Vues Éphémères – Avril 2017

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J’ai pu m’en plaindre longuement dans ces pages, ce n’est pas nouveau : la presse traditionnelle parle bien peu de bande dessinée. Entre célébration enthousiaste des grands classiques au succès massif annoncé, et unanimité critique et récurrente autour d’une poignée d’auteurs et de titres, il est bien difficile (voire impossible) de réussir à percevoir au travers de cette couverture médiatique la richesse et la diversité de la bande dessinée dans son ensemble. Au contraire, il semblerait que les journalistes ont fait leur l’idée que la bande dessinée n’était qu’une sorte de magma indifférencié, d’où il leur revenait d’extraire les rares pépites.

Dernier en date à s’essayer à l’exercice, dans son édition du 21 avril, le Parisien Magazine titre sans sourciller : « Fini de buller, la BD se prend au sérieux », avant d’enchaîner avec le poncif de rigueur : « Longtemps synonyme de simple divertissement, la bande dessinée s’empare aujourd’hui de tous les domaines du savoir. » Parce que, voyez-vous, nous assistons aujourd’hui à rien moins que l’émergence d’une « BD d’un nouveau genre », qui regrouperait, pèle-mêle, « biographies, reportages, enquêtes, vulgarisation scientifique, essais ». Roman graphique, avez-vous dit ? Que nenni ! Voici plutôt la « non-fiction »[1], continent jusqu’ici insoupçonné et qui réunit en son sein des œuvres aussi diverses que L’Art invisible de Scott McCloud ou le Maus d’Art Spiegelmann, en passant par La Revue Dessinée. Qu’on se le dise : « Cette forme très particulière, au ton empathique et à la narration lente, est l’antithèse de la fiction. Et elle présente un fort potentiel d’information, chose rare en bande dessinée. »
Rassurons les auteurs qui découvriraient, à l’instar de monsieur Jourdain, qu’ils font de la non-fiction sans le savoir. L’article est formel : cette « révolution que traverse actuellement le 9e art » représente bien le « nouvel eldorado d’un secteur saturé ». Évidemment, si l’on s’y intéresse, c’est bien parce que « ça cartonne » — confortant implicitement la vision d’une bande dessinée « bon élève de l’édition », dont l’histoire s’écrirait uniquement à coup de best-sellers. Et puisque « cette course à la vulgarisation séduit les lecteurs et fait le bonheur des éditeurs, » à aucun moment on ne viendra questionner le suivisme éditorial massif qui voit paraître sur le même créneau pas moins de trois collections : La petite bédéthèque du savoir au Lombard, Sociorama chez Casterman, et enfin Octopus du côté de Delcourt — sans compter la petite dernière signée Gallimard, Cartooning for Peace. Au contraire, on préfère y voir la conséquence de « quinze années de perdues, que le marché s’empresse aujourd’hui de rattraper ».
(On appréciera comment, afin de valoriser un concept marketing plus ou moins foireux, on se retrouve à réécrire l’histoire de la bande dessinée, passant sous silence des années de collections à vocation éducative : « Les belles histoires de l’oncle Paul », « L’histoire de France en bande dessinée », « La découverte du monde en bande dessinée », etc.)

Avec optimisme et enthousiasme, l’article conclut enfin : « S’il reste du chemin à parcourir malgré tout, la bande dessinée a donc tous les moyens de s’imposer durablement comme un formidable vecteur de transmission des connaissances. »
En lisant cette dernière phrase, je ne peux m’empêcher de penser à cette citation qui ouvrait quasiment le premier numéro de feu L’Éprouvette : « La bande dessinée est un art en retard. Elle est un peu CON, la bande dessinée. » Mais là où ce constat débouchait avant tout sur un pied de nez irrespectueux et frondeur (« Mais elle n’est pas morte, ELLE », en opposition à la peinture et la littérature, évoquées sur la page en regard), l’article du Parisien Magazine fait preuve (au mieux) d’une condescendance bienveillante, renforçant une fois de plus l’idée que la bande dessinée ne serait qu’un médium immature, mais qui parfois (trop rarement) mérite qu’on s’y attarde.
J’avoue ne pas arriver à comprendre comment l’on peut encore tenir ce genre de discours aujourd’hui, 45 ans presque jour pour jour après le lancement du premier magazine de bande dessinée pour adultes (l’Echo des Savanes, en mai 1972), 27 ans depuis la création de l’Association, devenue chef de file d’une « nouvelle bande dessinée », ou encore plus d’une décennie depuis l’émergence du « roman graphique » comme nouveau format narratif.
Mais peut-être ne suis-je, une fois de plus, que par trop pessimiste, et qu’un peu d’optimisme me ferait du bien. Fort bien — d’ailleurs, tenez, je vais m’y essayer tout de suite : « S’il reste du chemin à parcourir malgré tout, la presse papier a donc tous les moyens de s’imposer durablement comme un formidable vecteur de transmission des connaissances. » Qu’on se le dise.

Notes

  1. Terme qui louche joyeusement du côté des États-Unis, et dont il faut probablement chercher l’origine dans la classification de GfK, cabinet d’études international, avec ce segment « Nonfiction / Documents » qui représenterait 7,2 % du volume des sorties annuelles de bandes dessinées.
Humeur de en avril 2017

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