Vues Ephémères – Décembre 2011

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Posons, en guise d'introduction, le postulat que je suis fatigué et peut-être aigri. Qu'avec l'usure du temps, le cynisme est venu chasser l'enthousiasme, et que la mesquinerie a remplacé l'ouverture d'esprit. Et que donc, les années passant, je sois de moins en moins réceptif à cet exercice obligé qu'est la conférence de presse du Festival d'Angoulême, dont la dernière édition (et ma cinquième consécutive) se déroulait le 6 décembre dernier. Posons donc que je vais râler plus que de raison, et que le premier optimiste de passage n'hésite pas à venir remplir mon verre vide.

Les années passent, et l’exercice de communication sous contrôle de la conférence de presse se fait de plus en plus aseptisé. Impression renforcée cette année par le nombre réduit d’intervenants (donc forcément importants) invités à prendre la scène, et par le recours de plus en plus fréquent à l’efficacité de la vidéo — qu’il s’agisse de l’aperçu du programme ou de l’énumération (toujours un rien fastidieuse) de la Sélection. La parole y est donc largement donnée aux partenaires divers, tous ravis de pouvoir participer à la fête, au sein desquels seul l’enthousiasme du représentant de Taïwan viendra apporter un peu de spontanéité.

Un enthousiasme dont notre Ministre[1] ferait bien de s’inspirer — dégainant, à l’occasion de la présentation de la grande exposition «L’Europe se dessine», un art «populaire contre le populisme» déclinant «humour, dérision, réalisme».[2] Rengaine par trop connue — trente-neuvième édition du Festival, et plus ça change, moins ça change.
Mais rapidement, on fait place à l’invité de marque et son non moins remarquable interviewer : Art Spiegelman fait face à Jean-Luc Hees, pour une grosse demi-heure d’entretien qui constituera le seul accordé par le Président sur le Festival. Et alors que l’on aurait pu explorer les différentes facettes d’un auteur qui, contrairement à certaines idées reçues, ne serait pas celui d’une seule œuvre,[3] le vieux lion de Radio France cabotine et enchaîne les éloges à peine déguisés («qu’est-ce que ça fait d’être un monument ?», en guise d’entrée en matière). Au final, on tournera encore et toujours autour de Maus, dans une sorte de bouillie bienveillante face à un Art Spiegelman n’hésitant pas à lâcher quelques petites formules (poétique pour «bande dessinée, the twisted hunchback of the Arts», assassine avec «comics belong at the apex of the junkpile»[4] ) sans pour autant obtenir une réaction. (Notons en passant que Spiegelman enfreindra par deux fois l’interdit implicite de ne pas mentionner la Cité et son exposition «concurrente», pomme de discorde entre les deux organisations)
Puis le Président se retire, laissant place à la longue liste de la Sélection Officielle agrémentée de quelques partenaires heureux d’être là, se concluant en apothéose avec le discours du maire d’Angoulême, hier adversaire farouche mais aujourd’hui la main sur le cœur. Tout est bien qui finit bien, et l’on presse tout ce petit monde de se diriger vers les petits fours.

Au-delà de ces jeux et enjeux politiques qui trouvent ici une forme de résolution feutrée, au-delà d’un programme à peine esquissé et qui, malgré une relative absence de surprises dans sa constitution, promet d’être intéressant pour qui voudra bien s’y pencher, au-delà d’une délégation américaine annoncée en grande pompe et pourtant aux accents de déjà-vu (ne manque que Clowes pour retrouver la brochette Burns-Clowes-Sacco-Ware de l’édition 2009) — bref, au-delà de ces détails finalement secondaires, demeurent pour moi quelques points d’interrogation.

