Vues Éphémères – Avril 2016

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Presque vingt ans après l'arrêt d'(À suivre) (à l'aura désormais quasi-légendaire), Casterman se lance à nouveau dans l'aventure d'une revue de bande dessinée avec Pandora. Annoncée en grande pompe lors du dernier Angoulême, la chose est désormais disponible, accompagnée comme il se doit d'une communication à la hauteur de ses ambitions.

Argumentaire de vente

« Tous les lecteurs, tous les auteurs, tous les éditeurs et tous les libraires s’accordent à dire qu’il manque aujourd’hui une revue de bande dessinée qui permette d’explorer des formes nouvelles, non pas seulement pour les auteurs en devenir mais aussi pour les artistes confirmés ; un support qui reste accessible à la lecture d’un public non bédéphile mais curieux de dessins et d’histoires ; un support qui permette de nourrir d’un souffle nouveau le segment du divertissement. C’est pour combler cette lacune que les éditions Casterman lancent la revue Pandora. »[1]
« Avec Pandora, il y avait aussi l’envie de retourner aux sources de la BD, de renouer avec l’humour, la légèreté, l’enfantin, l’onirique, la fantaisie. […] La BD n’est pas tenue d’être sérieuse, ni d’adopter des postures « arty ». »[2]
« La diversité des talents — diversité générationnelle, géographique, narrative et artistique — confère à Pandora la dimension unique d’un panorama du meilleur de la créativité des bandes dessinées du IIIe millénaire. »[3]

Pandora serait donc la panacée d’une bande dessinée en mal de formes nouvelles, venant exaucer les vœux de tous et toutes face à un manque aussi criant. Passant allègrement sous silence vingt ans de travail des défenseurs de la création alternative, Casterman s’adjuge ainsi une position centrale de passeur et de découvreur — voire même d’avant-garde.
Mais attention : il ne s’agirait pas d’être de trop sérieux ou exigeant. Après tout, le « segment du divertissement » a besoin d’un souffle nouveau — et il ne faudrait pas effrayer les nostalgiques de l’époque du glorieux prédécesseur, que « l’académisme du roman graphique » pourrait rebuter. Avant-garde, certes, mais avant-garde sympa, pas prise de tête.
Enfin, histoire d’être tranquille, il y aurait là l’assurance d’une sélection irréprochable et ambitieuse[4] — jouant d’un équilibre soigneusement étudié entre alternatifs et classiques, tout en restant toujours hautement fréquentable. Et peu importe si quelques esprits chagrins viennent pointer l’absence au sommaire de véritables « auteurs en devenir »[5] et autres « formes nouvelles » — la question n’est peut-être pas tant la réalité du territoire, que la manière dont on en redéfinit les contours.

Filliation (discrètement) appuyée

1978, Casterman lance (À suivre). 1997, l’aventure s’arrête.
2016, Casterman lance Pandora.

Pandora n’est pas (À suivre). Après tout, « la formule initiale, qui reposait sur le feuilleton, n’est plus adaptée »[6].
Pandora n’est pas (À suivre). Mais Benoît Mouchart avoue : « L’idée de proposer des histoires courtes m’est venue en parlant avec Tardi et Spiegelman. » Tardi, qui était présent dès le premier numéro d’(À suivre), dont il assurait (entre autres) la couverture.
Pandora n’est pas (À suivre). Mais le nom de la revue est emprunté à « un très beau personnage dans la première aventure de Corto Maltese », Corto Maltese lui-même également présent au sommaire du premier numéro d’(À suivre), et dont l’ensemble des albums ont été publiés dans la collection Romans (À suivre).
Pandora n’est pas (À suivre). Mais sur les 28 contributions de cette première livraison, on en relèvera un tiers (9) à mettre au compte d’auteurs ayant publié dans (À suivre).
Pandora n’est pas (À suivre). Mais « depuis la disparition d’(À suivre) fin 1997, il y a toujours eu chez Casterman la volonté de le ressusciter ». Dont acte.

Editos croisés
Jean-Paul Mougin, (À suivre) n°1, 1978
Benoît Mouchart, Pandora n°1, 2016

(L’éditorial de Jean-Paul Mougin est ici reproduit in extenso et dans l’ordre. Par contre, les « réponses » proposées en écho sont tirées de l’éditorial de Benoît Mouchart et n’en reproduisent pas l’intégralité du propos. Cette sélection, tout comme la mise en avant de certains termes dans l’un et l’autre des textes, sont à mettre sur le compte de mon esprit critique et/ou de ma mauvaise foi, au choix.)

1978 – Le récit commence avec l’histoire de l’humanité. Il n’existe pas de peuple sans récit et les récits du monde s’appellent : le mythe, la légende, l’histoire, le roman, la bande dessinée… C’est pourquoi (À suivre) s’intéressera au récit sous toutes ses formes.
2016 – Avant de devenir l’un des secteurs les plus dynamiques de l’édition française, la bande dessinée était surtout publiée dans des journaux, des magazines et des revues. Ces supports de parution conditionnaient la pagination des récits : il y avait d’une part les feuilletons au long cours, ponctués de rebondissements spectaculaires ou comiques, et d’autre part les histoires courtes et les gags en une page.

