Vues Ephémères – Eté 2007

de

Le 28 Juin dernier, il y avait comme un air de vacances à Envoyé Spécial — eh oui, c’était la dernière de la saison, et la gravité des semaines précédentes («Suicides : le travail peut-il tuer ?», «Avorter : à quel prix ?» ou encore une page spéciale consacrée au Darfour) se voyait remplacée par des sujets plus légers. Et quoi de mieux pour la détente que de s’offrir un peu d’exotisme, avec ce reportage au titre chargé de promesses : «Le monde à l’envers.»
Après quelques chiffres soulignant l’importance du phénomène manga dans nos contrées, et une courte évocation de leur réputation autrefois sulfureuse, on continuait à allécher le chaland avec ces questions brûlantes, auxquelles on allait sans doute nous apporter une réponse tant attendue : «Mais quelle est la raison du succès des manga ? comment des créatures inventées au pays du soleil levant ont-elles conquis notre pays ?», le tout avant de conclure, «C’est la découverte de la semaine.»
La découverte de la semaine, on veut bien le croire. Car difficile de voir un quelconque reportage d’investigation dans ce parcours mi-narquois, mi-étonné de journalistes à l’assaut du Japon en général et du manga en particulier.

Ainsi, le sujet s’ouvre sur des images d’Hirata Hiroshi, qui va jouer le rôle de guide tout au long de l’émission. Un choix étonnant si l’on en juge de l’importance toute relative de l’auteur dans l’industrie actuelle du manga, sans même parler de sa participation certainement anecdotique à la vague manga française qui a fait couler tant d’encre durant l’année écoulée. Les raisons de ce choix sont beaucoup plus prosaïques : d’une part, Hirata Hiroshi est un «bon client», il a le look de l’emploi et n’hésite pas à se lancer dans de joyeuses pitreries accompagnées de grognements de samurai qui passent très bien à l’écran ; et d’autre part, coïncidence étrange, Hirata Hiroshi était en France au début du mois de Juin, invité par les Rendez-Vous de la Bande Dessinée d’Amiens. Et ça, c’est pratique, parce que ça fait de l’image, et l’image, y a que ça, coco.
On restera tout aussi perplexe devant la liste des autres auteurs présentés : Matsumoto Leiji (vieille gloire du manga dont le dernier succès remonte aux années 80), Mizuki Shigeru (auteur faisant désormais partie du patrimoine, mais qui n’a rien publié depuis une dizaine d’années) et Tatsumi Yoshihiro (fondateur du gekiga, figure importante mais également en retraite). Les choses s’éclairent un peu lorsque l’on sait que Jean-Louis Gauthey, responsable de Cornélius que l’on va voir à plusieurs reprises, est l’éditeur des deux derniers. Rajoutons là-dessus que le dessin animé dont on entrevoit les coulisses de la réalisation n’est autre que celui de GeGeGe no Kitarô, adapté d’un manga de … Mizuki Shigeru, et l’on commence à entrevoir la manière dont les intervenants du sujet ont pu être choisis — par un mélange d’opportunisme (Hirata à Amiens) ou de contacts rendus faciles (merci Jean-Louis), plutôt que découlant d’une enquête motivée.
Car c’est bien là que le bât blesse : dans le grand écart entre ce qui est montré et ce que l’on veut dire, entre ces manga-ka respectables et importants, mais aux publications sinon datées, du moins confidentielles d’une part, et d’autre part l’influence supposée de leur production sur la jeunesse tokyoïte. Un raccourci fallacieux que le montage amène, dans un tour de passe-passe qui cherche à dissimuler ce qu’on avait déjà soupçonné plus haut : que par rapport au sujet affiché, les journalistes ne sont clairement pas allés rencontrer les bonnes personnes.
Car la jeunesse tokyoïte, à l’instar de la jeunesse française, s’enthousiasme avant tout pour les œuvres de Obata Takeshi (Death Note), Yazawa Ai (Nana), Oda Eiichirô (One Piece) ou encore Ninomiya Tomoko (Nodame Cantabile).[1] C’est dans ces pages qu’il faudrait chercher les personnages qui lancent les modes, déchaînent les passions, créent des vocations. Mais sur ces auteurs pourtant bien en vue, pas un mot. Et hors un court extrait du dessin animée consacré au plus célèbre des apprentis ninja, on restera sur notre faim.

