Lettre ouverte à Benoît Mouchart

de

Lettre ouverte à Benoît Mouchart, directeur éditorial des éditions Casterman, suite à l'interview publiée dans Télérama le 18 avril 2016.

Toulouse, le 13 mai 2016

Cher Benoît,
j’ai découvert le mois dernier l’entretien que tu as accordé à Stéphane Jarno pour Télérama au sujet du lancement de la nouvelle revue de bande dessinée des éditions Casterman dont tu es le rédacteur en chef, Pandora.
Et ne te cache pas avoir été choqué par tes propos.
Si nous sommes habitués (nous, personnes concernées par l’histoire oubliée, la création marginale et l’émergence des formes nouvelles de la bande dessinée) à côtoyer la bêtise, l’ignorance, la vénalité et l’hypocrisie des pontes des grosses maisons et de tant de journalistes autoproclamés spécialisés (au mieux amateurs à la petite semaine, au pire fétichistes et réactionnaires), tous soumis à l’air du temps et aux diktats du marché, je confesse avoir eu un temps la naïveté de croire que tu saurais faire exception. C’était il y a de cela quelques années, en 2012 précisément.

Je me souviens de notre rencontre dans ton bureau du Festival d’Angoulême. Je venais te présenter un projet d’exposition pour les éditions The Hoochie Coochie alors que nous célébrions les dix années d’existence de Turkey Comix, la revue de la maison.
En ce temps-là, tu ne prétendais pas ignorer le dynamisme créatif à l’œuvre dans de telles structures (The Hoochie Coochie et des dizaines d’autres), certes relativement confidentielles mais néanmoins professionnellement diffusées (et donc accessibles au grand public).
Tu as fait le choix de programmer cette belle exposition, sélection artistique affirmée dans ton discours d’alors qui venait s’ajouter à un passé de paris plutôt audacieux.
Ta position, en ce temps, était de défendre une idée — ou plus justement : une réalité — plurielle de la bande dessinée.
Nous avons eu assez d’autres occasions de nous rencontrer et de discuter pour que je ne puisse émettre aucun doute sur l’étendue de tes connaissances (artistiques et socio-économiques) en matière de bande dessinée ; je me souviens notamment de cette poignée d’heures sur la terrasse du Kulturhuset à Stockholm à l’occasion du SPX 2012. Accompagnés d’un camarade de The Hoochie Coochie, nous avions longuement parlé de Brigitte Fontaine et Areski Belkacem, et tu n’étais avare ni d’enthousiasme devant leur engagement politique dans les années 1970, ni de lucidité quant à la marginalité inhérente à leurs positions.
C’était l’année du décès et donc des hommages dédiés à la fondatrice de ce beau festival, arpenteuse inépuisable, éminence grise de la diffusion internationale de notre objet d’attention, la bande dessinée. Tu lui as ce jour-là consacré un discours de circonstance, très respectueux.

Je mentionne ces moments parce qu’ils interrogent, avec le recul, les glissements idéologiques liés à ta nouvelle position : pourquoi ne pas appliquer à toi-même et à la maison que tu représentes aujourd’hui cette dignité, ce courage, cette sincérité, ce talent et cette abnégation que tu savais alors si précisément relever et décrire ?
En 2013, juste après l’édition du Festival qui consacra cette fameuse exposition à The Hoochie Coochie, tu as quitté la direction artistique d’Angoulême pour devenir directeur éditorial chez Casterman.
L’enjeu était alors transparent : il s’agissait de redorer le blason d’une maison dont les années de gloire étaient désormais lointaines, après son cuisant échec dans la course à l’auteurisation des catalogues qui a marqué la dernière décennie.
Les méthodes, elles, sont restées au contraire soigneusement tenues sous silence, déjà bien peu empreintes de la dignité exigée par ta fonction.
Ainsi, alors que quelques mois plus tôt tu défendais la nécessité de soutenir la petite édition de création comme creuset duquel émergent les talents de demain, quelques semaines après ton changement de costume tu cherchais déjà à débaucher quelques-uns des auteurs dont tu savais pertinemment qu’ils tenaient à eux seuls — ou presque — l’économie précaire de ces mêmes maisons. J’aurai la pudeur de taire les noms dont j’ai connaissance, certains ont eu l’élégance (ou le courage, la fierté, les moyens, la fidélité…) de ne pas céder.
La rengaine était déjà connue, une édifiante démonstration en avait été donnée dès 2005 dans Plates-bandes, l’incontournable saillie de J.C. Menu.
J’avais eu la naïveté de croire que tu saurais faire exception.

Cette longue digression inaugurale achevée, revenons à ce qui nous occupe aujourd’hui :
Je n’avais pas consulté Pandora, je ne savais rien de ton éditorial (dont j’ai découvert ensuite seulement la pertinente dissection par Xavier Guilbert), je savais juste que le projet devait voir le jour, j’avais simplement entendu citer quelques noms par J.C. Menu quand il m’avait évoqué son travail en cours pour le projet (Jean-Christophe ! Aurais-tu oublié Plates-bandes ?). Cette fameuse interview a donc suffi à elle-seule à motiver cette lettre ouverte, en ce qu’elle est la synthèse presque idéale de la malhonnêteté, de l’indignité et du cynisme mis au service du plus vulgaire discours marketing que j’ai pu lire ces derniers temps dans notre petit monde éditorial. Et parce que cette interview est offerte au public, une porte est donc ouverte pour y répondre publiquement.

Passons les lourdeurs promotionnelles de l’introduction (trois points d’exclamation, superlatifs en enfilades…) qui ne font qu’enfoncer le clou du communiqué de Casterman et de ton édito, avec pour seule assise journalistique la carte de presse de son auteur.
Tu commences très fort : « L’idée de proposer des histoires courtes m’est venue en parlant avec Tardi et Spiegelman ». L’idée. Les deux idées les plus banales qui soient dans l’entreprise de création d’une revue sont le feuilleton et l’histoire courte. Tu précises quelques lignes plus tôt que tu ne voulais pas reconduire la formule feuilletonesque d’(À Suivre), il ne te restait donc que le format court. Ce que tu décris, c’est une réponse simpliste à une suggestion d’auteurs (qui ne sont évidemment mentionnés là que pour le name-dropping, la caution intellectuelle). Soit tout sauf une idée.
Tu enchaînes : « pour expérimenter d’autres formes, se frotter à d’autres genres, casser la routine ou plus simplement s’aérer le cerveau », pour en arriver déjà au sommet : « C’est une pratique assez répandue aux États-Unis où, depuis Will Eisner et Harvey Kurtzman (ndlr : name-dropping, quand tu nous tiens…) les nouvelles graphiques constituent un genre apprécié. Idem au Japon, mais pas en Europe. »
Pas en Europe.
Rien que pour ça, tu mérites d’être épinglé.
D’autant qu’en citant Eisner et Kurtzman, tu autorises à déplacer le débat historiquement. Je n’userai pas de fausse naïveté en établissant la liste des centaines d’auteurs et des dizaines de projets qui invaliderait de fait ton si précieux besoin de faire l’événement. Tu connais sans doute une bonne partie des si nombreuses revues — quasi toutes consacrées à la fiction et à la forme courte — qui ont vécu ces vingt-cinq dernières années (ou vivent encore, ou naissent chaque année), sans parler de toutes celles qui les ont précédées.
Je n’étendrai pas non plus le panorama à l’Europe, même si tu élargis grandement ta cible en ne limitant pas ton mensonge à la France, tandis qu’au-delà des territoires connus de l’Italie, de l’Espagne, de la Suisse ou de la Hollande, le dynamisme des revues s’étend de l’Allemagne à la Lettonie, de la Russie à la Croatie, de la Finlande au Portugal, de la Suède à l’Angleterre… Tes antécédents de journaliste et d’essayiste, autant que tes nombreux déplacements pour vendre en France et à l’étranger les expositions et spectacles produits par le Festival d’Angoulême, ne t’ont pas permis d’en ignorer totalement l’existence.
À quoi tient-il que tu ne considères pas ce généreux panel comme relevant « d’une pratique assez répandue » ?
Tandis que l’on constate qu’il est médiatiquement possible qu’une telle mauvaise foi ne soit pas contredite (à qui le tour de s’occuper de la critique intégrale de la revue de presse consacrée à Pandora ?).

