Du Chiffre

de

Sur les tranches des albums de Tintin, apparaissent des chiffres blancs sur un petit cercle noir. Ils numérotent l’ordre des volumes, une nécessité qui n’avait jamais eu cours avant aujourd’hui.

Casterman en difficulté[1] montre ainsi sa volonté d’améliorer ses produits, de les rendre plus pratiques, plus maniables. Juste avec le nom du héros et un chiffre, ils prendront moins de place dans la mémoire de l’ordinateur du commerçant, ils faciliteront la tâche du classement par ordre de parution, et éviteront aux vendeurs d’avoir à lire les albums. Le produit est parfait, il peut s’acheter en volume volumineux et boucher rapidement les étagères du magasin (réassort), ou de la bibliothèque familiale, récemment achetée, récemment montée. Moins ouverte que les vidéos de Tintin du studio Ellipse Vivendi, la série d’albums trônera là, dans la cellule (carcérale ?) familiale, montrant bien ce qu’ils aiment et surtout ce qu’ils sont. Tout le monde sera rassuré, ils sont entre eux, comme au journal de 13h de TF1.

Véritable vague de fond, Casterman n’est pas le seul à pratiquer cette mise en gestion chiffrée des titres de séries. Dupuis va même plus loin. Sous le prétexte de l’anniversaire de la naissance de Boule et Bill, il fait d’une série de 25 albums une autre série de 28 albums. Exit les titres aux calembours lourds (ils ne me manqueront pas je vous rassure), place aux chiffres de 1 à 28. Les albums de 62 pages sont standardisés à 48, cela permet d’en faire plus. On ajoute quelques inédits, rapidement, ici ou là, histoire de perturber encore plus le classement et de donner envie d’acheter une nouvelle série complète à ceux (collectionneurs) qui avaient l’ancienne. Ajoutons un zeste de complaisance médiatique toujours prête dés qu’il s’agit de bédés franco-belge ayant plus de trente ans, et le tour est joué.

La stratégie de Dupuis n’est pas nouvelle, ils avaient fait de même avec Gaston Lagaffe il y a 2 ou 3 ans.[2] Dans les deux cas toute temporalité est niée[3] il ne s’agit que de réifier à l’infini quelque chose qui ne s’appelle plus « album » mais « produit » avec un numéro à côté.

Alors en ce mois numériquement le plus ennéaphilique du millénaire (autres chiffres ! autres chiffres !), ayez conscience qu’il n’y en aura jamais d’autres.

Notes

  1. Moins par son secteur éditorial que par son secteur imprimerie (cf. un Livre Hebdo du mois d’août).
  2. Avec exactement la même maquette, car il n’y a pas de petites économies.
  3. Et ce paradoxalement puisque les deux séries ont été refondues pour leur 40ème anniversaire (i.e. une temporalité marquée). Dans les deux cas il s’agissait de trouver une excuse, une commémoration festive facile, conviviale et avec carpaccio à volonté, pour justifier le changement (b.a ba de stratégie) et mettre en place une ère (éditoriale) nouvelle (dire ces derniers mots en regardant loin vers le ciel, les cheveux au vent).
Humeur de en septembre 1999

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