Vues Éphémères – Janvier 2014

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Le mois de janvier bat son plein, et cette année peut-être plus que les autres, il va m’être difficile de ne pas évoquer Angoulême. Et pour cause : c’est la fronde. Alors que d’un côté, l’organisation du Festival semble tranquillement ronronner dans une formule largement éprouvée[1], les modifications apportées à l’élection du Grand Prix font grincer des dents, avec, hier, un communiqué de seize des trente-trois anciens Grands Prix qui refusent de cautionner le nouveau mode de scrutin. Et d’invoquer une forme de choc des générations, Martin Veyron résumant la situation : «une partie du public pense qu’on est une bande de ringards qui se coopte et qui ne connaît rien à la nouvelle bande dessinée».

Bien sûr, les choses sont plus complexes que ce que ce raccourci laisse entendre — et si l’on accorde un peu d’importance (au moins médiatique) à ces réactions, c’est bien parce que le Festival d’Angoulême a construit, au fil des années, une partie de sa légitimité symbolique autour de la désignation des Grands Prix. Alors que le Palmarès louche du côté du cinéma[2], le système des Grands Prix s’inspire plutôt de la littérature, avec l’organisation en Académie et le rituel de l’élection par cette dernière[3], auquel ne manque que la fumée blanche du habemus papam (même si l’on a eu, un temps, l’annonce déclamée depuis le balcon de l’Hôtel de Ville).
(Ce dispositif fonctionne d’ailleurs à double-sens, puisque la «tradition» veut que l’heureux élu signe l’affiche[4] et assure la présidence de l’édition suivante durant laquelle une rétrospective lui est consacrée — venant ainsi par sa participation, légitimer en retour l’honneur qui lui est fait.)

L’habit faisant le moine, il faut reconnaître que la sauce prend — et la levée de boucliers de ces derniers jours ne fait que le confirmer. En cela, le texte publié sur le site de Livres Hebdo est presque exemplaire, évoquant en filigrane une possible révolution («Au Festival d’Angoulême, les privilèges se perdent») et parlant des «Sages du Festival» à défaut d’Immortels.
Problème : depuis quelques années, cette légitimité de fait se heurte de plus en plus aux fuites (venant souvent de Lewis Trondheim[5] ) concernant le contenu des délibérations de l’auguste assemblée. Si l’on connaissait de longue date certaines inimitiés (Fred opposant son veto à l’élection de F’murrr, pour ne citer que celle-ci), le portrait que l’on entrevoit n’est guère flatteur : arguments douteux, soupçons de copinage, et surtout méconnaissance presque criminelle de la création récente. Le système de scrutin adopté pour l’édition 2013 (pré-sélection par vote populaire, décision finale de l’Académie parmi les cinq noms les plus plébiscités) a ainsi fini de mettre en exergue le décalage criant qu’il existait entre la vision de ces augustes auteurs, et celle d’une partie de la profession (et, oserait-on le dire, du lectorat) — le compromis du prix «spécial» décerné à Toriyama[6] ne venant que confirmer implicitement la chose.

En dépossédant l’Académie du choix des candidats éligibles l’année dernière, puis en réduisant son pouvoir décisionnaire quant au lauréat cette année, le Festival prend en quelque sorte fait et acte des couacs des deux dernières éditions. L’enjeu est d’importance pour le Festival qui, depuis quelques années, se veut rassembleur et œcuménique[7], comme en témoigne son Palmarès qui s’est doté de catégories permettant de satisfaire, année après année, une large part du spectre des éditeurs[8].
Cette année encore, l’organisation ménage la chèvre et le chou, renvoyant dos à dos le vote populaire et le choix de l’Académie, tentant de réconcilier modernité et tradition, en quelque sorte. Mais alors que l’on assiste à un élargissement considérable du champ de la bande dessinée, alors qu’auteurs, éditeurs et lecteurs tournent de plus en plus leur regard au-delà des frontières et des genres, se contenter aujourd’hui d’un seul élu, au sein d’une production internationale et pléthorique, ne saurait déboucher sur un consensus accepté de tous[9].
Enfin, cette remise en cause n’évacue pas la question fondamentale qui est à l’origine de cette situation inconfortable : que représente la fameuse Académie des Grands Prix, ou plutôt, que devrait-elle représenter ? De liste des lauréats à un prix (décerné par un festival parmi tant d’autres), elle est devenue, au fil des ans et alors qu’Angoulême s’affirmait comme la grand-messe de la bande dessinée, une sorte de panthéon[10] qui adouberait ce qui se fait de mieux dans le domaine. Je laisse à chacun le soin de juger sur pièces si cette revendication est fondée, ou même légitime.