Poursuivons : « Je me suis aperçu que beaucoup d’auteurs français partageaient cette envie, mais que faute de pouvoir les publier quelque part et contraints de tenir d’autres engagements, leurs petites échappées n’allaient jamais très loin. L’idée de Pandora est née de ce constat. »
Pour être un peu moins hypocrite, il conviendrait de réécrire un peu, tout en posant une ou deux questions légitimes. Ce qui donnerait alors :
« mais que faute d’être payés selon le tarif syndical en vigueur pour les publier, et contraints… » (par quoi ? par qui ? par le portefeuille on suppose, vu que les revues ne manquent pas) « …de tenir d’autres engagements, leurs petites échappées n’allaient jamais très loin ».
Et là il faut s’arrêter, encore, tout cela nous disant en substance : « si un auteur européen veut travailler sur des formes courtes, il le fait peu et il le fait mal, parce qu’il n’est pas payé pour ça ».
J’en rirais si ce n’était à pleurer.
Et résiste à cette nouvelle tentation de dresser une liste, car je sais que tu n’ignores pas l’existence de nombre d’auteurs passés maîtres dans l’art délicat de la forme courte. Tu as même su en dénicher une poignée pour le sommaire de ta revue-phénomène. Mais réalises-tu seulement que la cuistrerie de ton discours en vient à les insulter ?
Tu te démontes toi-même quelques lignes plus loin, citant finalement les très européens Mœbius et Franquin, encore pour auréoler d’autorité ton éloquente saillie publicitaire, toujours avec le cynisme effarant de nier l’existence de centaines de merveilles qui n’ont pas à rougir d’une comparaison aux maîtres.
Puis tu oses prétendre qu’une caractérisation aussi lâche que « formats courts » et « fiction » va donner une identité à ta revue en kit.
Il n’est même pas utile de la lire pour savoir qu’il n’en sera rien, on en connaît par avance le goût en en lisant le sommaire.
Fade.
Pour agglomérer un large lectorat, tu es allé débaucher tes cautions auteurisantes sur tous les créneaux, estampillés bankable aussi bien que forte plue-value en image de marque.
Un kit.
Sans audace et sans parti-pris (le comble étant de faire passer l’absence quasi totale de parti-pris pour une position identitaire).
Car pour satisfaire le plus grand nombre, il faut se garder de pimenter la recette.
Et en usant faiblement de la caution « découverte » grâce à deux ou trois noms plus confidentiels, tu caches bien mal tes intentions. Ton objectif est d’une transparence aveuglante : tu continues ta collecte.
Le fantasme numéro 1 de Casterman aujourd’hui (professionnellement et médiatiquement incarné par toi, Benoît, qui nous sert la soupe rance avec le sourire), c’est, au-delà de l’entretien et de l’écriture de son histoire, d’incarner rien moins que l’ensemble de la création en s’adjugeant ET L’Association ET l’Amérique post Raw ET les pointures du manga les plus digestes pour un lectorat non nippophile (Taniguchi et Otomo, figures types, modèles à reproduire).
Et Pandora sert à ça, à l’affirmer.

Reprenons.
Mauvaise foi, encore, re-convoquant l’inusable caution Spiegelman : « le roman graphique est devenu une sorte d’académisme : les auteurs sont moins incités aujourd’hui à s’intéresser aux questions formelles qu’à la densité du propos ».
Si j’aurais pour ma part des mots plus durs encore pour qualifier un phénomène qui abaisse en effet la bande dessinée à une simple fonctionnalité narrative, tu fais ici mine de fustiger un mouvement pourtant précisément encouragé, nourri, amplifié jusqu’à l’écœurement par des éditeurs tels que toi, pour Casterman.
De fait, pourrais-tu citer ne serait-ce qu’un livre, publié par toi ou l’un des éditeurs dont tu es responsable, répondant à ces critères auxquels tu prétends aspirer, à une véritable bande dessinée de poésie par exemple, et imagines-tu seulement ce qui adviendrait d’un élan aussi ouvert et riche de possibles que celui-là ?
Je passe rapidement sur quelques détails non moins édifiants (établissant cette impayable dichotomie entre une bande dessinée du réel « sérieuse » et une bande dessinée de fiction « humoristique, légère, enfantine, onirique et fantaisiste ») pour en arriver à la fin de ta réponse à la deuxième question de Télérama :
« je n’ai évidemment rien contre la bande dessinée documentaire, didactique ou de reportage… » Tu aurais en effet bien mauvais jeu à trop la mépriser, alors que Casterman vient de lancer Sociorama en ayant consciencieusement fait son marché chez les « petits » avec Léon Maret — Requins marteaux et 2024 –, Claire Braud — L’Association –, Baptiste Virot — 3 fois par jours et nombre de ces revues censées ne pas exister. Ces auteurs, ayant précisément en commun une approche ouvertement fantaisiste, ont été amenés à réaliser ici un travail de commande sur un sujet de société.
« …mais il ne faut pas non plus perdre de vue la fiction ». Quel beau combat que de défendre ce qui reste majoritaire à hauteur de quoi ? 80 % de la production ? Il faut être un lecteur de bande dessinée suivant exclusivement les recommandations de Télérama pour supposer le contraire.
« La BD n’a pas d’obligation d’être sérieuse ni d’adopter des postures arty. »
Stupeur, encore, avec ce arty sorti comme un lapin d’un chapeau, dont on se demande bien à qui ou à quoi il s’adresse (Brecht Evens ? Ah non, il est au sommaire de Pandora).