Ceci étant, ces vieux messieurs sont quand même bien sympathiques, et on pourrait presque dire qu’il est loin le temps où l’on disait des manga qu’ils étaient violents et mal dessinés. Presque.
Presque, parce que le sujet véhicule (plus ou moins) en sourdine une bonne partie des poncifs habituels que l’on associe aux productions japonaises. En vrac, on trouvera l’idée que les auteurs travaillent à la chaîne, esclaves des éditeurs ; le fait que le manga est un vil produit marketing, où le consommateur régulièrement sondé a droit de vie ou de mort sur les séries ou les personnages ; les fans de manga eux-mêmes, immanquablement obsessionnels et ridicules, le spectre de l’otaku n’étant pas loin ; et enfin, le sempiternel «entre tradition et modernité» qui imprègne l’intégralité de ces 26 minutes, sans lequel un reportage sur le Pays du Soleil Levant ne saurait exister.
Le tout emballé dans un Japon de carte postale, Shibuyettes ou métro Tokyoïte, tenues de samurai ou salles de jeu vidéo, sur une reprise japonaise de Poupée de cire, poupée de son, parce que comme chacun sait, les japonais adorent la chanson française. C’est kitsch, c’est bidon, c’est du spectaculaire de pacotille, mais ce n’est pas grave, le téléspectateur aime ça, les images d’Epinal. Et il faut croire que le journaliste, aussi.

Après près d’une demi-heure de médiocrité, des raisons du succès du manga en France, on ne saura pas grand-chose. Jean-David Morvan évoque rapidement le fait que les manga parlent de la vie de tous les jours, sous-entendant que (et on n’en saura pas plus) la bande dessinée de chez nous ne peut pas faire de même. Quant aux jeunes lecteurs interrogés en guise de conclusion, ils seront encore plus lapidaires : le manga, c’est bien parce que ça se lit à l’envers.
Mal ficelé, ce sujet est finalement au diapason de son lancement par les présentatrices en plateau — mélangeant le sensationnel à l’approximatif,[2] avec une dose généreuse de lieux communs.[3] Et si le phénomène manga n’est plus voué aux gémonies, il est encore loin d’accéder à la reconnaissance.
«On avait tout entendu, on avait rien compris», expliquait la voix off en introduction. Visiblement, il reste bien des progrès à faire.

Les sorties de Juillet-Août 2007
François Ayroles – Jean-Pierre LéaudAlain Beaulet, Les Petits Carnets
François Ayroles – Travail rapide & soignéL’Association, Collection Ciboulette
Guy Delisle – Comment ne rien faireLa Pastèque
Le Gentil Garçon – Le futur est derrière nous…Les Requins Marteaux, Sans Collection
Real Godbout & Pierre Fournier – Michel Risque #5 – Destination Z
Guillaume Guerse & Marc Pichelin – Amour, Sexe et Bigorneaux 2Les Requins Marteaux, Sans Collection
Joe G. Pinelli – Le visiteur de Sainte VictoireAlain Beaulet, Les Petits Carnets
Obom – KasparL’Oie de Cravan
Obom – Plus tard…L’Oie de Cravan
Nora Rauch – Des étapes/étatsEditions En Marge
Squaz – Belli DentroLa Boîte d’Aluminium
Winshluss – Welcome to the Death ClubSix pieds sous terre

Versions Originales
Mike Carey, Louise Carey & Aaron Alexovich – Confessions Of A BlabbermouthDC/Minx
Michael Allred – The Vault Of Michael AllredAAA Pop Comics
Gabrielle Bell – Lucky Vol 2 #1 – Drawn & Quarterly
Jeffrey Brown – The Incredible Change BotsTop Shelf Productions
Milton Caniff – The Complete Terry & The Pirates Vol 1 – IDW
Percy Carey & Ronald Wimberly – Sentences : The Life Of M.F. GrimmDC/Vertigo
Ray Fawkes & Cameron Stewart – The ApocalipstixOni Press
Frank Miller & Dave Gibbons – Martha Washington DiesDark Horse
Andi Watson & Simon Gane – ParisSlave Labor Graphics
Nicholas Gurewitch – The Perry Bible Fellowship : The Trial Of Colonel Sweeto & Other StoriesDark Horse
John Hankiewicz – AsthmaSparkplug Comic Books
Gilbert Hernandez – Speak Of The Devil #1 of 6 – Dark Horse
Laurence Hyde – Southern Cross : A Novel Of The South SeasDrawn & Quarterly
Jason – I Killed Adolf HitlerFantagraphics Books
Matt Kindt – Super SpyTop Shelf Productions
Frank King – Walt & Skeezix Vol 3 : 1925-1926 – Drawn & Quarterly
Derek Kirk Kim & Jesse Hamm – Good As LilyDC/Minx
Bill Knapp – A Thorn In The SideCarbon-Based Comics
James Kochalka – Squirrelly GreyRandom House
Mats ! ? – AsiaddictSparkplug Comic Books
Alan Moore et al. – Hypothetical LizardAvatar
Scott Morse – Scrap MettleImage Comics
Bryan Lee O’Malley – Scott Pilgrim Vol 4 : Scott Pilgrim Gets It TogetherOni Press
Charles M. Schulz – The Complete Peanuts Vol 8 : 1965-1966 – Fantagraphics Books
Aron Nels Steinke – Big Plans #1
Barron Storey – Life After Black : Barron Storey – The JournalsGraphic Novel Art CWPM
Jeremy Tinder – Black Ghost Apple FactoryTop Shelf Productions
Rich Tommaso – Miriam #1 – Alternative Comics
Sara Varon – Robot Dreams :01 First Second
Andi Watson – Glister #1 – Image
Kent Williams – Kent Williams’ Amalgam : Paintings & DrawingsAllen Spiegel Fine Arts

