Le Collectionneur en Série

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Et voici donc la saison suivant le printemps, venue. Celle où la lumière diminuant augmente temporairement son intensité calorique pour compenser. Mais ne nous y trompons pas, l’été c’est bien le début de l’hiver qui s’annonce !

Période fétiche des grandes transhumances, regardons le collectionneur en déplacement lui aussi, toute animalité épanouie. Il ferme bien la porte (à triple tours et détours) de son lieu de résidence principale, où il affiche tous ses principes (en principe), et où ses trésors s’accumulent. Tout système d’alarme aux aguets il part avec un peu de peur au ventre et un regard suspicieux pour les voisins qui partent plus tard[1] … Mais compensation encore, il espère bien aussi, trouver là-bas dans le lieu de villégiature ailleurs loin de chez lui, ces « trésors » rares qu’il est seul à connaître (forcément) et que des autochtones béotiens (forcément) braderons pour une bouchée de pain sur les brocantes. Et celles-ci se multiplient comme par hasard. On y cultive le mythe d’un Van Gogh, Rembrandt ou autre, maculé, trouvé dans un poulailler ou un grenier, vendu des mille et des millions par un heureux « connaisseur » dans une salle de vente New Yorkaise, en smoking comme dans les Feux de l’amour.

Voilà ! Plus de 20, 30, 40 ans qu’il accumule ! Et voir plus car son enfance ne compte pas pour de la margarine. Elle est même souvent à l’origine de cette compulsion (on est si influençable à cet âge). Chaque jour, il forge son boulet lui-même ; et il achète, a acheté et achètera en série les séries de bédé. Le dernier Astérix est une grosse merde évidente à toute lecture, et il l’achète quand même, vous comprenez il a la série. Puis, il y a aussi l’argument spéculatif du placement pour l’avenir : XIII n°1 première édition, sûr que ça va se vendre aussi cher que Tintin au pays des Soviets ! On pourrait lui expliquer que dans les années 30 un album de Tintin n’avait pas forcément le même tirage et que surtout ce genre était le cadet des soucis des institutions conservatrices (bibliothèques, musées, etc ) justement parce que c’était destiné aux cadets.[2] Aujourd’hui, pour la conservation il y a un C.N.B.D.I, il y a une Fanzinothéque, et contre de fortes spéculations il y a des tirages plus importants, les albums sont réimprimés régulièrement quand ils se vendent, et surtout il y a la concurrence médiatique de le télé et de l’internet. Que pèse un album de XIII face à cela ? Si la spéculation est hélas triomphante partout ailleurs, elle n’atteint proportionnellement le neuvième monde qu’avec la valeur d’un bon de réduction sur un paquet de céréales transgéniques !

Et son boulet grossit ! grossit ! Et il ressemble de plus en plus au bousier, cet insecte encarapaçonné poussant sa boule de merde comme un Sisyphe. Mais quelle est donc sa motivation, ami entomologiste, entomologiste mon amour ? La passion ? Ha ! Ha ! Ha ! Mot creux classique en ces temps passionnément normaux, qui offre une échappatoire facile. La collection pour conservation n’est pas une excuse, ni celle pour la spéculation, alors on invoque raisonnablement la passion. Aveugle, bien sûr, mais comme la bande dessinée est un des arts les plus inaccessibles au non-voyant, ceci explique peut-être cela…

Et toujours le collectionneur achète pour acheter, avec l’argument de l’enfance pour étai. Et avec ses séries la bande dessinée industrielle offre un des plus vastes labyrinthes consuméristes où le collectionneur peut se perdre. Ajoutons un petit plus par-ci par-là, une jaquette, un numéroté signé, un poster, une carte machin, un calendrier truc, une figurine de taille tant, un emballage, un tirage limité, une carte postale, une sérigraphie originale et voilà notre collectionneur effrayé à l’idée de ne pas avoir ! Cauchemardant ! Se réveillant en sueur et sans érection matinale ! Ça ne peut pas durer lui dit madame, et ils cherchent ensemble. Quel beau couple uni dans la même passion ! Et puis il y a aussi l’étape du-montrer-ce-que-l’on-a et pas toi (nananèreuu !). Alors bibliothèques, vitrines protectrice contre la poussière de mauvaise augure, et au final arrangement du pavillon ou de l’appart en conséquences. La vie quotidienne entière s’y soumet. Puis son corollaire, la peur de tout se faire chourer, arrive. Vous comprenez cette stratification bédéologique demande du temps à l’échelle humaine. D’où un désir de protection qui entretiendra la compulsion et qu’entretiendra une oreille n’écoutant soudainement que les infos signalant le train en retard, le verre à moitié vide et ces étrangers partout-partout qui n’ont rien qui veulent tout et surtout ses belles bédés si rares et si chères ! La porte se blinde et se referme de plus en plus, jusqu’à ne plus s’ouvrir

Voilà comment on a un pied dans le caveau. Pourtant s’il s’agit d’acheter c’est pour le plaisir de lire. LIRE ! ! ! Et rien d’autre ! Juste une invitation à la lecture et surtout à la possibilité de multiples relectures pour éviter l’excès d’accumulation, voilà ce que vous propose du9. Des propositions de ballades exploratoires dans l’ennéamonde, sans s’y perdre, sans se perdre.

Notes

  1. Juilletistes et aoûtiens et vice et versa.
  2. L’aîné des soucis étant l’incunable et ses petits cousins plus que seniors : papyrus, parchemins, etc.
Humeur de en juillet 1999

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