La dernière question voudrait te faire évoquer les symboliques associées au nom de la revue, faussement vues sous un angle pessimiste par ton complice journaliste, technique usée pour te permettre de répondre par la négative. Optimisme à tout crin en guise de final donc, avec Gilles Deleuze en cerise sur le gâteau de la caution intellectuelle sur-usitée tout au long de l’entretien. La pensée du philosophe, telle que tu la relates, est tellement appauvrie, vague et creuse qu’elle pourrait aussi bien sortir de la bouche de Raymond Domenech, mais quelle importance. Tu as placé ton Deleuze. Et quand bien même tu trahis et sa pensée et son travail et ses combats, et le rallies de force à ta « cause », la famille Gallimard peut être fière de toi, on trouve bien des intellectuels du côté de la bd.
Avant de finir sur une note héroïque (« peut-être est-ce une utopie »), tu useras d’une inattaquable métaphore biologique (« Casterman et Gallimard jouent le jeu, sans doute parce que les revues d’auteurs font partie de leur ADN ») invalidant au passage le caractère prétendument exceptionnel de ton geste dans cet argument : tout cela était génétiquement pré-écrit.

Dans un sens, on ne peut qu’applaudir. Tes patrons devraient te féliciter, tu as superbement endossé le rôle du communiquant exemplaire, en réussissant à faire l’événement avec le concept le plus creux et le plus rebattu de l’histoire de la bande dessinée.
Mais comment en es-tu arrivé là ?
Car si je t’écris cette lettre exagérément longue, c’est pour te dire que je vois bien que cette méthode est une méthode d’écrasement. Elle nie l’existence, le travail, la vie même de milliers de lecteurs, concepteurs, petites mains, artistes, commerçants, dédiés à l’émergence et à la circulation de formes que Casterman et bien d’autres s’empresseront de vampiriser dès qu’elles entreront en résonance avec le marché pour lequel tu œuvres. Elle rejette l’infini des possibles accessibles à la bande dessinée. Elle méprise ses lecteurs.
Son cynisme est sans faille et cette interview n’est rien moins qu’une insulte aux gens sincères, investis, concernés.
Je serais soulagé qu’ils manifestent à leur tour à quel point l’indignité de ces méthodes et de ton discours les offense.

Pour ne parler que d’un projet dans lequel je suis impliqué, je constate très prosaïquement que Turkey Comix (une revue dédiée au formats courts et consacrée à hauteur d’au moins 4/5e de son sommaire à de la fiction en bande dessinée) affiche aujourd’hui quelques quatorze années d’existence, a mobilisé plus d’une centaine d’auteurs (certains courtisés, voire publiés par Casterman) et a présenté plusieurs milliers de pages dont une large part est précisément consacrée aux « questions formelles, au sens de l’ellipse, de la synthèse, de l’enchaînement des plans », dont tu déplores bien malhonnêtement la faillite.
Son échec ? La visibilité et la rémunération.
Son succès ? Constituer une véritable mine d’exploration pour la bande dessinée.
Sa position ? N’être qu’une revue parmi tant d’autres, la plupart marginalisées, pour une raison toute bête : nous n’avons ni les moyens ni l’envie d’aller chercher Otomo, Loustal ou Spiegelman. Ils n’ont pas besoin de nous. Comme eux n’ont nul besoin de Casterman.
Là réside ta fameuse « prise de risque ». Il faut payer pour les avoir. Payer encore pour une force de frappe marketing aussi décisive, pour un tel volume de tirage, pour une distribution si étendue.
Toi-même n’es qu’un salarié de Gallimard. Pour l’image de marque — l’enfilade de noms, la couverture médiatique –, tu auras un bon point, c’est acquis. Si ta revue est un échec, tu ne risques qu’une soufflante de ta direction, tu perdras un peu de ta superbe de golden boy poliment subversif et gentiment cultivé. Mais il te restera la possibilité de songer à un nouveau coup aussi fumeux que celui-là.
Nous, Turkey Comix et tant d’autres, en serons encore à faire vivre ce que tu prétends inventer.

Humeur de en mai 2016
  • Eugène

    Merci ! Merci mille fois Alexandre. L’édito de Mouchard était proprement dégueulasse, je suis ravi et soulagé d’entendre enfin une voix pour le dénoncer. Nous sommes des centaines pour qui cet éditoriale est une insulte. Un véritable crachat à la gueule. Vouloir effacer de cette manière vingt-cinq années d’une production sincère riche et inventive que lui même connait très bien est vraiment infâme. J’ose espérer que les auteurs n’ont pas lu l’édito avant d’avoir la revue entre les mains. A suivre…

    • Diogène

      Oui hé bien moi ce que je retiens de tout ça, c’est qu’une fois de plus qu’on a l’air de croire que les auteurs devraient être reconnaissants envers leurs éditeurs comme des bons chiens-chiens. OUAF OUAF. Surtout envers les petits éditeurs qui, bien sûr, se saignent les quatre veines sur chaque livre, et qui les ont « découverts », c’est bien connu ! Certains heureusement, on le « courage » de refuser les avances des gros [sic]. Parfois on en a un peu ma claque de cette logorrhée culpabilisante remâchée. Apparemment, les auteurs n’ont pas de libre arbitre, ils devraient, comme on « ose espérer » [sic Eugène] se saouler d’éthique ! (et s’en nourrir par la même occasion). Je pense que Pandora est plutôt la bienvenue, ça n’empêche pas les auteurs de faire des choses mal ou peu payées (malheureusement) à côté – ce qui, j’imagine, doit être le comble de l’authenticité – et si la com de casterman est certainement à côté de la plaque, je serais étonné qu’il y ait une volonté « d’effacer 25 ans de production » indépendante derrière tout ça, vous aimez vous faire peur !

      • Laërce

        Qui se fait peur ici ? Alexandre Balcaen pointe le mépris pour tout un pan des productions en bande dessinée qui me semble complètement manifeste dans cet entretien à Télérama . Et qu’est-ce que c’est que ce concept excessivement abstrait de l’auteur ? Certains des auteurs publiés dans Pandora n’existeraient pas comme « auteur » sans les structures d’éditions indépendantes qui ont publié et défendu leur travail pendant des années, avec l’entrainement collectif des revues, etc. Il y a des insoumissions collectives et des libertés et confort économique individuels très étroits. Cependant si le sommaire de Pandora dit quelque chose, c’est une claire absence de prospective dans ce qui émergerait en bande dessinée, il n’y a que du rebattu, tandis que Nicole, Franky, Turkey Comix, Lagon, Super-Structure, rien que pour la France, et j’en oublie un certain nombre, inventent en ce moment pour vous quelques « auteurs » que vous pourrez bientôt chérir comme tels.

      • Simon Dubet

        Effectivement, le texte souligne un absent notable : le point de vue des auteurs eux-mêmes.

  • L.L. de Mars

    Je m’y perds un peu dans mes humanités. Pandora signifie désormais « super promo de lessive », et voilà que Diogène lèche Alexandre.

