Petites considérations tétralogiques

de

C’est une fois l’album lu, fermé, que nous pouvons la voir vraiment.
Connivente, nous y mettons et remettons ce que nous avons eu d’émotions, allant d’une forme de malaise possible à l’envie plus générale de poursuivre autrement, d’un déjà souvenir de lecture à la possibilité de relecture et de chemins qui bifurquent. Elle a pu nous inviter à venir, mais le plus souvent elle nous dit que nous faisons partie de la famille, en reliant et déliant ce qu’elle a/avait isolé de manière directe ou indirecte.

Ce n’est pas seulement pour la forme que nous distinguerons quatre formes, quatre caractéristiques des aspects évolutifs de cette quatrième de couverture de l’album de bande dessinée : la collection, le commentaire, le portrait et l’extrait.

La première est un peu comme un commencement, une réponse à cet étrange espace dont on ne sait s’il est au livre, à la personne lisante, à l’auteur ou à l’éditeur. Dans ce cas elle est plus aux deux derniers, promouvant les autres œuvres de l’un et/ou les autres collections/séries de l’autre. La «quatrième de couv» fut donc longtemps dédiée à la liste (de courses) ou à l’alignement (tableau de chasse) des albums consacrant l’aspect sériel et enfantin de l’objet.
Alignés, transformés en logos, en slogans graphiques, les personnages rejoignent et invitent comme sortant du petit théâtre de 62 ou 48 pages. Ils se compromettent mais confirment qu’ils ont une vie autre au-delà des pages et dans d’autres livres. Le rendez-vous est pris, il suffit de voir derrière pour s’y retrouver, dans tous les sens du terme. Ce territoire est conquis et à conquérir.[1]

L’autre appropriation de cette ultime frontière accessible du détour d’un tour de poignet est celle faite par le commentaire, qui peut être de l’éditeur, de l’auteur, ou d’insert d’extraits aux sources prescriptrices de journalistes/revues, de personnalités, ou de collègues de la profession.
Le commentaire résume parfois, explique un peu, ou élucide quelques enjeux pour mieux en dire l’importance cachée et à lire.
Si la première de nos quatre semblait plus liée à certaines spécificités de la bande dessinée, le commentaire ne se distingue ici guère plus de l’usage éditorial classique. Sa plus grande qualité semble plus indirecte à vrai dire, en tant qu’indicateur de la progressive sortie de la bande dessinée de son ghetto enfantin. Elle n’est plus forcément en série et peut avoir des qualités et des enjeux.

Avec le portrait en quatrième, c’est la notion d’auteur qui est plus frontalement («derrièrement») confirmé dans le neuvième art. L’artiste de bande dessinée existe, il est adulte comme peuvent l’être ses œuvres. Cela peut être son portrait complété d’une notice, ou encore uniquement son portrait, parfois plus spécifiquement joyeusement trafiqué, dessinée, retouché par lui-même ou celui qui illustre.[2]
Certains, certaines, me diront qu’il y avait déjà des portraits du temps des collections et que Jacobs le sourcil circonflexe et une pipe en bouche prouvant qu’elle en est une, hantait déjà les versos d’albums au milieu d’une belle liste.[3] Et je dirais bien sûr, car notre tétralogie n’est surtout pas perméable, elle s’entrecroise de façon légère et peut être badine au diapason de cette humeur cherchant surtout à vous inviter à regarder derrière au gré de manipulations et soupèsements ennéaphiles.

L’extrait, vient lui aussi avec la fin d’un genre strictement sériel et enfantin.
La bande dessinée étant de mots et d’image, ce sont les deux ensembles ou séparément qui peuvent être extraits. Mais comment prétendre briller par les mots quand on sort à peine de l’enfance, que l’on privilégie la parole dialogique populaire et que son aspect le plus identitaire est graphique ?
C’est donc d’abord et naturellement une case, parfois telle quelle (muette et/ou onomatopéique), mais le plus souvent retravaillée et/ou agrandie (au détail) qui est choisie, comme assumant les découvertes de pop artistes pour confirmer/revendiquer sa neuvième place au panthéon des arts.[4]
Par la suite, se sont des planches ou des demi-planches qui s’affichent en même temps que les notions de romans, récits, qui taraudent alors la bande dessinée de leurs ambitions. La planche est bien extraite, elle survole et la couleur de ses bordures, gouttières s’adapte à celle de la quatrième de couverture.[5]
Avec les années 90 (me semble-t-il), l’image a su s’effacer de plus en plus au profit des dialogues, monologues qui se sont petit à petit imposés prouvant peut-être (sûrement) que la bande dessinée accepte alors ces qualités littéraires, voire qu’elle se sent littérature.[6]
Je dois avouer que cette ultime évolution me réjouit beaucoup, distillant mystère et envie comme la photo extraite d’un film affichée dans un cinéma, offrant ce paradoxe semblable en aporie où l’une est figée pour mieux vanter celui qui est tout mouvement.
Dans cette catégorie, les Donjon Monster (pourtant sériels) me semblent les plus aboutis, affichant au revers, de pas si simple dialogues entre humour, sensualité et métaphysique, qui motivent mon désir de lire, de chercher au détour d’une bulle où la parole s’est cachée, chuchotée par je-ne-sais-trop-qui, me trompant souvent par qui je crois être héroïque en couverture, etc.
Se laisser perdre pour si peu, devient alors, un vrai petit bonheur.

Notes

  1. Le problème vient évidement avec les tout premiers numéros d’une série. Pour que le territoire ne soit pas sauvage et trop monochrome on l’arpente d’un beau «à paraître» suivi d’un titre faisant gentiment fantasmer les jeunes esprits les plus dédiés à leur lecture.
  2. Je pense à la collection «Pied jaloux» des Humanos qui consacrait ses «quatrièmes de couv» à ce qui est rapidement devenue une tradition et une identité (double).
  3. Un Jacobs toujours en photo de nos jours mais qui affiche un profil plus élémentaire mon cher qui vous savez. La pipe était-elle de trop, voire ringarde ou risquant d’inviter la jeunesse à la tabagie ?
  4. Cornélius poursuit magnifiquement cette tradition avec sa «collection Paul» par exemple (et pas qu’avec celle-la d’ailleurs).
  5. Je pense en particulier aux «Romans (A Suivre)» de Casterman, au début des années 80.
  6. La collection «Poisson Pilote» ou celle plus récente de Gallimard ont adopté ce principe.
    Notons que l’extrait d’image en général et son usage a pu/peut dériver dans l’illustratif et la prolongation de la couverture sur le quatrième de couverture. Il ne m’a pas semblé légitime d’en faire une autre caractéristique, du moins pour cette humeur.
Humeur de en juin 2006

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