Mon voyage autour de mon nombril

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Une des caractéristiques du renouveau de la bande dessinée en France, ces 10 dernières années, est le retour en force de l’autobiographie. La « nouvelle vague » de la bande dessinée française, incarnée par L’Association mais aussi par Ego comme X, par Cornélius et beaucoup d’autres éditeurs dits « indépendants », a largement remis au goût du jour un genre qui s’était déjà développé dans les années 70, notamment aux Etats Unis avec Crumb et l’underground américain. Le fait de raconter sa propre vie en bande dessinée a eu un double effet sur le lectorat : jamais les auteurs de bande dessinée n’ont semblé aussi proches, tant leurs vies, finalement, ressemblent à la notre, mais dans un même mouvement, jamais les auteurs de bande dessinée n’ont paru si nombrilistes.

Car ce qui nous intéressait chez la vieille garde belge des Franquin et autres Morris, ce n’était pas tant qui ils étaient que ce qu’ils disaient, et voilà nos jeunes prétentieux qui nous racontent en long et en large les aventures de leur nombril. Est-ce vraiment passionnant que de savoir qu’un Trondheim déménage dans le Sud ? Qu’un Menu a rencontré le précédent dans un colloque sur la bande dessinée ? Que Lolmède aide son frère a reconstruire sa vieille baraque ? Que Dupuy et Berberian passent leurs vacances ensemble ?
Ah ça, on a tôt fait de se gausser de cette incroyable vanité qui touche notre jeune-garde … Et pourtant, se raconter en bande dessinée n’est pas plus vain que se raconter en Littérature. Reproche-t-on à Rousseau ses Confessions, ou à Duras de raconter ses premières amours ? L’enfance de Sartre est-elle plus différente et extraordinaire que la notre, ou que celle de David B ? Il faudra donc soit condamner l’autobiographie en soi, soit accepter que la bande dessinée puisse en traiter. Et au regard des œuvres publiées, on aurait tort de rejeter en bloc les albums qui racontent des enfances d’auteurs, qui tiennent lieu de journaux intimes ou de carnets de voyage.

Bien sûr, on trouvera une part non négligeable de déchets dans tout cet étalage impudique de vies de dessinateurs. Bien sûr, on sent que systématiser l’autobiographie en bande dessinée — comme si toutes les pensées, toutes les émotions des auteurs étaient captivantes — conduit nécessairement à la saturation. Mais on pourra relever quelques vrais chefs d’oeuvre dans ce genre à la mode : le Livret de Phamille de Menu est une vraie réussite de journal intime, Shenzen de Delisle est une belle leçon de carnets de voyage, le Journal d’un Album de Dupuy et Berberian est particulièrement réussi, les souvenirs d’enfance de David B font de L’ascension du Haut Mal une grande œuvre sensible — tout comme Le petit Christian réussissait formidablement à nous replonger dans nos enfances — et le Journal de Neaud est sans doute un travail unique et passionnant en bande dessinée.
Après ces vraies réussites, on aimerait juste que ces jeunes gens défrichent d’autres voies pour la bande dessinée, avant que nous ne soyions définitivement submergés par des dizaines de suiveurs qui nous raconteront leurs week-end en famille, leurs voyages au Luxembourg ou la fois où ils ont rabattu le caquet à leur chef de service.

Humeur de en septembre 2000

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