  • L.L. de Mars

    Incorrigibles chefs d’entreprises culturelles un peu conscients, quand même, de tous les signes de mollesse et de vulgarité qu’ils émettent depuis leur petit perchoir de classe et qui voudraient bien qu’on leur trouve, pourtant, de l’allure, de la fougue, un poil de génie et même tiens, pourquoi pas? un petit air rebelle.
    Entre les insolents officiels des plateaux de télé, les anars de droite et les aventuriers éditoriaux qui ont le courage des autres pour marchepied, il y a un vrai portrait de famille qui se dessine.
    On pourrait se dire qu’ils s’en foutent, a priori, les éditeurs industriels, de chopper une part de marché aussi insignifiante que celle de la bd indépendante… Mais ce serait laisser supposer qu’il y a une extériorité à leur empire, un endroit ou quelque chose s’invente loin de leur autorité. Quand l’argument marketing principal d’un éditeur c’est de découvrir des talents, il faut quand même qu’il se bricole un vague air d’explorateur, notre businessman. Qui irait redire quelque chose à cette supercherie ? Les auteurs sont d’une lâcheté sans nom dès qu’il s’agit de mettre en péril leur publiabilité, et quel éditeur prendrait le risque de se foutre mal avec Casterman ?

    • Sinope

      Ah, les auteurs, ces sociaux-traitres !

    • Milou

      « Quand l’argument marketing principal d’un éditeur c’est de découvrir des
      talents, il faut quand même qu’il se bricole un vague air
      d’explorateur, notre businessman » hé oui, n’oubliez pas que c’est l’éditeur de Tintin !

  • Captain Kérosène

    C’est quoi l’idée de ce papier revanchard ? Que les auteurs restent aussi obscurs que ces éditeurs ? Qu’ils se complaisent dans la marginalité, un lectorat confidentiel et des revenus qui ne leur permettent pas de vivre ?
    Mais quel auteur a envie de ça, franchement ?
    Ce qui dérange surtout, c’est que les « gros » viennent faire leurs courses aussi chez les « petits » et offrent de meilleurs conditions de visibilité. J-C Menu s’en plaignait déjà en son temps et le voilà présent dans cette revue déjà honnies des « vrais » amateurs de bande dessinée.
    Essayez de vous mettre à la place des auteurs.
    Casterman ne prend certes pas beaucoup de risques éditoriaux avec Pandora. Mais si le sommaire n’avait affiché que des débutants ou des inconnus, le grand public (la cible de Casterman) n’aurait certainement pas suivi. Métal affichait à son lancement des stars du métiers, pareil pour A Suivre. Vous avez l’air de l’oublier.

    • Captain America

      Au fait qui sont les auteurs au sommaire de Pandora qui sont effectivement débauchés ? Je vois pas trop…

    • l.l. demars

      « Essayez de vous mettre à la place des auteurs. »

      Lesquels ?

      « Mais quel auteur a envie de ça, franchement ? »

      De quoi ? De servir d’argument de vente à un commercial qui fait de la retape pour se fabriquer une image de défricheur tout en méprisant, par des petites remarques hautaines, le milieu même dans lequel il pille sans vergogne ? Effectivement, quel auteur aurait envie de ça? Moi pas.

      Tu ne vois vraiment pas toute la condescendance qu’il y a dans ce “La BD n’est pas tenue d’être sérieuse, ni d’adopter des postures arty » ?

      Je redis ici ce que j’ai déjà formulé ailleurs, à la sortie de son entretien, dans le cadre du forum de Bulledair, parce que ça me semble répondre à cette déclaration qui se donne l’air d’une question « C’est quoi l’idée de ce papier revanchard ? » (désolé pour les bulledairiens, j’ai à peine retouché):
      On est censé le louer pour sa clairvoyance, apparemment, le Mouchart : heureusement qu’il est là pour renverser la situation, devant
      l’épouvantable invasion du sérieux dans les publications de bandes
      dessinées !

      Sans déconner, c’est quand la dernière fois qu’il est rentré dans un
      magasin de bd généraliste? Parce que moi qui n’y fous presque
      plus les pieds à cause des injonctions à la rigolade qui dégueulent des
      étalages — passque la bédée, quand même, c’est rigolo, la bédée, hein —,
      moi dont les yeux saignent devant l’acharnement académique à ressucer
      de l’école belge ou du muscle luisant jusqu’à l’exsanguinité de tout
      dessin, franchement, je me dis qu’il le fait exprès. Il le cherche, l’esprit de sérieux.

      Et également, c’est quand la dernière fois qu’il a ouvert une de ces
      revues existantes que, visiblement, il tient à ne pas nommer pour ne pas
      bousiller sa thèsinette, genre « Francky », ou « Aaargh », rongées par
      l’esprit de sérieux et la pose arty ?

      Encore un truc ou deux :

      on aimerait bien savoir ce que ça veut dire, d’ailleurs, la « pose arty. »
      Parce qu’il publie les jolies mignardises décoratives de Brecht Evens,
      dans son Pandora, ce que Alex a noté également. C’est touchant. La réinvention de l’eau à couper
      l’aquarelle tous les trois mois par les uns, ou la peinture du dimanche
      tant qu’elle raconte des jolies histoires par les autres, c’est pas du
      tout arty, ça. Non.
      On a bien pigé que ce qui était arty, c’est quand on
      comprend plus bien la référence (sans doute quand y’en a pas, par
      exemple, genre une vraie invention, qui vous trouble, qui vous scotche,
      qui vous perturbe), quand on lit plus bien le dessin parce qu’on y est
      pas préparé, ça, oui, pouacre, c’est arty. En fait, les trucs que prétend chercher Mouchart – des formes nouvelles -, c’est substantiellement arty pour une girouette conceptuelle comme lui (les va et vient de sens pour éclairer le titre de la revue, eux-mêmes, donnent une idée assez nette de la confusion de son directeur)
      Publier des auteurs qui sont
      tellement connus qu’ils ont eu le temps de devenir eux-mêmes une
      référence et dont on n’a plus rien à craindre de l’authentique nouveauté
      est la solution idéale pour repousser encore un peu plus loin l’art de
      vider de toute substance le mot « risque » dans un cadre éditorial.

      Et pour l’esprit de sérieux, va en falloir un peu plus que celui qu’il
      aura fallu pour courageusement convoquer Deleuze en fin d’article dans
      une lignette qui serait à rire si elle n’était à pleurer : « C’est, comme le disait Gilles Deleuze, une forme de résistance engagée du côté de la vie. » Voilà une forme de vanité engagée du côté de la mort.
      Même le pauvre Deleuze, qui se bavarde si terriblement depuis qu’il n’est plus là pour rire des idiots de salon, Mouchart aura attendu que Télé Z en ait fini avec sa carcasse pour se sentir autorisé à nous le planter dans le monde de la bande dessinée…

      • Gilles Delouze

        Pour le coup l’histoire de Brecht Evens dans Pandora c’est du noir et blanc pas très décoratif.

  • Gilles Ciment

    L’imposture du rédacteur en chef de «Pandora», après avoir été brillamment démontrée ici-même via la dissection par Xavier Guilbert de son éditorial inaugural, est une nouvelle fois dénoncée par Alexandre Balcaen dans cette lettre ouverte bien envoyée.
    Je m’étonne toutefois que tant de gens si sensés découvrent seulement aujourd’hui la vraie nature de l’ex-directeur artistique du Festival d’Angoulême, alors que je la cernais déjà très bien dans ses anciennes fonctions (et en subissais les expressions les plus hostiles). À moins que certains ne fassent aujourd’hui que mine de découvrir l’imposture de celui quiétait naguère protégé par sa position influente et puissante mais n’est plus aujourd’hui que simple directeur éditorial, qui plus est concurrent… Les coups n’en sont que plus forts après avoir été retenus si longtemps.

