Question d’image

de

A la question « Peut-on caricaturer Mahomet ? », la réponse est : « non », et c’est justement ce qui fait une grande part de la réussite de la couverture du Charlie Hebdo du 14 janvier 2015, celle du numéro 1178 désigné depuis comme celui « des survivants ».

Cette impossibilité ne tient pas à une éventuelle interdiction religieuse de nature iconoclaste, mais plus simplement au fait que pour caricaturer une personne ou un objet, il faut en connaître précisément l’apparence, pour ensuite pouvoir l’outrer ou la charger[1].
Si Luz a créé ce que lui-même appelle un personnage, c’est en réaction à ceux qui se font une image forcément biaisée mais l’affirmant vraie du prophète Mahomet et de son enseignement. Une minorité aux objectifs avant tout politiques, qu’une grande majorité de musulmans s’accordent à trouver eux aussi caricaturale par la représentation extrême qu’elle se fait de l’Islam. Cette couverture est donc une image d’une image, une caricature d’une caricature, dont le tour de force aura été de rendre risible ce qui ne l’était plus.

Sa réussite tient aussi au fait qu’elle semble fermer un cycle entamé avec le numéro 1011 du 2 novembre 2011. La parution de ce numéro spécial intitulé « Charia Hebdo » fut marquée par les premières attaques du journal et par l’incendie de ses locaux. Désormais, sur le même fond vert, le personnage de Luz ne rit plus et laisse tomber une larme. Mais il affirme aussi et surtout son autonomie de personnage en s’identifiant d’un autre prénom devenu symbole de la laïcité, tout en agissant comme un vrai prophète des religions du livre en revendiquant le choix du pardon. Indirectement il rappelle le « tu ne tueras point » fondateur de ces religions, à tous les fanatiques les caricaturant dans leurs fins pour mieux tuer en leur nom.

Au delà de sa remarquable fulgurance, ce dessin est aussi emblématique de la ligne éditoriale de Charlie qui est de railler tout pouvoir coercitif qui veut se donner une image flatteuse ou sacrée. Rappelons-le, les auteurs de cet hebdomadaire sont le regard, l’index pointé et le rire de l’enfant du célèbre conte d’Andersen (Les habits neufs de l’Empereur), constatant que le roi est nu, qu’il soit habillé de louanges ou d’atours luxueux dissimulant mieux par l’éblouissement. Plus généralement, il caractérise aussi un humour semblant être avant tout de gauche, qui ne se moque pas de l’apparence physique, mais de l’apparence que l’on se donne ou que l’on donne de vous, une image généralement manipulée pour cacher des actes ou objectifs plus ou moins avouables. Quand Charb a dessiné Christiane Taubira en singe, c’était justement pour se moquer de cette image (la plus bête du monde) que l’extrême droite utilisait pour s’opposer à la Ministre de la Justice et sa défense à l’Assemblée Nationale des lois qui portent désormais son nom.

Aujourd’hui, l’incompréhension du travail d’auteurs tel que ceux de Charlie Hebdo repose soit sur une mauvaise foi de nature politique, soit sur une forme d’ignorance.
La première, minoritaire et manipulant souvent la seconde, s’appuie sur un tour de passe-passe communicationnel sachant profiter des faiblesses médiatiques actuelles, consistant à neutraliser un débat en accusant un adversaire des mêmes défauts qu’il vous reproche. Il vous dénonce comme raciste ? Accusez-le de l’être aussi, mettez-y de l’émotion, voire surjouez les victimes. Plus ce qu’il vous reproche est vrai, plus cela fonctionnera, plus le débat s’en trouvera étouffé.
La seconde cause renvoie elle à une méconnaissance des images, à un « aniconètisme »[2] incapable d’envisager qu’une image puisse être autre chose qu’une représentation d’une réalité dont les éventuelles déformations ne peuvent naître que d’un manque d’habilité excusable (comme chez les enfants par exemple) ou bien d’une volonté d’affront délibéré. Cette ignorance n’est pas nouvelle. Mais l’immédiateté médiatique des écrans en accentue les travers, dans nos sociétés où plus que jamais tout devient question d’image.

Notes

  1. En 2012, il y eut justement une polémique en Espagne, a propos d’une couverture du magazine El Jueves, se demandant comment reconnaître une caricature de Mahomet si on ne sait pas à quoi il ressemble.
  2. Formule de Benoît Peeters, l’équivalent de l’analphabétisme pour la lecture des images.
Humeur de en mai 2015

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