Vues Éphémères – Avril 2014

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La bande dessinée a ses cycles — et chaque année qui passe nous confirme une forme d’immuabilité : le mois d’avril succède ainsi aux fastes du Salon du Livre, et, alors que pointe à l’horizon la succession de ponts qui font toute la légèreté du mois de mai, il faut bien reconnaître qu’il règne une sorte de douce léthargie, qui devrait se prolonger jusqu’aux dernières heures du mois d’août, où l’on affûtera alors les armes pour aborder le ramdam de la rentrée (littéraire ou autre). Ce qui fait qu’à l’heure de livrer ce billet d’humeur mensuel, je me trouve bien dépourvu quant au choix d’un sujet.

Certes, le 10 avril dernier, Amazon annonçait le rachat de ComiXology, la plus importante plate-forme de distribution de bande dessinée au format numérique au monde. Les rumeurs d’une telle alliance courraient de manière insistante depuis le début de l’année, mais dans les colonnes du Monde, Claude de Saint Vincent (directeur général de Média Participations) ne s’en émouvait pas plus que cela : «Ce rachat est le contraire d’une surprise. On savait qu’un jour ou l’autre allait débarquer un géant américain avec la volonté de nous dire comment vendre de la BD, à quel prix et quand. Cela rend d’autant plus nécessaire le regroupement des éditeurs francophones de BD sous une même bannière, comme nous avons commencé à le faire avec izneo.»
Dans cet affrontement que l’on inscrivait immédiatement dans une dramaturgie connue (le village d’irréductibles face à l’envahisseur, David contre Goliath, le Bien contre le Mal[1] ), l’issue en semblait pourtant déjà décidée, Claude de Saint Vincent désamorçant toute possibilité de suspense : «Ce qui va être déterminant, c’est la richesse du catalogue proposé, c’est à dire les accords que les plate-formes ont avec les éditeurs», précisant par ailleurs : «Nous avons 8000 titres en français, soit la plus importante plate-forme existante». La messe est dite, circulez, y a rien à voir.

Pour rester dans le numérique, à peine un mois plus tôt, le 17 mars, izneo encore annonçait à l’occasion du Salon du Livre une nouvelle formule «Abo BD Illimité», qui, pour 9,90€ par mois, permet de «lire le meilleur de la BD numérique, partout, tout le temps !» Ce n’est donc pas l’intégralité du catalogue qui est concernée (7953 références à ce jour), mais seulement sa «meilleure» partie (1475 références), partie qui semble étonnamment correspondre aux seules productions estampillées Média Participations[2]. Une coïncidence, sans aucun doute.
Alors que cette offre devrait être de celles que l’on ne peut refuser, voici que les auteurs (par le biais du SNAC-BD) se manifestent, soulignant dans un communiqué qu’ils n’avaient pas été informés au préalable de cette formule d’abonnement illimité, et que les modalités de leur rémunération (dans le cadre de ce mode nouveau d’exploitation de leurs œuvres) demeuraient mystérieuses, pour n’avoir jamais été évoquées. Un esprit taquin imaginerait presque Claude de Saint Vincent (président d’izneo) déclarant : «On savait qu’un jour ou l’autre allait débarquer un groupe d’auteurs avec la volonté de nous dire comment vendre de la BD, à quel prix et quand.» Avant d’écarter ces prétentions avec la même désinvolture que lui avaient suscité les manœuvres d’Amazon. D’ailleurs, on notera le peu d’écho qu’ont reçus les syndicalistes dans la presse : en dehors d’un papier sur Actualitté, silence radio.

Car vraiment, pourquoi prêter l’oreille à ce discours ouvertement alarmiste si rapide à dégainer l’épouvantail d’une «politique du fait accompli» ? Pour un peu, il viendrait nous servir une fois de plus la rengaine de la «crise», alors que chacun sait que tout va bien dans la grande famille de la bande dessinée aujourd’hui… non, vraiment, pas de quoi en faire tout un plat, et encore moins un sujet d’humeur. Bref, mieux vaut classer sans suite ce mois d’avril, et passer à autre chose. D’ailleurs, il faut que je retourne travailler à ma Numérologie…

Notes

  1. Citée dans le même article, Claudia Zimmer, présidente de Ave !Comics, venait rappeler l’image régulièrement vilipendée d’Amazon dans les média pour placer un (discret) plaidoyer pro domo : «De nombreux éditeurs pourraient ne pas avoir envie de se retrouver dans les mains d’Amazon…»
  2. A l’exclusion cependant des manga.
Humeur de en avril 2014

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