Un petit massacre

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La collection écritures de Casterman fait son honneur et son prestige. Dirigée par Benoît Peeters, elle regroupe des signatures prestigieuses tout en étant le lieu de grands succès.
D’une certaine manière elle a permis à l’éditeur belge de retrouver cette expression qualificative ne semblant plus qu’un souvenir avant son rachat par Flammarion de « Gallimard de la bande dessinée », en donnant naissance à sa propre collection « blanche ».
Au-delà de cette belle façade, de ce « white cube » d’exposition, un fait semblant être passé inaperçu vient rappeler les ambiguïtés d’une telle collection chez un éditeur de cette taille.

En mai 2005, c’est autour de Ben Katchor d’être l’hôte de la prestigieuse collection en y publiant les Histoires urbaines de Julius Knipl, photographe, vraisemblablement traduit d’un album paru en 1996 et qui recueillait des strips paru entre 1988 et 1996 dans divers hebdomadaires.
C’est le deuxième album de Katchor à être traduit en France, le précédent l’avait été par Frémok en novembre 2001. A la différence de Casterman, Frémok avait, pour sa traduction, suivi au plus près le façonnage de l’album original.[1]
Pour Julius Knipl, l’éditeur de Bruxelles n’a pas eu ce scrupule et a littéralement massacré l’œuvre du New-yorkais pour la formater dans sa collection écritures.

L’édition originale est en effet au format «à l’italienne» (28 x 21 cm) et la collection écritures est au format « comix » de 17 x 24cm. Les strips de Katchor font entre 8 et 10 cases et sont disposé sur deux rangées.
La solution trouvée est la plus bâtarde qui soit : un strip sur une double page, dont on décale légèrement la deuxième rangée, celle du dessous, vers la droite pour signifier que la lecture de la première rangée se poursuit sur la page de droite avant de revenir sur la page de gauche.
Le travail de Katchor est en lui-même difficile à lire, le présenter de cette manière c’est le rendre illisible.
C’est d’autant plus honteux que cette collection écritures accueille déjà en son sein un livre au format italienne. Il s’agit d’un album de Pratt et Ongaro, intitulé L’ombre, recueil de strips lui aussi et qui pour faciliter sa manipulation est présenté sous emboîtage.

Pourquoi ne pas avoir fait la même chose avec le Julius Knipl ?
Parce que c’est trop cher, parce que cela ne se vendra pas bien ? Si oui pourquoi vouloir l’éditer alors ?
Pourquoi Casterman ne peut-il pas faire ce que Frémok a fait ?

Plus largement on voit aussi dans ce cas, les limites d’une pensée en « collection », une pensée du vouloir tout formater.[2] Ceci n’est pas spécifique aux gros éditeurs. L’Association a aussi ses collections (Ciboulette, Eperluette) et formate en conséquence ses traductions.[3] Mais la grosse différence avec Casterman est qu’elle n’éditera pas de cette manière un auteur important comme Ben Katchor, et que surtout elle sait témoigner de souplesse en publiant des albums «hors collection».[4]
La question sera donc pourquoi Casterman est-il incapable de témoigner d’un tel souci et d’une telle souplesse ? Es-ce à ce genre de «détails» que l’on voit la différence entre un gros éditeur et un petit éditeur ? Casterman a-t-il oublié qu’être éditeur c’est d’abord de faire des livres et non l’énième volume d’une collection ?

Notes

  1. Voir entretien avec l’auteur.
  2. Une pensée qui touche aussi bien l’éditeur que les lecteurs. On ne compte plus le nombre d’acheteurs du «dernier Astérix» et autres machins illisibles qui savent que leur lecture sera nulle mais qui l’achètent «parce qu’ils ont toute la collection».
  3. Personnellement je n’aime pas trop l’édition du Frank de Jim Woodring par L’Asso. Notons aussi que les éditeurs «indés» nord-américains, à ma connaissance, n’ont pas de «collection» de la manière que nous l’entendons ici.
  4. Concept flou qui devient à son tour une collection… Une collection floue ?
Site officiel de Casterman (Ecritures)
Humeur de en octobre 2005
  • Pompom

    Notons aussi que les éditeurs « indés » nord-américains, à ma connaissance, n’ont pas de « collection » de la manière que nous l’entendons ici.

    C’est à dire ?

    • Jessie BI

      C’est à dire une collection du type « écritures », « Ciboulette », etc. Chez Fantagraphics, Top Shelf, il n’y a pas ce type de collection. Il y a des auteurs et des livres aux formats différents (dans les limites de coûts et de possibilités techniques je suppose). L’identité semble plus passer par l’auteur que par une collection. Ou bien l’éditeur n’a pas besoin de s’affirmer par une collection. C’est pas non plus un reproche « anti-collection » . Tout cela reflète sûrement l’état du marché de la bande dessinée en France, des habitudes de consommation, des démarches commerciales, voire d’autres choses.
      Notons que Denoel Graphic, qui existe depuis une vingtaine de mois maintenant, a choisi une démarche en dehors de toutes collections, puisqu’il édite ses livres dans une grande diversité de formats et de façonnages.

      • Syl

        assez vrai Jessie BI. 🙂
        C’est souvent un même auteur qui a un format qui lui est propre chez cet éditeur (surtout s’il travaille sur une « série ») et encore, ça n’est pas figé. Dans quelle collection est donc le dernier Jordan Crane, publié par le même éditeur que Steve Weissman, Kaz, etc? Pas de ça chez top Shelf, Alternative Comics, Fantagraphics.Kaz donne son unité à sa série Underworld. Ce sont avant tout les auteurs qui sont mis en avant, pas les collections.
        Voir les petits « Conversation » de James Kochalka et C. Thompson puis J.K et Jeffrey Brown.

        Syl

  • Anonyme

    A propos des « collections », le problème n’est pas la collection elle-même mais ce qu’on y publie. Publier un auteur qui fait le choix d’écrire/dessiner en tenant compte des objectifs et impératifs de cette collection est une chose, y faire entrer de force une œuvre achetée à l’étranger en est une autre…
    L’intéret d’une collection est de créer une « famille » qui permet de faire connaître des nouveaux auteurs et des nouvelles œuvres à des lecteurs qui sans elle passeraient sans doute à côté, perdus qu’ils seraient au milieu des 2400 BD éditées chaque années !! Ce n’est pas du formatage, c’est parfois aussi une réunion d’auteurs qui ont le même point de vue sur la BD ou sur un certain type de BD. Ou simplement qui ont envie de s’adresser à un certain type de lecteur.
    L’erreur de la collection Ecriture est bien de rassembler des auteurs qui n’ont pas de projet commun et qui n’ont pas travaillé en fonction de cette collection…
    Et ne confondons pas collection avec série, s’il vous plaît. Ciboulette est une collection, Astérix une série. La collectionitte ne se focalise bien souvent que sur les séries.