    • Benoît Peeters

      Que
      de ressentiment, que d’injustice ! « Brillamment démontrée », hum… « Une
      nouvelle fois dénoncée » : quel courage ! Voilà une bien triste manière
      de mener le débat critique. Le microcosme bande dessinée dans ce qu’il a
      de pire.

      • Hipparchia

        je ne sais pas ce qui pousse Gilles Ciment ici à prendre cette position, et je m’en fous bien. Mais inutile de rejeter d’un mouvement englobant tout ça dans des petits problèmes de cercle, dans un hypothétique micrcocosme de la bd (il commence et s’arrête où, exactement ? À Mouchart ? Là, ça devient macro, c’est ça ? C’est bien, macro, c’est indiscutable quand ça prend du gras ?)
        Parler de ressentiment à propos du texte de A. Balcaen lui-même est hors de propos. Est-il impossible à tes yeux d’arracher un masque de puissant sans être instantanément soupçonné d’en jalouser secrètement la puissance ?
        À quels abaissements continus, aplatissements graduels, a-t-il fallu conduire sa propre vie pour penser qu’il n’existe aucune forme d’opposition sans calcul ni arrière-pensée? Faut-il avoir une conscience bien honteuse de sa propre intégrité pour ne même pas imaginer son existence ailleurs…
        Ne renverse pas les rôles : les postures de Mouchart sont odieuses, méprisantes et – il en est pleinement conscient -elles parlent d’assez haut et avec assez de force de frappe pour ne pas craindre d’être contredites.

      • Gilles Ciment

        Voilà une défense qui présente les mêmes défauts que ce qu’elle prétend dénoncer…
        Par ailleurs, je ne pense pas devoir recevoir de leçons de courage (surtout comparé au personnage dont il est question, et après ce que j’ai traversé pour avoir eu le courage de lancer des alertes qu’aujourd’hui apparaissent terriblement fondées), de débat critique (merci, cher Benoit, de ne pas me faire cette injure) ou de relation au « microcosme bande dessinée » (dont je me suis toujours tenu éloigné).

  • Nouveau roi de la bd

    Bah de toute façon, petit ou gros, les éditeurs c’est tous les mêmes, de la poudre aux yeux, du Perlimpinpin épicétou.

    La seule différence c’est qu’y’en a qui payent mal et d’autres qui payent pas. Balcaen y fait sa glorieuse a se complaire dans la mouise mais il oublie bien de parler du nombre de gens perclus d’illusion qu’il a fait bosser pour peau de fion. Et pis Mouchart c’est un salaud de mouton marketeux comme les autres.

    Y’a que moi de bon ici…

  • Captain Kérosène

    Restons purs, restons obscurs (dans tous les sens du terme).
    OK. On a compris. le message.
    La vraie BD, c’est votre pré carré, pour reprendre le titre d’un fanzine aussi pédant que suffisant.

    • Docteur C

      Reprenons : dans cet entretien à Télérama, Benoît Mouchart, à coup de formules de marketeux, parvient à ignorer les dizaines de revues, dédiées aux formes courtes et de fiction, toute une histoire des publications de bande dessinée qui s’étend sur plus d’une vingtaine d’années, en France et en Europe, tantôt diffusées en librairie ou en kiosque, tantôt non. « Pas en Europe ». Lisez au moins le texte en cause. Le travail de centaines de personnes y est balayé d’un revers de manche pour vendre la soupe Pandora, par celui-là même qui auparavant garantissait son intérêt et son soutien pour leurs pratiques à ces mêmes personnes. La lettre ouverte d’Alexandre Balcaen, qui n’est rien d’autre qu’un des nombreux acteurs de ces publications, a le mérite de dérouler ce mensonge historique, mensonge tactique volontaire, par un témoignage de l’intérieur. Je trouve cela courageux, sans doute que ce texte va lui coûter, plus qu’il ne lui rapportera, socialement. Je n’y lis qu’une faible vanité, et ce qu’il écrit doit bien faire écho à la lecture que d’autres ont de cet entretien, puisqu’on en est à plus de 250 partages sur Facebook. Quel rapport avec l’obscurité désirée, Capitaine Kérosène ? Quel rapport avec la revue Pré Carré ? C’est bien Benoît Mouchart qui condamne certaines revues, certaines pratiques, certains auteurs, à l’obscurité. Quand les souris rappellent au lion qu’il les écrasent, vous tapez sur les souris ?

      • Captain Kérosène

        Docteur C.,
        Pour moi, ce papier cache ses réels intentions que je résumerais par « Touchez pas à nos auteurs ».
        Les propos de Mouchart sont à prendre comme un argumentaire marketing bien rôdé peu digne de foi, c’est une évidence. Mais il ne s’adresse pas aux lecteurs de du9, Pré Carré ou Bulledair.
        Ils s’adressent, avec un brin de démagogie, aux lecteurs de Télérama et, plus généralement, à un public qui est prêt à faire une petite incursion hors du mainstream (ou à s’en donner l’illusion) sans trop de risques. Le sommaire de Pandora est rassurant, si vous voulez.
        C’est un positionnement marketing. Pandora ne prendra pas de lecteurs aux labels indépendants pointus que vous défendez, parce que les lecteurs visés par Pandora ne sont ceux-là qu’incidemment. C’est la raison pour laquelle je trouve les arguments avancés ici et dans le papier de Guibert en porte-à-faux par rapport aux intentions affichées par Mouchart qui pourra en changer tout aussi bien plus tard parce que, pour résumer, c’est du business et de la com. Comme les labels indépendants en font aussi, quoiqu’ils en disent. Dans le cas de Pandora, c’est juste un business de plus grande ampleur (mais avec moins d’ambition, je veux bien vous l’accorder, ou alors différentes). Il faut bien dire quelque chose quand on lance un nouveau produit. 🙂

        • Docteur C

          Une dernière fois, parce que je ne vais pas y passer mille ans, on parle quand même de quelqu’un qui a de gros moyens avec lui, pour lancer sa revue, moyens financiers, de diffusion-distribution, budget pour la communication, avec dossier de presse relayé dans plusieurs grands media, etc.

          Il me semble que le texte de Balcaen, même s’il explore diverses pistes critiques, dit centralement qu’il y a une volonté d’occulter ce que Mouchart connaît pourtant bien pour l’avoir fréquenté en tant que directeur du FIBD.

          Que Mouchart doive produire un discours pour vendre sa revue, discours d’une importance relative, est une chose. Qu’il en vienne pour la vendre à de telles distorsions dans l’histoire des pratiques en bande dessinée en est une autre. C’est cela, précisément cela, qui pose problème dans cet entretien à Télérama. Il occulte les pratiques de ceux qui ne disposent pas des mêmes moyens que lui (financiers et médiatiques).