On aura ainsi vu le Festival se positionnant comme tête chercheuse, révélateur de talents étrangers dans lesquels les éditeurs iraient puiser par la suite — Festival qui, d’une certaine manière, parle assez rarement de ces derniers, et estime visiblement que la bande dessinée de création s’exprime avant tout par les auteurs. Expositions, rencontres et tables rondes, les auteurs sont partout — les éditeurs sans doute considérés à leur place dans les «bulles», occupés à vendre leurs livres.
On aura ainsi découvert une sélection pléthorique (pas moins de 98 nominés cette année), enregistrant une augmentation digne des rapports de Gilles Ratier. Une sélection qui, comme chaque année, fait le grand écart entre œuvres de création et produits commerciaux sans pour autant réussir à établir une cohérence autre que la volonté de ne froisser personne.[5] Sans surprise, on retrouvera ainsi au premier plan les grands groupes d’édition, le quatuor Média-Participations, Delcourt-Soleil, Glénat-Vents d’Ouest et Flammarion s’arrogeant 45 nominations sur 98 — réalisant ici une «part de sélection» très exactement identique à leur «part de production».
On aura ainsi vu le Festival courber l’échine devant des partenaires visiblement attachés à avoir chacun «leur» prix — la Fnac pour la Sélection Officielle, la SNCF pour le nouveau Fauve Polar (prolongeant ici un attachement exprimé par ailleurs pour sa version littéraire), et la Caisse d’Epargne, «partenaire historique», s’adjugeant la Sélection du Patrimoine (logique) et celle de la Jeunesse. Au passage, le Prix du Public, source de tant de polémiques ces dernières années, se voit remplacé par un «Prix de la BD Fnac» désormais délivré par un jury de libraires — une manière comme une autre de s’assurer, une fois pour toutes, qu’il vienne récompenser un best-sell– pardon, une œuvre «grand public». On notera d’ailleurs la simplicité limpide du processus d’attribution des différents fauves, qu’un petit tableau explicatif vient illustrer dans le dossier de presse. Dire qu’il y a quelques années, les «Essentiels» mis en place sous l’impulsion de Lewis Trondheim avaient été jugés peu lisibles…

Mais j’ai l’impression de me répéter, de revenir sur les mêmes questions, de ressasser les mêmes sujets — ce qui m’amène à me demander si, finalement, le problème ne serait pas à chercher de mon côté. De ne pas savoir me réjouir de ce qu’Angoulême propose, et de toujours regretter ce qu’il pourrait être. De me laisser aller à cette critique aisée, alors que l’organisation de festival est difficile. Je vais donc faire amende honorable et, puisque c’est de saison, m’essayer à l’esprit de Noël et chasser ces mauvaises pensées. Car sans nul doute, pour sa 39e édition, le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême reste toujours aussi essentiel dans le paysage médiatique.
Ami lecteur, lectrice mon amour, je te souhaite de passer de bonnes fêtes.

Les sorties de Décembre 2011

Ami lecteur, lectrice mon amour, comme c’est le cas chaque année, pas grand-chose dans le programme de sorties de nos amis éditeurs pour le mois de Décembre, que ce soit d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique. Rendez-vous en Janvier, pour bien préparer Angoulême…

Requiescat in Pace

  • Mick Anglo (95 ans), auteur anglais et créateur du personnage de Marvelman (devenu plus tard Miracleman) ;
  • Bill Keane (89 ans), dessinateur et créateur du strip The Family Circus ;
  • Jerry Robinson (89 ans), dessinateur américain, créateur du personnage du Joker dans Batman ;
  • Joe Simon (98 ans), auteur américain de l’Âge d’Or, co-créateur (avec Jack Kirby) de Captain America, entre autres.

Notes

  1. Jean Leonetti, Ministre auprès du ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères et européennes, chargé des Affaires européennes.
  2. A l’opposé, la «mascotte» créée par Charles Berberian explore l’autre extrême du cliché, avec Iris, touriste et (forcément) étudiante en architecture.
  3. Doublé de surcroît d’un travail d’éditeur à souligner, comme le fera d’ailleurs le Festival par le biais de rencontres et de conférences, à en croire les premiers éléments du programme disponibles dans le dossier de presse.
  4. Respectivement «la bande dessinée, le bossu difforme des Arts» et «la place de la bande dessinée est au sommet de la décharge.»
  5. Plusieurs raisons de tiquer, sans même faire intervenir une subjectivité marquée : le choix de nominer l’intégrale d’Alec plutôt que le tome 4 paru la même année ; l’inclusion de La grande guerre de Charlie (série publiée originellement entre 1979 et 1985) dans la Sélection Officielle plutôt qu’au Patrimoine ; la présence de Fantax (paru en juin 2010) dans une Sélection du Patrimoine 2011 ; l’absence totale de comics américains, au bénéfice des graphic novels (alors que l’on se veut représenter toute la bande dessinée) ; etc.
Humeur de en décembre 2011

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