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Après les «truc», «machin», «bidule» et autres «chose», «produit» est le mot marqueur du moment, la quasi-variable linguistique de l’époque, instituant le non-dit et l’imprécision des dommages collatéraux du «après moi le déluge». Etant le «la», le seul aspect visible d’un objet froid à l’inertie aussi massive que profondément en pénombre, sa moindre conversion de forme devient une preuve que les temps changent. Associé à des résultats forcément objectifs parce qu’en chiffres, vous aurez alors l’ultime preuve que l’Histoire est en marche.

Pour ce qui est du «produit bande dessinée» (tautologie de précision), il voit ses formes changer dans ses variantes les plus populaires, inspirées du levant extrême et donnant à la taille des yeux (trop rapidement classés bridés) ce qu’elles font perdre à celle du nez local (populairement non grec antique). Alors on s’inquiète de cette couleur d’une manière aussi primaire que le bleu et le rouge des réactions simplistes, et les moins fins parlent d’invasion ou inventent un néologisme exprimant surtout l’approximatif (pifomètre).

L’influence de la manga sur la bande dessinée populaire franco-belge n’est pas récente, mais a gagné en visibilité et en enjeux au fur et à mesure que ses codes graphiques deviennent des normes commerciales et publicitaires ciblant les moins de 30 ans. Si la notion «d’envahissement» ne repose pas sur une réalité exactement chiffrée (voir Numérologie Comparée), elle montre par contre la crise symbolique que traverse la bande dessinée populaire franco-belge. Ses plus gros succès 2005 sont des vieilleries réifiées (Spirou, Astérix, etc.) et, nouveauté, des adaptations de séries ou spectacles à succès. Tout cela fait d’excellents produits mais de mauvaises bandes dessinées pour qui a un peu de vocabulaire.
Cherchant à récupérer là où cela semble progresser encore, les éditeurs de produits s’intéressent donc aux mangas plutôt qu’à la manga, cherchant une solution dans ce avec quoi ils la confondent, i.e. la forme et le format. Et c’est là que l’on parle d’influences, de «mangas à la française», d’albums cartonnés de plus de 48 pages, d’autres formats, etc.

Mais dans tous ces commentaires, dans toutes ces tentatives pleines d’espoirs et d’effroi, ce que l’on aurait aimé constater d’autre que la vision louche d’un seul mot, c’est la perception d’une manga moins comme une histoire de formes que d’une histoire d’histoires. Ce qu’oublie tout ce joli monde de professionnels, c’est que les mangas sont d’abord des narrations à l’école du feuilleton, profondément façonnées par leurs passages périodiques en revue et les réactions attentives de lectorats renvoyant les questionnaires les interrogeant sur ce qu’ils viennent de lire. A l’aune de formats éditoriaux comparables, Monster ou D.B.Z. distillent le même désir de lecture lié à un suspens à la fin de leurs chapitres que certains albums franco-belges classique avec leur case de fin de pages.

A force de privilégier le produit «album en soi», le monde de la bande dessinée populaire franco-belge a oublié ce que lui apportait les revues[1]  : un lien avec son lectorat.
Aujourd’hui ce lien n’existe plus. L’on procède par coup de sonde, avec pour seul repère les succès d’ailleurs (géographiquement avec les mangas, temporellement avec les vieilles séries et médiatiquement avec les adaptation de télés, spectacles, dessins animés, etc.). L’éditeur, l’éditrice, le directeur de collection, etc. sont devenus moins des liens entre un lectorat, une maison d’édition et des auteurs que des sortes de «tendanceurs» privilégiant la forme. A penser ainsi, la bande dessinée populaire franco-belge se condamne à moyen terme à être confondue ou synonyme de produits dérivées.

Croire qu’il suffirait de créer et multiplier les revues, de s’inspirer des normes japonaises, etc. — tout cela serait évidement bien naïf et ne s’éloignerait guère des coups de sondes habituels. Renouer avec un lectorat large et populaire passera certainement par des voies inédites, allant peut-être d’une présence affirmée dans la presse quotidienne gratuite à la création de sites Internet d’éditeurs endossant le rôle de véritables revues. La réussite récente des versions albums de certains blogs en bandes dessinées montre, par exemple, qu’à l’origine de leur succès il y a cette même périodisation d’une narration et la proximité d’un lectorat qui, par sa jeunesse, serait simplement cantonné aux lectures des mangas par la majorité des éditeurs. Pour ces derniers, comme pour les auteurs d’ailleurs, c’est donc moins les valeurs d’éventuelles influences qui sont à craindre que leur peur de tourner la page, elle-même synonyme de suspens pour un lectorat en attente.

Notes

  1. Aux temps de leurs splendeurs, pas ceux où elles se résumaient à de simples catalogues de prépublication.
Humeur de en mars 2006

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