          L’argument du texte adressé, c’est mignon, mais enfin d’un texte publié chacun peut se saisir. Quant aux « publics », je me refuse à en imaginer les attentes et les désirs, à lui assigner des sphères, contrairement à vous.

          On peut dire des gestes, langages, traces, mouvements des vivants, qu’ils sont business et produits, axis mundi, pardon de ne rien vouloir conformer de ma vie à cette idéologie.

          • Tintinou

            En somme tout va bien dans le milieu de la bédé, tout le monde est à sa place: le jeune directeur éditorial qui veut rajeunir sa grosse maison d’édition pleine de fric, les auteurs anciennement jeunes qui se normalisent et deviennent publiables à grande échelle, le nouvel éditeur avant-gardiste fougueux qui écrit des manifestes deux fois par semaine, les grands fidèles (un peu relous) à l’esprit fondateur de la bd indé des années 90, l’artiste vertueux qui lui, ne signera jamais chez un gros et qui le répète partout (histoire qu’on ait bien compris qu’il est vertueux), les aigris, les pacontents, les pointilleux et les jmenfoutistes. Tout est normal, c’était juste un petit rééquilibrage post-l’Association: une nouvelle ère commence… TADAM !

  • xavier mussat

    Alexandre.

    Cette lettre ouverte me fait réagir pour plusieurs raisons :

    j’ai fait partie des indés de la première heure il y a 22 ans en cofondant Ego comme x, et quand j’ai rencontré Yoann Constantin il y a presque 10 ans, j’ai découvert la fraicheur du travail de The Hoochie Coochie qui me semblait renouveler une démarche éditoriale qui s’était ramollie depuis (et pas seulement du fait des gros éditeurs : les indés eux-mêmes semblaient finir par tourner en rond).

    J’ai également vécu une expérience éditoriale avec Benoît Mouchart à qui j’avais soumis mon deuxième album (pour des raisons que j’ai déjà pris le temps d’exposer depuis) et qui avait souhaité l’éditer. Cet échange avec lui m’a permis de le découvrir personnelement et j’avais été marqué à la fois par sa culture, son exigence et son ouverture d’esprit (mais personne n’en doutera).

    Ta lettre ouverte a pour principal objet l’édito de Benoît dans la revue Pandora.

    Mais pas seulement : il ne lui est pas seulement reproché d’avoir nié dans cet édito le travail fait par d’autres éditeurs préalablement. Il y est question de la transformation d’un homme (que tu as connu autrefois) au contact de ses responsabilités chez Casterman. Il y est question d’un débauchage d’auteurs de The Hoochie Coochie… Les sujets abordés sont vastes, et révèlent un niveau d’énervement qui m’est bien familier et que j’ai souvent rencontré depuis 20 ans dans ce monde fragile de l’édition qui essaie de se réinventer et de survivre.

    La première chose qui me semble importante, c’est de remettre les choses à leur place : un éditorial, nous le savons tous, est un exercice de communication auquel nous nous sommes tous livré un jour et qui consiste à exprimer l’importance d’un livre, d’une publication. Soyons honnêtes, cet exercice est rarement mené sans une once de « mauvaise foi », et c’est tout à fait normal.

    J’en ai lu des éditos agaçants, décrétant l’invention de l’eau chaude, fustigeant la concurrence (et bien souvent chez les indés)… Bah, je n’ai jamais trouvé ça anormal : souvent c’est l’enthousiasme qui parle dans ce genre de texte, l’envie d’être remarqué, la croyance en la réalisation de quelque chose d’unique.

    Un édito a toujours une fonction « marketing », mais alors il y aurait le « bon marketing » intègre des éditeurs sans argent, et le « marketing dégueulasse » d’éditeurs riches ?

    Tu t’es toi-même livré à un exercice bien périlleux : celui du manifeste. Tentative de coup de poing pour que l’édition indépendante retrouve sa distinction propre.

    Il y’a bien des éditeurs engagés sur ce terrain depuis 20 ans avec intégrité et portant cette démarche à bout de bras qui ont pu lire ton manifeste avec agacement (tu y dénombres ceux que tu estimes avoir survécu à la confusion, omettant d’autres qui ont pu être offensés par ce choix).

    Tu reproches à Benoît de prétendre inventer une formule de revue déjà explorée par d’autres avant lui, y compris par toi et tes collaborateurs, et ce faisant, de nier votre rôle dans cette histoire. C’est là que je trouve le procès douteux :

    comment reprocher sincèrement à un directeur éditorial de prétendre inventer quelque chose ? (une fois de plus, nous l’avons « tous » fait, et bien souvent à tort), comment lui reprocher de ne pas nommer la « concurrence » ?

    Cette omission me semble bien pardonnable, en tous les cas bien peu significative quand on sait ce « nerf de la guerre » qui anime toute personne souhaitant se jeter dans l’arène en brandissant son exception.

    Pour ce que je connais de Benoît, je suis certain que cet édito a été écrit avec l’enthousiasme pragmatique qui lui est propre.

    Tu avoues ne pas avoir lu la revue en question tout en présageant sa fadeur. C’est ton choix et d’autres pourront partager ton avis. Mais alors juger un édito sans juger le contenu éditorial, c’est un procès d’emballage, de packaging, et c’est me semble-t-il sans intérêt.

    J’ai entendu dire que finalement ta réaction avait à voir avec un sentiment de trahison. Il n’y a de trahison qu’entre personnes signataires d’un pacte moral.

    Je ne vois pas ici de possibilité de trahison.

    J’ai rencontré Benoît dans son bureau fraichement installé chez Casterman il y a peu d’années. Je me souviens de ses grandes étagères encore clairsemées d’albums. Les grands noms de Casterman, mais aussi beaucoup d’indés, et une étagère totalement consacrée à The Hoochie Koochie. J’avais vu là quelque chose de frappant : un éclectisme, une passion pour toutes les bandes dessinées « de qualité ». Il y avait sûrement dans son esprit l’envie de faire des livres avec ces auteurs, y compris vous.

    Mais là où tu parles de « débauchages », je vois la fin d’un monde que j’ai bien connu : une époque où dans les années 90, nos livres n’étaient pas reconnus, ou peu, dénigrés, raillés, ignorés. Il y avait moins d’offre à l’époque c’est vrai, mais il ne faut pas fantasmer cette époque : le public était peu familiarisé avec nos ouvrages, nous en vendions peu et nos équilibres financiers étaient précaires. Il y a bien eu une bulles dans les années 2000 mais elle a vite explosé et c’est un tort de prendre cette bulle comme référence d’un eldorado perdu)…

    Benoît est un éditeur qui comme les auteurs de ta génération a fait la synthèse de l’histoire globale de la bande dessinée. Et moi ce que j’ai retenu de lui, c’est qu’il aimait vos livres, qu’il les estimait, qu’au sein même de son lieu de travail, il leur donnait une place bien visible.