1978 – D’une manière toute particulière, le récit est présent dans la bande dessinée dont il faudra bien dire un jour qu’elle est un mode d’expression des plus complets, puisqu’elle combine l’image et le langage, les deux pôles d’un même rêve, l’essence même de l’imaginaire…
2016 – Comme le roman, le théâtre ou le cinéma, la bande dessinée est une forme qui doit être en mesure de bousculer ses conventions pour se renouveler et continuer de séduire une audience élargie, au-delà du cercle des amateurs et des lecteurs avertis.

1978 – (À suivre) demandera à ceux qui sont les maîtres d’un nouveau genre de s’exprimer en toute liberté. (À suivre) présentera chaque mois les nouveaux chapitres de grands récits sans autre limite de longueur que celle que voudront leur donner les auteurs.
2016 – Pandora n’est pas destinée à publier de longues histoires en épisodes. La revue présente uniquement des récits autonomes, des shorts stories et des nouvelles. Tous les auteurs qui contribuent à cette revue démontrent par l’exemple combien la bande dessinée et les histoires illustrées conservent une spécificité incomparable si elles prennent le parti de l’invention.

1978 – Avec toute sa densité romanesque, (À suivre) sera l’irruption sauvage de la bande dessinée dans la littérature. Vous y trouverez également les premières œuvres de ceux qui seront les narrateurs de demain.
2016 – Tous les lecteurs, tous les auteurs, tous les éditeurs et tous les libraires s’accordent à dire qu’il manque aujourd’hui une revue de bande dessinée qui permette d’explorer des formes nouvelles, non pas seulement pour les auteurs en devenir mais aussi pour les artistes confirmés ; un support qui reste accessible à la lecture d’un public non bédéphile mais curieux de dessins et d’histoires ; un support qui permette de nourrir d’un souffle nouveau le segment du divertissement. C’est pour combler cette lacune que les éditions Casterman lancent la revue Pandora.

1978 – (À suivre) n’est pas un « magazine pour adultes » avec le clin d’œil grivois qui s’attache à cette expression : (À suivre) est simplement une revue adulte.
2016 – Cette part créatrice, qui reste en partie reliée à la toute-puissance de l’enfance, apporte toujours une nouvelle vision du monde. Le fait d’être entré dans l’âge adulte ne devrait jamais nous faire oublier qu’il nous est toujours possible de s’y ressourcer.

Wiki-remix (bonus track)

Pandora est un nom souvent utilisé en référence à Pandore, femme d’Épiméthée, associée à la célèbre « boîte de Pandore ».
Pandora est une pièce de théâtre fragmentaire de Johann Wolfgang von Goethe (1807-1808), une nouvelle de Gérard de Nerval, un roman d’Anne Rice paru en 1998, une série de bandes dessinées réalisée par Éric Stoffel et Thomas Allart.
Pandora est une ville du Texas.
Pandora est un film d’Albert Lewin avec Ava Gardner (1951), un film sorti en 1971, un film sorti en 1996, sous le titre La Dérive en France, le satellite naturel fictif où se situe l’action du film Avatar de James Cameron (2009), le nom du neuvième épisode de la saison 9 de Smallville.
Pandora SA est un joaillier danois fondé en 1982.
Pandora est le cinquième mini-album du girls band sud-coréen Kara sorti le 22 août 2012, un site web d’aide à la découverte de nouvelles musiques proches de ses goûts, un projet de console de jeux vidéo portable et libre.
Pandora est un genre de mollusque bivalve de la famille des Pandoridae.
Pandora est le nom d’un navire britannique construit en 1779 et qui coula au large de l’Australie en 1791, une réplique de goélette du 18e siècle construite en 1995.
Pandora est une revue de bandes dessinées lancée en 2016 par les éditions Casterman.

Notes

  1. Benoît Mouchart, dans son éditorial du premier numéro de Pandora.
  2. Benoît Mouchart, propos rapportés dans son entretien avec Stéphane Jarno publié dans TéléramaBenoît Mouchart : « La BD n’est pas tenue d’être sérieuse, ni d’adopter des postures arty ».
  3. Benoît Mouchart, dans son éditorial du premier numéro de Pandora.
  4. Dont voici la liste, comme elle est présentée en quatrième de couverture : Otomo Katsuhiro, Géraldine Bindi + Christian Rossi, Blutch, Michel Pirus, Jean-Louis Tripp, Gilles Dal + Johan De Moor, Claudio Piersanti + Lorenzo Mattotti, Brigitte Fontaine + Olivia Clavel, Alfred, Anthony Pastor, Florence Dupré la Tour, Jean-Claude Götting, Aapo Rapi, Florence Mangin + Ronan Toulhoat + Denis Bajram, Eleanor Davis, François Ravard, Coatalem + Jacques de Loustal, Fabio Viscogliosi, Killoffer, Brecht Evens, Matz + Manuele Fior, Matthias Lehmann, Jean Harambat, Art Spiegelman, Jean-Christophe Menu, Ville Ranta, Bastien Vivès, David Prudhomme.
  5. Au sein des 36 auteurs présents dans ce premier numéro, il n’y a bien qu’Eleanor Davis (active et publiée aux Etats-Unis depuis au moins 2008) qui pourrait passer pour une découverte, car encore non traduite en français…
  6. L’ensemble des citations de cette partie sont empruntées à l’entretien de Benoît Mouchart avec Stéphane Jarno publié dans TéléramaBenoît Mouchart : « La BD n’est pas tenue d’être sérieuse, ni d’adopter des postures arty ».
Humeur de en avril 2016

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