Un Univers Impitoyable

de

La bande dessinée est un univers impitoyable.[1]
Comme le sont la famille ou n’importe quelle entreprise. Pas plus. Mais pas moins. On y retrouve les mêmes petites histoires, les mêmes commérages, les mêmes sales rumeurs, les mêmes guéguerres. Untel est fâché avec Machin. Cet éditeur crache sur celui-là. Cet autre croit avoir tout inventé, et celui-là se croit au-dessus du troupeau …
Évidemment, ce n’est pas surprenant. A bien y réfléchir, ce n’est même pas décevant. C’est bien un peu ridicule, mais c’est surtout tristement normal et humain.

Comme il est tristement normal et humain de voir des lecteurs se choisir des chapelles. Les auteurs sont alors déifiés, et chaque parole prononcée prend allure d’évangile. Pourquoi pas ? Tant pis pour eux … Qu’est-ce que j’en ai à foutre, hein ?[2]

Bin, c’est qu’il y a ces petites voix. Je n’arrête pas d’entendre des petites voix. C’est embêtant, surtout quand j’essaye de lire tranquillement. Et puis ça me fout la trouille, j’aime pas ça, moi. Pourtant, je devrais être habitué, parce que ça fait un bout de temps que j’en entends.
Avant, c’était toujours les mêmes. « Vous ne parlez que de trucs élitistes qui n’intéressent personne » qu’elles disaient. Et moi, blindé, sourd comme un lecteur de Selen,[3] pour les faire taire je chantais à tue-tête « ALOUETTE, GENTILLE ALOUETTE, ALOUETTE, JE TE PLUMERAI ».
Ça, je ne passais pas inaperçu quand j’allais acheter mon pain. « Une baguette, s’il vous plaît. JE TE PLUMERAI LE COU … »

Et puis le temps passa, et je n’entendis plus de petites voix. Je me sentais guéri. Ma boulangère s’est de nouveau mise à me sourire. Tout allait pour le mieux.
Et puis elles sont revenues. Plus sauvages, plus bruyantes que jamais.

« Pourquoi vous parlez du dernier bouquin de Bidule chez ce gros zéditeur. J’aime pas ça les gros zéditeurs. Y’a que de la crotte là-bas. J’vous comprends pas, vous défendez ce que j’aime pis aussi ces saloperies, c’est contradictoire ! » qu’elles disaient.

Pourtant, je ne vois pas de contradiction, pas plus que d’incompatibilité. Plaisirs et déplaisirs ne sont pas liés à des éditeurs. L’assouvissement du lecteur est un animal sauvage. Il ne sait jamais où il va le trouver. (Houlala, ça craint quand je parle en images. Vous en faites pas, j’arrête.)

« Comment vous faites pour aimer les comics et/ou les mangas. C’est insupportable ces trucs-là »

La-bande-dessinée-est-universelle. Elle-refuse-de-se-laisser-enfermer-dans-des-frontières. Holala, ça fait sérieux comme phrase, ça … Je ferais mieux de conclure.

C’est un auteur qui m’a donné ma conclusion, Sylvain Victor pour ne pas le nommer. Nous discutions de l’ « autre » bande dessinée, de la bêtise de cette formulation, et de la bêtise du terme « indépendant ». (mais comme le dit la FAQ de frab : « Terme qui ne convient de façon précise à personne, mais on sait de quoi on parle, a priori. »)

« Les indépendants, c’est l’asso » dira quelqu’un. Un autre lui dira que « tout ça c’est trop facile, que la seule vraie bande dessinée vivante et d’avant-garde on la trouve chez Amok et Fréon ». Un dernier rajoutera que « tout ça c’est trop joli, trop commercial, la vérité ne se trouve que dans l’underground ».
Et les trois[4] de se bastonner en s’envoyant des bouquins à la gueule …

Peut-être sommes-nous intrinsèquement manichéens ? Peut-être avons-nous besoin de faire des choix ? Comme le rappelait Desproges, la vie est faite de choix. Fromage ou dessert ? La bourse ou la vie ? La cigale ou la fourmi ? Le chêne ou le sapin ?

N’empêche que c’est affligeant de voir les oeillères que certains s’infligent. Oeillères qu’on a souvent du mal à voir à travers celles qu’on s’inflige soi-même. Enfin …

Sylvain Victor me rappelait cette phrase de Truffaut, tirée de sa correspondance, à l’époque il était fâché (et sérieusement) avec Godard, et où il lui expliquait qu’« on est tous le Henri Verneuil de quelqu’un ». Paraphrase cinéphilique du « on est tous le con d’un autre ».
Cela m’a fait penser à un autre passage de la correspondance de Truffaut, dans lequel il explique qu’il apprécie et approuve la théorie du cinéma d’Hitchcock, comme il apprécie la théorie et le cinéma de Bergman.[5] Mais quand l’un essaye de lui expliquer que l’autre a tort, alors là, ça l’énerve.
Je ne sais pas s’il se mettait à chanter « Alouette » devant Bergman ou Hitchcock. Mais c’est une solution pas plus bête qu’une autre.

(Celui, ou celle, qui comprendra où je voulais en venir avec cet édito a droit à toute ma considération. Moi-même …)

Notes

  1. Je ne sais pas pour vous, mais moi dès que j’associe « univers » et « impitoyable » j’entends, « Daaaallaaas … »
  2. Mon Dieu … Tant de vulgarité alors que je suis naturellement si prude.
  3. Je sais, c’est facile … Même pas honte !
  4. Pour faire simple, ils ne sont que trois. En réalité, ils sont plus nombreux.
  5. Les grands cinéastes ne se contentent pas de faire des films, ils réfléchissent aussi beaucoup aux spécificités de leur art. Aussi, quand un cinéaste rencontre un autre cinéaste, qu’est-ce qu’ils se racontent ?
Humeur de en décembre 1998

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