Temps de parole

de

Cette année, à Angoulême, il y avait du beau monde. Rien à redire au plateau de ce cru 2009, qui pouvait s’enorgueillir d’un programme d’invités de haut vol emmenés par la triplette américaine Daniel Clowes-Adrian Tomine-Chris Ware. Pour sûr, des rencontres, il y en eut : rencontres internationales, rencontres dessinées, rencontres jeunesse, rencontres autobiographiques, rencontres du Major ou encore rencontres-apéro, il y avait de quoi ne plus savoir où donner de la tête. Tenez, Dimanche à 14h, il fallait choisir entre Chris Ware, Adrian Tomine, Joanna Hellgren, Jean-Yves Ferri et le duo Mazan & Dethan — cinq rencontres en simultané, à cinq endroits différents de la ville.
C’est bien simple, sur les quatre jours, il y avait presque une centaine d’occasions d’entendre des auteurs parler. Par contre, ceux qui cherchaient débats et conférences n’avaient qu’une petite dizaine de sujets à se mettre sous la dent. Remarquez, le site officiel se montre sans équivoque : Écouter et voir de grands auteurs raconter par le menu leur travail créateur et témoigner de leur quotidien d’artistes de bande dessinée, tel est le principe des Rencontres internationales.
A Angoulême donc, l’auteur parle, l’auteur montre, l’auteur donne à voir. Il s’explique, il dessine en direct, il expose des originaux. Et le festivalier d’écouter le récit de la création, d’admirer la création en action, ou de scruter sur le papier les traces de la création — fasciné, encore et toujours, par son mystère. L’auteur s’y prête de bonne grâce. Sur la web-tv du Festival, Charles Berberian explique, un peu résigné : «on va montrer comment on travaille à deux, puisque c’est ça qui intrigue tout le monde».

A force de se focaliser sur l’auteur, on en viendrait presque à se demander s’il existe un autre discours sur/autour de la bande dessinée en général. Certes, on aura pu croiser, l’espace d’une table ronde, ici deux libraires, là trois journalistes, là encore un éditeur… quelques rares voix perdues dans l’omniprésence de la parole auctoriale.
Autour du système des rencontres qui circonscrit le rôle des animateurs (interlocuteurs bienveillants pour les auteurs, guides éclairants pour le public), s’instaure ainsi un dispositif qui «nie tout intercesseur entre Auteur et Lecteur, deux instances qui d’ailleurs se nourrissent l’une de l’autre, toujours en symbiose, en une dynamique de perpétuel échange des places qui n’admet aucun intrus. Oui, un discours sur l’œuvre, distinct de celle-ci, est possible, mais alors seul l’auteur est à même de le tenir.»[1]
Alors on questionne, on interroge, on demande, et c’est l’auteur seul qui répond, explique et raconte.

Il serait trop facile de fustiger le Festival d’Angoulême pour ce qui n’est en définitive que le symptôme d’un état de fait : quand il s’agit de parler de la bande dessinée, on trouve bien peu de personnes en dehors des auteurs pour exprimer ne serait-ce qu’un avis. La presse dite spécialisée a d’ailleurs presque érigé en art cette pratique qui consiste à tisser un article à partir des déclarations des uns ou des autres, le rôle du journaliste se limitant à celui de rapporteur. On y cherchera en vain l’ombre d’un doute, l’esquisse d’une remise en question, l’amorce d’une position critique.
Manque de talent, excès de paresse, ou crainte de ne pas être légitime ? A moins qu’il ne faille aller chercher les raisons de cette faillite dans cette vision d’un art résolument populaire, qui rendrait inacceptable toute tentative de le penser (ou pire — de le théoriser) plutôt que de le faire. «La BD, ce n’est pas fait pour se prendre la tête !», pour reprendre un mot d’auteur.

Et à Angoulême, Samedi matin à 11h, alors que Cosey s’installait sur l’espace de la Sélection Officielle, qu’Adrian Tomine affrontait l’amphi bondé des Rencontres Internationales, que Ratte et Sabater prenaient place pour leur Rencontre Jeunesse, une table ronde au Manga Building accueillait l’unique réflexion du Festival sur le discours autour de la bande dessinée, avec le sujet : «La critique manga est-elle nulle ?» A croire que pour la bande dessinée en général, la cause était déjà entendue…

Notes

  1. in «Du voyou au critique : parler de la bande dessinée», Dusquier et Pabreuil, Labyrinthe n°25, 2006, p.39.
Humeur de en février 2009

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