Quelques instants plus tard…

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Après la Maison Rouge et la Biennale du Havre, c’est au tour du Couvent des Cordeliers d’accueillir une nouvelle initiative opérant le rapprochement entre art contemporain et bande dessinée. Placée sous l’égide de deux commissaires (un artiste et un galériste spécialisé en bande dessinée), l’exposition « Quelques instants plus tard… » présente une série d’œuvres réalisées à quatre mains par des binômes artiste-auteur constitués pour l’occasion.[1]

Accrochés au mur, on découvre principalement de grandes toiles (à taille humaine, pourrait-on dire) en regard, constituant des diptyques « en miroir » où l’on se contente d’échanger les places (avant-plan/arrière-plan ou cadre/centre) dans un dialogue qui apparaît comme forcé et à peine ébauché. Trop souvent, le résultat plastique n’arrive pas à transcender la somme de ses parties, et l’on se retrouve à décomposer l’apport de l’un et de l’autre, sans que l’alchimie ne prenne vraiment. Même dans les œuvres uniques (la collaboration Bilal-Velickovic, par exemple) demeure une impression d’assemblage maladroit, d’une rencontre fortuite au détour de la toile.

Très vite, il ressort qu’il s’agit ici avant tout d’auteurs de bande dessinée invités à faire de l’art (contemporain), et non pas d’un véritable dialogue entre tenants de l’une et praticiens de l’autre. Il n’y a bien que le le travail produit par le duo Ben-Edmond Baudoin qui relève pleinement de la bande dessinée (dans un rapprochement sans doute très naturel, Ben travaillant essentiellement sur l’écriture), et celui de Gilles Barbier-Marc-Antoine Mathieu pour un parcours métaphysique. Ailleurs, on peut trouver comme un frémissement lorsque le bonhomme blanc de Jérôme Mesnager s’invite dans les décors (d’une 3D malheureusement glaciale et assez frustre) de Benoît Sokal, l’espace de huit cadres comme autant de cases ; ou lorsque Loustal investit la sculpture de Marc Giai-Miniet pour esquisser les fragments d’un récit délicieusement rétro — alors que l’apport du sculpteur au petit tableau en regard reste très élusif.

D’une certaine manière, on peut avancer que la mise en typographie du sous-titre de l’exposition («art contemporain & bande dessinée») exprime de manière subliminale ce déséquilibre, laissant finalement apparaître un «art & bande dessinée» qui ressort plus comme une opposition que comme une mise à égalité. A l’image du travail du commissaire Christian Balmier, dont le mail-art emprunte à Hergé ses aspects les plus iconiques sans s’arrêter à sa dimension narrative, la bande dessinée est ici, une fois de plus, principalement considérée comme un réservoir d’image (populaire) dans lequel on irait puiser.[2]

D’une certaine manière, « Quelques instants plus tard… » s’inscrit donc dans le prolongement logique des manifestations qui l’ont précédée. Derrière un titre affichant une filiation du côté de la bande dessinée[3] (comme l’exposition « Vraoum ! » à la Maison Rouge) et la revendication d’une égalité entre les deux genres (qui rappelle « La nouvelle scène de l’égalité » de la Biennale du Havre), on retrouve inchangée l’expression sous-jacente de cette opposition high art/low art qui la condamne à ne pas être considérée pour elle-même. « L’Art Invisible » — le titre français du livre de Scott McCloud prend ici une étrange résonance…

Notes

  1. Soit : Jean-Paul Albinet & Silvio Cadelo ; Pat Andrea & Carlos Nine ; Gilles Barbier & Marc-Antoine Mathieu ; Ben Vautier & Edmond Baudoin ; Marcel Berlanger & Claude Renard ; Véronique Bigot & Gilbert Shelton ; Dario Caterina & Franck Pe ; Dominique Coffingnier & Batem ; Henri Cueco & Philippe Petit-Roulet ; Charlelie & Alexone ; Gaël Davrinche & Yves Got ; Alain Declercq & Milo Manara ; Bernard Demiaux & Olivier Ledroit ; Hippolyte Hentgen & Ludovic Debeurme ; Hervé Di Rosa & Marc Hardy ; Juan D’oultremont & Johann De Moor ; Joël Ducorroy & Willem ; Dominique Fury & Chen Jiang Hong ; José Garcia Cordero & Franc Le Gall ; Marc Giai-Miniet & Jacques De Loustal ; Philippe Huart &Jean-Jacques Tachdjian ; Gérard Guyomard & Tanino Liberatore ; Kosta Kulundzic & Philippe Vuillemin ; Kosta Kulundzic & Tanino Liberatore ; Gérard Le Cloarec & Philippe Druillet ; Jean Le Gac & Jean-Michel Nicollet ; Jean Le Gac & François Schuiten ; Eric Liot & Jean Claude Claeys ; Catherine Lopes-Curval & Alex Varenne ; Fedérica Matta & Miles Hyman ; Jérôme Mesnager & Benoît Sokal ; Ricardo Mosner & Patrice Killofer ; Axel Pahlavi & Philippe Berthet ; Stéphane Pencreac’h & Ted Benoit ; Loulou Picasso & Olivia Clavel ; Speedy Graphito & Franck Margerin ; Antonia Segui & Ever Meulen ; Tristam & Marco Caro ; Vladimir Velickovic & Enki Bilal ; Fabien Verschaere & Fanny Michaëlis ; Claude Viallat & François Avril ; Vuk Vidor & Andreas.
  2. A ce sujet, on pourrait aussi mettre en cause le casting côté bande dessinée, qui choisit d’inviter Batem ou Manara, bien qu’il faille souligner la justesse du « commentaire » apporté par Alain Declercq à la pin-up attendue de ce dernier…
  3. Le dossier de presse indique : « « Quelques instants plus tard… », titre en référence à cette phrase très souvent citée en Bande Dessinée et qui ponctue le déroulement de l’action, évoque ici la succession des péripéties et les deux années de gestation qu’il aura fallu aux organisateurs et aux artistes pour relever ce défi. »
Humeur de en octobre 2012

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