    J’y ai vu la preuve de son ouverture d’esprit, mais aussi la reconnaissance de la qualité de votre travail (une fois de plus les indés en 94, c’était juste bon pour récurer les chiottes de Casterman).

    Je ne pense pas que Benoît soit fondamentalement différent de celui que tu dis avoir rencontré autrefois. Il est dans une situation professionnelle (qu’il gère sans doute avec conviction) qui cristallise ta représentation de « l’adversaire ».

    Il est normal, courageux et téméraire de monter ainsi au créneau comme tu l’as fait. Je crois même que c’est nécessaire. Mais il ne faut pas se tromper de procès.

    Je suis persuadé que cet édito de Pandora ne produit aucune confusion dont vous auriez à souffrir. J’ai l’impression en ayant lu ta lettre ouverte d’assister au sacrifice publique d’une relation humaine qui j’en suis certain ne le mérite pas.

    Mais ceci n’est que mon avis.

    • xavier mussat

      J’ai été imprécis sur un terme : « édito » car il s’agit précisément d’un entretien. Edito, entretien, interview… Toute parole publique accompagnant une publication entre dans cette notion de « marketing » dont je parle.

    • L..L. de Mars

      « comment reprocher sincèrement à un directeur éditorial de prétendre
      inventer quelque chose ? »

      S’il ne le fait pas, ça me semble être une assez bonne raison. S’il prétend de surcroit inventer quelque – chose depuis une place forte (Télémara, Casterman) – affirmant que cette chose manque partout, alors qu’elle est le mode de vie même qui se développe depuis une place faible, déjà très largement méprisée (il suffit de lire dans ces commentaires tou le mépris qui accompagne la création la plus marginale, c’est-à dire également la plus fragile) ça mérite très largement quelque chose comme un reproche.

      Mais il n’y a de pire sourd…

      Je lis surtout dans tous ces commentaires (outre la visible incompréhension de ce qui est vraiment dit ici) pas mal de cynisme (et pas au sens de la lucidité de Diogène, le vrai, non, au sens de la petitesse autocentrée de sa version libérale) : pusiqu’on a renoncé soi-même à tout rapport éthique, on veut croire, on affirme que l’éthique n’existe pas ailleurs.

      Autre chose, pour être bien clair là-dessus, parce que quelques commentaires de ce texte préfèrent imaginer des raisons souterraines à des choix éthiques plutot que d’en tolérer la position : Mouchart joue du pipeau, hautainement et sans honte, et c’est en cela que ses propos méritent une mise au point. Qu’il le fasse depuis sa position de force envenime les choses seulement parce que ça donne une visibilité écoeurante à ces balivernes et que ça bousille le travail patient fait par les petits éditeurs (il suffit de voir la composition d’un rayon dit « indé » dans la plupart des librairies pour comprendre où la guerre se joue et avec quelles armes).
      Mais ce n’est qu’un métaproblème. Le problème, c’est le pipeau.
      Il y a des joueurs de pipeau dans toutes les catégories, et je ne travaille pas plus avec des petites salopes qu’avec des grandes. Voilà ce qui me guide. Qu’un grand éditeur fasse une revue en affichant avec clarté des positions franches, qu’il annonce faire un magazine commercial en se réservant une petite place pour des choix plus déviants en assurant ses arrières, qui y verrait à redire ? Certainement pas moi. Qu’il ne prétende pas prendre des risques que d’autres prennent à sa place et tout me paraitra très bien. Travailler avec des gros éditeurs n’est pas « en soi » un problème ; j’ai fait des trucs pour l’Echo des Savanes ou Spirou, dans des conditions transparentes : des choses légères pour des magazines ni plus ni moins légers qu’ils ne rpétendaient l’être. C’est une chose que je peux envisager à tout moment. Je ne crois pas en la pureté substantielle d’un milieu, pas plus qu’à l’impureté substantielle d’un autre (même si je crois dans les écarts des positions de force et dans la violence du commerce).
      Je regrette que d’autres auteurs ne viennent pas, à part Xavier Mussat, causer de tout ça, parce que ma position est intenable : nul n’ignore ici ce qui me lie à Alexandre, et c’est un problème évident. Pour qui veut vraiment croire en l’existence d’un microcosme, on peut difficilement offrir de meilleure prise au fantasme. Pourtant, c’est le mouvement inverse qui lie les existences, et qui commence par les affinités pour conduire au travail commun. La marginalité n’est pas une sorte de sacerdoce, c’est l’issue fatale d’un chemin, qu’il n’est pas nécessaire de désirer pour se voir, bon an mal an, condamné à l’emprunter. Inutile de venir chier dans les bottes de ceux qui s’y trouvent engagés, et notamment quand c’est une série de choix éthiques qui y engagent.

      • xavier mussat

        Mon intention étant au départ d’exprimer ma pensée par souci de clarté vis à vis d’Alexandre que je considère grandement, je n’ai nullement l’intention de m’enliser ici dans un débat stérile qui n’aura donc pas lieu au-delà de ce commentaire.

        Je ne sais pas qui joue le plus fort du pipeau ici, mais la pièce de théâtre qui s’y déroule est assez mauvaise.

        On préfèrerait donc un gros éditeur capitaliste franc du collier dans ses choix réactionnaires plutôt qu’un « faux preneur de risques » (terme à côté de la plaque relevant plus de la projection que du constat) , bref, une enflure de capitaliste affiché plutôt qu’un Benoît Mouchart rompant les lignes.

        L’imbécile préfère piétiner la gueule d’un écolo qui roule en voiture pour le punir d’une demie vertu plutôt que celle d’un libéral esclavagiste parfaitement identifiable dans son rôle.

        C’est au fond ça le problème, ce qui sous couvert d’accusation de pipautage est reproché à Benoît Mouchard : cette rupture de ligne qui trouble la vision du champs de bataille. On préfère l’ennemi affiché (quitte même à s’offrir parfois le droit de collaborer avec lui, puisque les choses sont claires) parce que son absence d’éthique est lisible et permet de croire encore et toujours en la nécessité et la justesse de son schéma geignard et victimaire.

        Sa petite taille et sa patience à tricoter quand d’autres ont la « force de frappe » ne suffit pas à se prétendre du côté du mérite, de l’invention, de la vertu, de l’éthique, ni même de la qualité !

        « Grands éditeur » « Petits éditeurs », lexique manipulé dans des intentions moralisatrices de Tartuffe.

        Quelle perte de temps et d’énergie !

        Faites des livres, et des bons autant que possible. Des livres habités par autre chose que des postures, des fausses transgressions bourgeoises et ce dandysme contagieux dans l’édition indépendante (il faudrait un jour prendre conscience que ce vide sidéral dans tant de livres indés a sa grande part de responsabilité dans cet état du marché). Il est plus dure de cogner juste dans un livre que de s’abandonner au syndrome de La Tourette sur internet.

        Là-dessus je vous laisse à vos chaleureuses empoignades : Le débat ici ne mènera à rien.

