Habité

de

Cette bande dessinée que l’on dit pour la jeunesse m’a jusqu’à présent surtout donné le sentiment de vieillir. Les reprises de Spirou, pour exemples, étaient si fades qu’elles allaient jusqu’à me dissuader de replonger dans les albums Franquin qui avaient éclairés mes soirées d’enfant. N’étant pas naïve, j’attribuais bien évidemment la majeure partie du désenchantement aux repreneurs (Morvan, Fournier, Janry, et consorts). Néanmoins, c’était trop tard, le mal était fait. Je n’arrivais pas à me départir du sentiment qu’elles ne seraient plus jamais pour moi, ces lectures. Que le temps de l’innocence était passé, et le talent, finalement, plus la question.

Heureusement, Emile Bravo m’a rassurée. Grâce à son Spirou, j’ai même compris le mystère qui fondait, à mes yeux, la grandeur de ces icônes de papier. Si Tintin, Astérix, Gaston et Spirou, m’étaient inoubliables, c’était probablement parce qu’à un moment un auteur de bande dessinée s’était impudemment dénudé à travers eux (comme certains réalisateurs se mettent à nu à travers un acteur fétiche). Aujourd’hui encore, je n’apprécie pas tant les Gaston pour leur humour que pour l’étrange sentiment d’y deviner la détresse d’un auteur incertain d’être utile à la société.
Ces héros étaient habités, c’était l’évidence, cela les avait même distingués de la masse des gros nez. Et pourtant, par certains aspects, on pourrait croire à un secret bien gardé. Sinon, pourquoi fut-ce des hommes d’entretien chargés d’arroser les plantes, et non de véritables locataires venus réinvestir l’espace, que les éditeurs s’en allèrent engager une fois le premier propriétaire parti ?

La reprise d’Emile Bravo va donc marquer une rupture. Lui n’est pas venu faire l’entretien mais habiter le personnage. Et comme tout nouveau locataire, il commence par repeindre les murs et changer la moquette. On mesure ainsi à quel point Bravo fut toujours le fils d’Hergé, et non de Franquin (bien que de cela on se doutait pas mal depuis les premiers épisodes de Jules).
Adieu château de Champignac et autres terres féeriques. Ici, c’est la très historique menace de la seconde guerre mondiale et de la Pologne prise dans l’étau des fronts nazi et russe qui font office de décor. Adieu, aussi, le fantastique à tombeau ouvert. Si Spip l’écureuil menace à tout moment de prendre la parole, il ne le fait jamais, à l’exception d’un cauchemar et de la pirouette finale où les animaux certes communiquent, mais uniquement entre eux (et il faut en voir la conséquence). Comme dans Tintin, l’ouverture vers le merveilleux n’est, au mieux, qu’un leurre, au pire, un début de brèche toujours raccrochée à la réalité par le biais de croyances (le Yeti ou les extra-terrestres).
C’est de plain-pied dans notre monde, mieux encore dans son commentaire (la division de la Belgique en l’occurrence), que Spirou veut désormais prendre place.

Cet album est donc celui de l’emménagement. D’un côté, on perçoit toujours l’héritage de Franquin, architecture originelle incarnée par Fantasio, sympatoche et potache, déconnecté de la pensée et prêt à tout pour vivre une aventure. Et, de l’autre, on note l’arrivée de Bravo, petite soubrette d’origine polonaise et première amoureuse de Spirou, qui repeint sur son passage les murs de cet univers à grands coups de conscience. Enfin, et surtout, par-delà la conscience politique, s’infliltrent dans le costume de groom les angoisses qui étreignent ce nouvel auteur et sa vision de l’héroïsme, insufflant à Spirou cette dimension intime qui lui manquait cruellement depuis le départ de Franquin.
Spirou dérive ainsi vers l’archétype du héros à la «Emile Bravo», (c’est-à-dire précisément l’inverse de ce qui faisait auparavant de lui un héros classique). Comme Jules, Spirou ne fait rien de bien extraordinaire, il apprend. Sa seule aptitude héroïque est celle de l’orphelin, se chercher des professeurs et des maîtres, comprenez des pères de substitution, qui l’aideront à construire sa pensée et frayer son chemin.
La question de «l’héritage intellectuel», corollaire inévitable d’une vision du héros totalement dépendant de son éducation, se pose ainsi de nouveau, comme elle se posait déjà dans la série des Jules ou le roman illustré C’était la guerre mondiale. Ici, les enfants se chamaillent en brandissant les opinions politiques de leurs pères, Jules se place en porte-à-faux vis-à-vis du sien, et Bravo, en tant qu’auteur, de Jules à Spirou, de revendiquer la ligne claire tout en questionnant toujours, dans un même mouvement, certaines de ces facettes. Le voilà donc parti aux origines de la bande dessinée franco-belge pour y planter une dérivation, une nouvelle voie à emprunter d’autant plus qu’elle fut inexplorée jusqu’alors.

Voilà donc le programme du Spirou nouvel âge, groom concerné par le monde, décidé à poursuivre le combat mais à sa manière. Enfin, plus que tout, on aura assisté à la réincarnation du personnage, réinvesti d’une âme, à la recherche d’une épaule familière où se construire, d’un environnement humain pour meubler son vide affectif. Et lorsqu’un héros animé par la quête d’un père ressuscite chez l’adulte le désir de replonger en enfance, c’est qu’il a réussi sa mission au delà de toute espérance.

Humeur de en juin 2008

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