N’entretenant personnellement qu’une curiosité polie à l’égard tant du Palmarès que du Grand Prix, je reste cependant frappé par le rôle central que revêt désormais le Festival, objet médiatique et symbolique ayant réussi à occulter tous ses concurrents potentiels. Victime de son statut de représentation unique de la bande dessinée, il se retrouve porteur des attentes (souvent irréconciliables) de l’ensemble de l’industrie dans toute sa diversité. Là où la littérature peut regarder plus loin que le seul Prix Nobel dans le rayonnement et la valorisation de ses auteurs (Académie Française, Goncourt, Renaudot, Femina et consorts), le manque d’alternative à Angoulême se fait aujourd’hui cruellement sentir.

Notes

  1. Comme observé il y a quelque temps, la constitution du programme s’appuie sur une équation invariable, la consultation du plan officiel de la manifestation ne faisant apparaître qu’une «nouveauté» étonnante au sein des appellations familières (Monde des Bulles, Nouveau Monde, Pavillon Jeunes Talents, etc.) — la désertion de la Salle Nemo du vaisseau Mœbius (ancien bâtiment Castro) au profit des salles de l’espace Franquin et du Conservatoire pour les Rencontres Internationales.
  2. Alignant un temps des catégories «techniques» en écho à ce qui se fait à Hollywood, puis adoptant le nom de «Fauve d’Or» pour le prix du meilleur album, à mi-chemin entre la Palme d’Or du Festival de Cannes et l’Ours d’Argent décerné à Berlin.
  3. Rituel qui n’en est pas à sa première modification, n’en déplaise aux journalistes qui ont titré «pour la première fois» lors de la première évolution du mode de scrutin l’année dernière. Ainsi, Goossens, Boucq et Crumb avaient tous trois été élus non pas par l’Académie, mais par «l’ensemble de [leurs] pairs, dessinateurs et scénaristes» comme on peut le lire dans cet article datant de 1997. Par ailleurs, je n’ai pas pu trouver de confirmation quant à la date à partir de laquelle le vote de l’Académie a été intronisé pour la désignation des Grands Prix — même si certains journalistes affirment qu’il remonte à 1974, ce dont je doute.
  4. Tradition instaurée à partir de la 11e édition, avec Jean-Claude Forest en 1984. On peut d’ailleurs s’interroger de l’influence de cette convention tacite sur les choix de l’Académie, qui semble nettement privilégier les auteurs complets et les dessinateurs, au détriment des scénaristes.
  5. Lequel, non content de communiquer ses avis sur Twitter, va même évoquer le sujet dans Les Petits Riens. On notera de plus que sur 33 Grands Prix habilités à voter, à peine une quinzaine était présente en 2012 pour les délibérations.
  6. Sixième du genre, après les prix du 10e anniversaire (Claire Bretécher), du 15e anniversaire (Hugo Pratt), du 20e anniversaire (Morris), du millénaire (Uderzo) et du 30e anniversaire (Joann Sfar). Techniquement, aucun de ces prix spéciaux ne siège à l’Académie, débouchant sur la situation ubuesque d’un Joann Sfar présent sur la liste d’auteurs soumise au vote cette année.
  7. Quand bien même cela se réduirait à accueillir tous les éditeurs et auteurs au sein de «la plus grande librairie de bande dessinée du monde» — mais je persifle.
  8. Soit, en forçant le trait : Prix de la Série, Prix du Public Cultura, et éventuellement Prix Jeunesse pour la production la plus mainstream ; et Prix Spécial du Jury, Prix du Patrimoine et en option le Prix Révélation pour la frange avant-gardiste ou alternative ; le Prix du Meilleur Album et le Fauve Polar SNCF navigant entre les deux.
  9. Sans compter les «retards» que cette contrainte d’un lauréat annuel occasionnent dans les éventuelles récompenses : pour ne prendre qu’un exemple de la liste actuellement proposée aux votants, Bill Watterson, s’il venait à être récompensé, le serait pour une série (Calvin & Hobbes) qu’il a conclue il y a près de vingt ans, en 1995.
  10. Non pas une académie, qui renouvellerait ses membres en cas de vacance (12 des 41 Grands Prix sont ainsi décédés), ni un «Hall of Fame» cher aux Américains non plus, sorte de simple sélection des plus méritants, se rapprochant plutôt d’une démarche muséale — du genre de celle que l’on pourrait trouver, par exemple, au Musée de la Bande Dessinée d’Angoulême.
Humeur de en janvier 2014

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