        • L.L. de Mars

          « On préfèrerait donc un gros éditeur capitaliste franc du collier dans
          ses choix réactionnaires plutôt qu’un « faux preneur de risques » (terme
          à côté de la plaque relevant plus de la projection que du constat) ,
          bref, une enflure de capitaliste affiché plutôt qu’un Benoît Mouchart
          rompant les lignes. »

          On préfère un capitaliste de merde qui ne fait pas semblant d’être autre chose à un capitaliste de merde faisant semblant d’être un héros de la révolution.
          S’il était venu l’idée saugrenue aux gars qui s’occupaient de Spirou ou de l’Echo à l’époque où j’ai pu y publier quelques conneries de se faire passer pour Sammy Harkham, je leur aurais ri au nez, certainement pas passé un petit coup sur les pompes.
          Si tout le monde comprendra assez vite tout ton intérêt à prendre parti pour Casterman, sache que rien ne t’oblige pourtant à ce degré de domesticité.

          Sinon, on préfère globalement se faire publier ailleurs et on a une vie et une bibliographie qui en attestent, rigolo.

          « Là-dessus je vous laisse à vos chaleureuses empoignades : Le débat ici ne mènera à rien.»

          Ce sentiment de hauteur gagné sur rien me fascine. Sans doute l’helium, je ne vois rien d’autre.
          Ceci ne va pas suffire, je le crains, à rendre miraculeusement excluant et définitif ce « vous » dans lequel tu voudrais « nous » laisser ; tu n’es pas dégagé, par ce pet rhétorique, d’une défense servile que tu es spontanément venu rédiger ici. Assume.

          • Benoît-ION

            LL de Mars, tout ça me donne très envie de faire un livre arty avec vous, rappelons-nous vite ! Amicalement, Benoît Preteseille pour ION édition (maison arty).

          • L.L. de Arty Mars

            je suis fou des éditions arty Ion, Benoit Arty Preteseille, je serais honoré de vous lécher le capital pour une seule page publiée dans vos belles éditions arty, rappelons-nous vite !

  • raphaël sarfati

    Bonjour à tout le monde,
    (pour contexte, j’eu exercé comme jeune libraire spécialisé et arrive à me considérer plus ou moins comme auteur (mais pas prolifique) et me considère comme gros lecteur, bibliophile non-collectionneur.)
    Étonnant ce qui se profile dans ces échanges…
    J’ai, par manque de discernement, pu me laisser prendre à l’achat de Pandora, ayant aussi pour habitude, archiviste, d’acheter tous les 1er numéros de revues, fanzines, etc, qui publient.
    J’ai été choqué par l’édito pompeux et effectivement contre-historique, à la limite, voire même en fait, non, risible ; s’il ne heurtait pas celles et ceux qui depuis des décennies œuvrent pour la bédé (vous savez, ce truc pour attardés).
    Lisant alors cet article d’alexandre Balcaen, je me suis rendu sur Télérama….
    Ça fait mal, pour moi, mais, soyons honnête, tellement dans l’ère du temps de soubresaut dévastateur de la pensée conservatrice-libérale-etc.
    Pour ce qui est de la revue en elle-même, je trouve que la petite histoire de Bastien Vivès en fin de revue résume tout, à se demander même s’il ne l’a pas sciemment posée ainsi. Le personnage du peintre qui viole une morte serait la revue (ou son rédac’chef, hin, hin) la morte pourrait éventuellement être (à suivre) ou la bande dessinée elle-même (oh lala). Peut-être y ai-je vu ce que voulait y voir mon état d’esprit colérique suite à la lecture bien peu qualitative de cette revue. Même si quelques rares nouvelles sont appréciables, j’ai été vraiment outré par le manque d’intérêt des autres.
    Faire du court pour… pourquoi en fait ? Les auteurs francophones manqueraient plutôt de place pour s’exprimer, et depuis que je nage dans notre fangeux microcosme (…) j’entends tellement de personnes fantasmer les magazines japonnais ou le principe du comic… (on ne parle bien que du FORMAT, hein, pas des conditions de travail)…
    Et c’est bien là ce qui manque, je veux dire, de la part de grosses maisons à moyens, c’est d’oser.
    Je ne suis pas dupe du système en place et des machines de guerre que sont les « gros éditeurs » et je ne les oppose pas aux « petits éditeurs », le travail d’éducation populaire à faire en librairie est ÉNORME, et encore, nous avons la chance d’avoir encore pour quelques temps des bibliothèques performantes… même en campagne (je vis dans un village de 1500 hbs et suis surpris par les rayons… même si faibles pour moi…)
    Et, pour en revenir à la revue, je veux dire LA revue, LES revues, le libraire parle en moi et pleure la difficulté de les vendre… vraiment.
    Et je pense que Pandora, qui n’apporte vraiment rien de nouveau, voire l’inverse, n’y coupera pas, elle va couler au bout de quelques numéros, faute d’acquéreurs (et d’intérêt réel…) et de… comment ça s’appelle ce truc emmerdant, déjà… ah, oui, de ligne éditoriale.
    Quand j’acquière une revue, du type, mettons, Turkey comix, je sais que tout ne me conviendra pas, mais c’est la ligne éditoriale que je suis avec envie, de même que feu Bile noire (j’en pleure encore de sa fin), etc. Et je peux soutenir, souscrire pour une Revue Dessinée qui a une ligne éditoriale forte, mais que je ne suis pas car j’ai d’autres canaux d’infos, mais je la recommande à tous les enseignants, bibliothécaires, etc. Allez, j’arrête le « lâché de noms » 😉
    Et garde le doux rêve de voir émmerger encore et encore des revues et des éditeurs différents, et de beaux livres.
    Le reste, nos bavardages, nos accrochages, tout ça, c’est que des petits commentaires…
    Bon, ce post qui suis le fil d’une pensée après travail (alimentaire) est un peu décousu, mais bon, j’avais envie de participer moi aussi ! 😉

    Allez, tout de bon à tou.te.s !

  • Tiens.

     »
    De fait, pourrais-tu citer ne serait-ce qu’un livre, publié par toi ou
    l’un des éditeurs dont tu es responsable, répondant à ces critères
    auxquels tu prétends aspirer, à une véritable bande dessinée de poésie
    par exemple, et imagines-tu seulement ce qui adviendrait d’un élan aussi
    ouvert et riche de possibles que celui-là ? »

    J’en vois pourtant plusieurs… Je pense au magnifique CARNATION de Xavier MUSSAT qui me parait être riche de poésie et loin du produit marketting…

    En revanche, en lisant ce texte, on ne peut pas passer à côté de la citation récurente de TURKEY COMIX.

    Apparemment, il y aurait de nombreuses autres revues mais l’auteur a choisit de ne pas les nommer pour maintenir uniquement un nom dans la lumière.

    ( AAARG , LA REVUE DESSINEE, ARBITRAIRE)

    Je ferais dans le ton de cet article, je dirais qu’on a ici un beau retournement marketting, avec un retour au « marketting indé » consistant à se positionner en victime adversaire des grosses machines et faisant tout le boulot… tout en s’accaparant la position du templier. Comme le faisait en son temps Menu, avec talent d’ailleurs.

    Je vois le mal partout…