Vues Ephémères – Décembre 2009

de

Question(s) de vocabulaire…

Bande dessinée, fumetti, tebeos (ou historiettas), comics, manga, manwha, manhua, lianhuanhua — il y a quelque chose de fascinant dans la liste des noms donnés à la bande dessinée aux quatre coins du monde, de ce que ce qui peut sembler si simple revête des appellations aussi diverses que riches en associations — nuages de fumée ou images dérisoires, livres comiques ou historiettes. C’en deviendrait presque un rite de passage, de savoir nommer précisément chacune des saveurs locales, pour qui voudrait se déclarer spécialiste.
Compliqué ? Pensez-vous ! Il faut bien cela pour qu’on s’y retrouve — quitte même à rajouter des nouvelles catégories, mettant en avant une ligne claire, bricolant ici un «roman graphique» emprunté aux américains, ou tentant là d’imposer une manga qui serait plus nouvelle… parce que «ce n’est pas de la bande dessinée, c’est — autre chose» (rengaine connue). La faute à une métonymie pernicieuse, dans laquelle fond et forme finissent par se confondre, une même expression désignant tout à la fois le médium et son format devenu dominant (le fameux 48CC fustigé par certains, ou la vision d’un «manga» que d’autres cherchent à s’approprier).
Au gré des succès commerciaux, certaines appellations prennent, alors que d’autres sont rapidement écartées — c’est la dure loi de la survie du plus apte (à gagner des parts de marché) et du plus bankable.[1]

C’était la seule info lâchée par Benoît Mouchard, à la veille de la conférence de presse de l’édition 2010 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême : une fois de plus, les prix du palmarès vont changer de nom. Après les Alfred (de 1974 à 1988), les Alph’arts (de 1989 à 2003), c’étaient les Essentiels qui avaient pris le relais en 2007 sous l’égide du petit Fauve créé par Lewis Trondheim. Et voilà donc que ces Essentiels vont changer de formule, suite à «un retour mitigé des libraires. Le public n’accordait pas forcément de valeur aux prix ex aequo. […] Le but est que le plus grand nombre de personnes trouve dans le palmarès la BD qui lui convient.» Encore une question de vocabulaire : il faut croire qu’être seulement «Essentiel», c’était trop simple.
A la place, on trouve désormais des «Fauves», Fauve d’Or pour le Prix du Meilleur Album, Fauve Fnac-SNCF pour le Prix du Public, et puis les Fauves d’Angoulême déclinés en diverses catégories de prix : Prix Spécial du Jury, Prix de la Série, Prix Révélation, Prix Regards sur le Monde, Prix de l’Audace, Prix Intergénérations, Prix du Patrimoine et Prix Jeunesse.
On le voit, il y a les habitués, et puis les nouveaux venus. Il y a les labels immédiatement reconnaissables, et puis ceux qui laissent perplexe. Il y a les termes qui appartiennent au marché (album, série, révélation, patrimoine, jeunesse), ceux qui évoquent la création (jury, regard, audace) et celui que l’on hésite à classer (intergénérations ?). Et enfin, il y a les bankables et les autres. On avait hier cinq «Essentiels» un peu flous (car ex aequo), aujourd’hui il n’en reste plus que trois — les autres sont bien rangés dans des cases plus identifiables. Histoire de leur donner un peu plus de «valeur».

La semaine précédente, lors de la journée professionnelle organisée par la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image autour du sujet «la bande dessinée dans l’univers numérique», on évoluait encore dans le flou face à un concept qui n’avait pas encore vraiment de réalité économique.
C’était presque la vengeance de la métonymie — qu’elle désigne le médium ou le support, cette «bande dessinée dans l’univers numérique» recouvre en fait des réalités (en devenir) bien différentes : album physique (cartonné et plus si affinités) transposé sur support numérique, ou médium d’expression investissant les potentialités ouvertes par l’espace virtuel de l’Internet, des blogs BD aux expérimentations les plus audacieuses. Simple extension de marché, ou nouvel espace de création ?
Mais personne ne s’est vraiment attardé sur la question. Après tout, le droit d’auteur s’appliquait toujours, et les contrats aussi (plus ou moins bien, mais c’est là leur lot habituel) — pas la peine d’aller chercher plus loin. Et alors que les avocats présents maniaient à merveille les nuances subtiles entre (droit de) reproduction et représentation, et discutaient de la qualification juridique possible de cette bête étrange (ni œuvre logicielle, ni œuvre audiovisuelle), la «bande dessinée numérique» est restée un concept imprécis. Pas (encore) assez bankable.

Les sorties de Décembre 2009
Ami lecteur, lectrice mon amour, comme c’est le cas chaque année, pas grand-chose dans le programme de sorties de nos amis éditeurs pour le mois de Décembre, que ce soit d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique. Rendez-vous en Janvier, pour bien préparer Angoulême…

L’école des fans
La Sélection Officielle du prochain Festival d’Angoulême est désormais connue, regroupant 58 ouvrages, auxquels il faut rajouter la Sélection Jeunesse (20 titres) et la Sélection Patrimoine (8 titres). Et vous savez quoi ? Ils ont tous gagné, ou presque. Pas moins de 35 éditeurs pour 86 livres, soit la présence de tout un tas de «petits» sans pour autant spolier les cinq grands groupes d’édition (lesquels qui raflent plus de la moitié des nominations). Après ça, on se demande comment certains trouvent encore des raisons de ronchonner…

Notes

  1. Ce qui n’est pas forcément un vilain mot, vu qu’il a l’avantage, lui, d’être clair et sans détours — étant bankable (ou bancable) ce qui, sur son seul nom, garantit le succès auprès du public. Une caution de valeur, en quelque sorte.
Humeur de en décembre 2009

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