. Là encore la bande dessinée le montre avec la bulle, qui, avec son embrayeur, distingue autant qu’il égalise.

A cette parole libérée, s’ajoute une désacralisation de l’écriture par l’image. Le dessin de presse et la bande dessinée se servent de l’immédiateté de l’image, pour contrebalancer, préciser ou pervertir la successivité de l’écrit et les signifiés de ses mots. Plus l’image s’offre sans intermédiaire, dans ce qui habituellement dans un système qui la contrôle, sert à son ébauche et à son élaboration (le dessin), plus elle s’affirme dans la sismographie d’une vérité première, instinctive, libre de toute représentation ou glorification. Qualifiée de caricaturale, à charge, elle ne peut que gêner ceux dans la parole verticale, venue toujours plus haut voire jusqu’au-delà des cieux, ceux pour qui l’image ne doit que célébrer ou être bannie (iconoclasme). Ajoutons que cette image libérée de certaines conventions et de lourdeurs de réalisations, sait s’affirmer encore plus hors langage, bien plus universelle qu’une écriture dépendante de la langue qu’elle retranscrit, de la parole qu’elle a sacralisée.

La bande dessinée est fille de la liberté de parole, c’est aussi pour cette raison qu’elle fleurit avant tout dans les démocraties. Cela ne l’a pas empêché d’y être censurée, cantonnée à la jeunesse (pour apprendre à lire et à écrire) et pour cette raison encore plus censurée. L’aventure d’Hara Kiri et de Charlie fut pour elle une retrouvaille avec les qualités du dessin de presse, avec des gens vivants, des adultes, bien et bon vivants, au souffle sans dieux ni maîtres, tout à la parole libérée des écritures des pouvoirs (spirituels, politiques et économiques) qui se succèdent ou se surajoutent.

Pour ceux qui se souviennent de son nom, Charlie est un enfant qui parle comme un adulte. Donner ce prénom à un mensuel, puis à un hebdo pour raison de censure, ce n’est pas être adulte et parler comme un enfant (comme les autres magazines ou journaux), mais bien affirmer un plaisir fondateur et une qualité de regard, les poursuivre dans un adultat non résigné. L’enfant ne parle peut-être pas bien, fait des dessins instinctifs, gauche pour ceux de droite, mais il voit bien le roi nu même dans ses atours les plus opaques, et il en rit en le montrant du doigt à tous.

Pour signifier la mort d’un personnage dans une bande dessinée, certains dessinateurs utilisent une bulle qui, informe et dégonflée, semble s’envoler, vide de parole, s’évaporant comme une petite buée, dans l’air, juste dans l’air. Les phylactères, eux, font uniquement  parler des morts.

Humeur de en janvier 2015

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