Vues Éphémères – Décembre 2015

de

Je ne sais plus trop de quand date ma première conférence de presse du Festival d’Angoulême — suffisamment de temps pour que l’événement ait désormais pour moi tout du rituel bien organisé, au point que l’on se retrouve à scruter les moindres détails, ajustements minimes et corrections à la marge, n’évaluant plus l’édition à venir qu’à l’aune des précédentes, en dehors de toute considération globale. Chaque année plus maîtrisé, l’exercice médiatique effleure ainsi à coup de vidéos les grands moments du programme[1], avant de se conclure sur l’énumération de la Sélection Officielle en forme d’apothéose. Le tout saupoudré des interventions des principaux partenaires, venus comme d’habitude réaffirmer leur attachement sincère à la bande dessinée en général, et au Festival en particulier.

Peut-être est-ce l’accumulation de ces conférences de presse toutes différentes mais pourtant si semblables, peut-être est-ce une forme d’aigreur et de lassitude due à l’âge, peut-être plus simplement une susceptibilité accrue après une année des plus éprouvantes — peut-être un peu de tout cela. Toujours est-il qu’il m’est de plus en plus difficile d’accepter ces discours soigneusement préparés, affichant une connivence de façade (répétant à l’envi combien les lecteurs de bande dessinée sont des gens « sympathiques ») et un enthousiasme de commande. En réalité, l’opportunisme s’y conjugue à l’hypocrisie, n’hésitant pas à louer et bafouer dans la même phrase les valeurs dont on se revendique.

Si je peux sourire devant la SNCF se déclarant une fois de plus tellement attachée au Festival d’Angoulême qu’elle a choisi de créer son prix à part[2], j’avoue que je n’ai pu m’empêcher de ressentir un profond malaise lorsque le représentant de Cultura est arrivé sur scène, agitant l’étendard consensuel de la « culture contre la barbarie » avant d’expliquer combien il était important de voter pour le Prix du Public Cultura[3] (un geste citoyen, sans doute) qui n’en serait alors que plus légitime[4].
Le communiqué de presse, envoyé le 17 décembre, confirme la ligne de com’ : « En ces temps troublés où les manifestations culturelles ont besoin plus que jamais d’être soutenues, Cultura est heureuse de réaffirmer son engagement aux côtés des artistes lors d’événements ouverts comme le Festival d’Angoulême. […] Pour Cultura, le Festival est le prolongement logique de la vocation de l’enseigne : favoriser l’accès à la culture au plus grand nombre, avec à cette occasion une formidable dimension festive qui marque les festivaliers comme les libraires Cultura à chaque édition. »

Ou comment associer nonchalamment l’émotion et la communion qui ont suivi les événements du 13 novembre, aux considérations les plus mercantiles — que l’on ne se laisse pas abuser par cette novlangue omniprésente qui revalorise le sponsoring en « engagement », l’activité économique en « vocation », ou encore la commercialisation en « accès à la culture ».[5] Et quand Cultura revendique vouloir « transmettre la passion de la BD à tous » en favorisant « la synergie entre les lecteurs, les libraires et le Festival », je ne peux m’empêcher de penser combien leur définition de la « passion » peut être éloignée de la mienne…

Notes

  1. Pour la plupart déjà connus, à l’heure de la communication et des réseaux sociaux.
  2. Le Fauve Polar, initié lors de l’édition 2012, et qui s’inscrit dans le cadre du positionnement de la SNCF autour du genre depuis quinze ans.
  3. Inauguré en 2012 également.
  4. Soulignons au passage que pour Cultura, une Sélection Officielle de 40 titres, c’est beaucoup trop, alors on fait le tri, on sépare le bon grain de l’ivraie, et on accouche d’une liste de 12 titres forcément plus présentable. Dégraissage ou recentrage, place aux valeurs sûres et aux grands éditeurs : ainsi, le quatuor Média ParticipationsDelcourtGlénatGallimard compte désormais 10 des 12 titres ainsi sélectionnés, contre 18/40 pour la Sélection Officielle. On le comprend, il ne faudrait pas que le public s’intéresse à un album qui ne serait pas « convenable », pas assez « public » justement — ou, pire, pas assez vendeur.
  5. On pourra continuer de lire entre les lignes sur le mini-site de Cultura dédié au Festival, découvrant par exemple dans sa section « partenariat » toute l’étendue des qualités qui en font un allié de choix pour le Festival. A commencer par le « mot de Franck Bondoux, Délégué Général du FIBD » : « […] comme on le sait l’univers culturel est un marché d’offre où les vocations ne naissent pas spontanément, mais bien grâce à des transmissions de toutes natures. Dans ce domaine, l’implantation nationale et régionale de Cultura – qui se double d’un accès universel via sa plateforme Cultura.com – est un atout essentiel au service de l’action du Festival. »
    Un peu plus bas, Cultura en propose une traduction en termes un rien plus directs : « Les albums de la Sélection officielle du Festival d’Angoulême vont, bien entendu, être mis en avant dès janvier, à l’entrée des 60 magasins Cultura et dans les espaces dédiés à la bande dessinée. Ils s’afficheront également sur le site de l’enseigne, Cultura.com, qui propose déjà une offre très large de titres, pour les enfants comme pour les adultes. »
Humeur de en décembre 2015

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