Vues Ephémères – Avril 2008

de

Who watches the Watchmen ?
D’ici un peu moins d’un an maintenant, on pourra effectivement se poser la question. Avec une sortie prévue pour le 6 Mars 2009, l’adaptation du récit d’Alan Moore mis en images par Dave Gibbons a livré le mois dernier les premières images de ses personnages, avant de s’offrir le premier épisode d’un «Video Journal» pour en explorer les coulisses. Qu’on se le dise, le compte à rebours a commencé.

En ce qui me concerne, sur le principe, l’idée d’une adaptation cinématographique en général ne m’enthousiasme pas plus que cela — souvent redite au mieux fidèle, au pire largement édulcorée de ce qui faisait l’intérêt de l’histoire originale, trop rarement réinterprétation et vision véritablement nouvelle. Bref, plutôt prêt à m’attendre aux pires déceptions que d’espérer quoi que ce soit de révolutionnaire.[1]) On se souvient du massacre de la League of Extraordinary Gentlemen, ou du joli raté de Constantine — deux exemples flagrants d’une industrie hollywoodienne peinant à comprendre ce qui faisait l’intérêt des deux séries, et y préférant le confort rassurant de recettes à l’efficacité douteuse dans le but de caresser le consommateur[2] dans le sens du poil.
Donc comme beaucoup, je suis allé voir, vaguement curieux et dubitatif. D’Ozymandias au Comedian, de Rorschach à Nite Owl en passant bien sûr par le Silver Spectre, ils sont (presque) tous là,[3] copies conformes à l’original, dans une recherche de fidélité visuelle qui se voudrait garante d’un respect de l’œuvre. Et d’évoquer Sin City, V for Vendetta ou plus récemment 300 du même Zack Snyder, qui ont montré les limites d’une adaptation se voulant à l’identique — se limitant à puiser dans l’œuvre originale des codes visuels sans réussir à apporter quoi que ce soit de vraiment nouveau. La bande dessinée se fait storyboard, le film prend la pose à grands coups d’effets de manche, dans le but d’afficher une coolitude finalement très tape-à-l’œil.

Il ne fait pas de doute que les adaptations de bande dessinée ont le vent en poupe : tendance de fond remise au goût du jour depuis le premier Spider-Man, encouragée par le succès inattendu de 300 l’an dernier (65e meilleure performance de tout les temps, à 455 millions de dollars de box-office mondial), on compte pas moins de 17 films annoncés pour 2008, quasiment autant pour 2009, et une petite quinzaine supplémentaire pour 2010 et après.[4]
Cependant, je me garderais bien d’y voir célébrée «la pénétration accrue de la bande dessinée dans l’imaginaire collectif». Difficile également de trouver dans ces adaptations l’expression d’une légitimisation, surtout venant d’une industrie qui se montre toujours plus avide du moindre soupçon d’idée, quel qu’il soit, n’hésitant pas à aller signer jusqu’aux licences les plus improbables — que ce soit l’option sur Sk8er Boi[5] prise par Paramount en 2003, ou les plus récentes annonces de films à venir basés sur Les Sims (signé par 20th Century Fox en Mai 2007) ou Monopoly : The Movie (annoncé par Ridley Scott en Juin 2007).
Chansons ou morceaux classiques, jeux vidéo et jeux de plateau, parcs d’attractions et littératures en tous genres, sans même mentionner les parodies auto-référentes et les inévitables remakes, Hollywood est devenu une énorme machine de recyclage, où n’importe quoi peut devenir un film du moment que l’idée promet d’être un tant soit peu bankable.

Who watches the Watchmen ? — encore un peu moins d’un an, et on aura la réponse. Sans (oser ?) beaucoup en attendre ni en espérer.

Les sorties d’Avril 2008
Nine Antico – Le Goût du Paradisego comme x
François Ayroles – Les amisL’Association, Collection Côtelette
Frédéric Coche – Hic Sunt LeonesRackham & Frémok, Le Signe Noir
Max De Radigues – Jacques Delwitt, Little white JackL’Employé du Moi, Collection Sous-main
Olivier Deprez – BlackBookBlackFrémok, Collection Flore
Grégory Elbaz – BixEditions de la Cerise
Thomas Gosselin – Les héros avancent masquésLa 5ème Couche, Hors Collection
Aleksi Jalonen – Nalle UhhBoing Being
Tove Jansson – Moomin et la merLe Petit Lézard
Jean-Christophe Long – Les Photomatons de Vincent ToloméFrémok, Collection Flore
Manuel – Manuel 1-2-3L’Association, Collection Espôlette
Massimo Mattioli – B-StoriesL’Association, Collection Eperluette
Tommi Musturi – Moving plastic castlesBoing Being
Thomas Ott – 73304-23-4153-6-96-8L’Association, Hors Collection
Frederik Peeters – RuminationsAtrabile, Collection Fiel
Gilad & Galit Seliktar – Ferme 54Editions çà et là

Versions Originales
Jeffrey Brown – Little Things : A Memoir In SlicesTouchstone
Alex Chiu – Chocolate Milk & Doughnut DoodlesNeko Press
Nicole Georges – Invincible Summer Vol 2 – Microcosm Publishing
Chester Gould – The Complete Chester Gould’s Dick Tracy Vol 4 – IDW
Lars Martinson – Tonoharu Part One – Top Shelf Productions
Tony Millionaire – Billy Hazelnuts & Crazy BirdFantagraphics Books
Thomas Ott – The NumberFantagraphics Books
John Porcellino – Thoreau At WaldenHyperion Books/Centre For Cartoon Studies
Agnes Rosenstiehl – Silly Lilly & The Four SeasonsToon Books
Johnny Ryan – Klassic Komics KlubBuenaventura Press
Ariel Schrag – Awkward & DefinitionTouchstone
Ariel Schrag – PotentialTouchstone
Tim Sievert – That Salty AirTop Shelf Productions
Dave Sim – Glamourpuss #1 – Aardvark Vanaheim

Collectifs
Comic ArfFantagraphics Books
Creepy Archives Vol 1 – Dark Horse
Glomp #9Boing Being
Revues
The Comics Journal #290 – Fantagraphics Books
Essais
David A Berona – Wordless Books : The Original Graphic NovelsAbrams

Requiescat in Pace
Raymond Leblanc (92 ans), fondateur du Journal de Tintin et des Editions du Lombard ;
Maurice Maréchal (85 ans), dessinateur et créateur de la série Prudence Petitpas (Le Lombard) ;
Jim Mooney (88 ans), dessinateur ayant travaillé pour Marvel (principalement en tant qu’encreur, notamment sur le Amazing Spider-Man dessiné par John Romita) et DC (en particulier sur Supergirl de 1959 à 1968) ;
Dave Stevens (52 ans), illustrateur et créateur du personnage du Rocketeer (Eclipse Comics).

Propriétaires !
Ou presque. Dans le dernier épisode en date d’une longue bataille légale, un juge californien vient d’accorder la co-propriété du personnage de Superman (tel que décrit dans Action Comics #1), à part égale entre les héritiers de Jerry Siegel d’une part, et DC Comics d’autre part. Après avoir vendu en 1936 le premier récit du super-héros pour la modique somme de $130, Jerry Siegel et Joe Schuster avaient à plusieurs reprises essayé de récupérer une part des profits générés par leur création. Après deux procès infructueux (en 1947 et 1973), Warner acceptait finalement de leur payer une rente à vie de $20,000 par an — mais la question des droits restait en suspend.
Aujourd’hui, on y voit un peu plus clair, même si, comme dans tout bon procès américain, tout reste assez compliqué et qu’un énième rebondissement peut toujours survenir. Les héritiers Siegel possèdent donc 50 % de Superman, et DC Comics les 50 % qui restent jusqu’en 2013 — année où les hériters Schuster devraient récupérer leur dû. Bien sûr, tout cela ne concerne que le Superman originel, les ajouts ultérieurs (comme le personnage de Lex Luthor ou la Kryptonite) n’étant pas concernés.
En peu de mots : les Siegel vont récupérer beaucoup d’argent, et DC Comics va continuer à publier de nouvelles aventures du Man of Steel. Jusqu’à la prochaine péripétie légale…

Notes

  1. Au passage, je suis tombé sur ce texte de Simone de Beauvoir traitant du sujet, qui me semble cependant un peu trop catégorique sur la (non-)capacité du cinéma à porter des œuvres complexes : «C’est l’évidence de l’image qui donne aux films leur force ou leur séduction : mais aussi par sa plénitude inéluctable la photographie arrête ma rêverie. C’est une des raisons pour lesquelles — on l’a dit souvent — l’adaptation d’un roman à l’écran est presque toujours regrettable. […] Dans le meilleur des cas aucun film ne saurait atteindre à un certain degré de complexité. Moins expressive que l’image — et donc, quand on se borne à donner à voir, moins rapide –, l’écriture est hautement privilégiée quand il s’agit de transmettre un savoir. Quand une œuvre est riche, elle nous communique une expérience vécue qui s’enlève sur un fond de connaissance abstraites : sans ce contexte, l’expérience est mutilée ou même inintelligible.» (Simone de Beauvoir, Tout compte fait, 1972
  2. Américain, donc forcément incapable de s’identifier à des personnages qui ne vivraient pas à Los Angeles ou New York…
  3. Ne manque à l’appel que le Doctor Manhattan, dont on peut se demander si la nudité bleutée survivra aux exigences de décence du public américain.
  4. Selon les listes de The Movie Insider, pour le territoire américain. A savoir, 17 sorties annoncées pour 2008 : Persepolis, The Shadow, Deadman, Rex Mundi, Doom Patrol, The Incredible Hulk, Iron Man, Sin City 3 : Hell and Back, The Dark Knight, Priest, Flash Gordon, Sub-Mariner, Wanted, The Punisher : War Zone, Dragonball, Madman, Hellboy II : The Golden Army ;
    16 adaptations prévues pour 2009 : Justice League, Ronin, The Spirit, Thor, Black Hole, Superman : The Man of Steel, Silver Surfer, Captain America, Scott Pilgrim’s Precious Little Life, Battle Angel, X-Men Origins : Wolverine, Watchmen, Y : The Last Man, Shazam !, The Green Hornet, Astro Boy ;
    et 15 films pour 2010 et après : Sgt. Rock, The Losers, Tintin, Akira, The Boys, The Killer, Green Lantern, Jonah Hex, Cowboys & Aliens, Teen Titans, Barbarella, Rex Libris, The Smurfs, Sin City 2, Nick Fury.
  5. Si, si, vous savez, la chanson d’Avril Lavigne.
Humeur de en avril 2008

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