Collectifs
Cinq ans de résidencesLa Maison des Auteurs
C’est Bon Anthology Volume 3 – C’est Bon Kultur
Tripwire : 2007 Annual, edited by Joel Meadows
Revues
The Comics Journal #285 – Fantagraphics Books

Requiescat in Pace
Roger Armstrong (89 ans), dessinateur ayant travaillé sur de nombreux personnages de Disney ou Warner Brothers.
Sid Ali Melouah (58 ans), auteur algérien ayant participé à la première revue de bande dessinée algérienne M’quidech, par ailleurs fondateur du journal satirique El Manchar.
Silas Rhodes (91 ans), co-fondateur avec Burne Hogarth en 1947 de la School of Visual Arts à New York.
Howie Schneider (77 ans), créateur du strip Eek and Meek, publié entre 1965 et 2000.
Jeff Wilkinson (83 ans), dessinateur et créateur de The Phantom Ranger et The Shadow (sans relation avec le personnage américain du même nom) pour Frew Publications (Australie).

Rock’n Roll Attitude
Le mois de Juin, pourtant habituellement tranquille, a été le théâtre de «l’affaire Vilebrequin» — ou les déboires de deux auteurs avec l’impression ratée de leur livre chez KSTR, impression qui faisait malencontreusement sauter le travail de mise en page effectué sur les doubles-pages, pour cause de décalage de la première. Les choses ont depuis pris un tour plus juridique avec une action en justice, dont l’audience de référé est fixée au 18 Juillet 2007.
Un couac plus que retentissant pour un nouveau label qui, jusqu’à maintenant, avait soigneusement travaillé sa communication : annonce des titres orchestrée dès le Festival d’Angoulême, blog et site web à la pointe de ce qui se fait (avec vidéos et planches en avant-première), et surtout, une ligne éditoriale largement diffusée avec une immuabilité incantatoire. Et de répéter à qui voulait l’entendre le pédigrée du responsable (Didier Borg, ancien organisateur de Rock en Seine), de clamer haut et fort le concept du label (l’attitude rock’n roll), et de marteler les arguments qui font mouche — le format soit-disant novateur, la liberté accordée aux auteurs, l’ouverture aux nouveaux talents et surtout, la volonté de faire bouger les choses.
Mais pas de chance, dans ce monde désormais largement entoilé, l’éditeur n’a pas le monopole de la communication, et c’est par le blog des auteurs que «l’affaire» s’est déclarée. Chez KSTR, finie l’attitude rock’n roll, exit les déclarations tous azimuths, on retombe sur la bonne vieille langue de bois, évoquant «une pagination qui, sans empêcher la lecture de celui-ci, n’est pas pour autant optimale». Chassez le naturel… ?

Notes

  1. Sans parler de Kishimoto Masashi (Naruto), de Inoue Takehiko (Vagabond), de Urasawa Naoki (20th Century Boys), de Aoyama Gôshô (Meitantei Conan), de Takahashi Rumikô (Inuyasha), pour n’en citer que quelques-uns.
  2. Ainsi, on commence avec «La France est devenue leur deuxième patrie. Dix millions d’albums [de manga] vendus en France, soit près d’une bande dessinée sur deux achetée chez nous est un manga». Ou comment rester joyeusement dans le flou, voire franchement dans l’erreur, en deux phrases. D’une part, la France est le second marché d’exportation pour le manga après les Etats-Unis, et le quatrième si l’on considère l’Asie, derrière la Corée et Taïwan — pour la «deuxième patrie», on repassera.
    Ensuite, s’il faut en croire GfK, ce sont environ 14 millions de manga vendus en France qu’il faut compter en 2006 pour un total bande dessinée de 40.5 millions de volumes, soit un peu plus d’une bande dessinée sur trois. «Une bande dessinée sur deux» ? Sans doute une erreur d’arrondi.
  3. On notera les «manga» cités en exemple : Goldorak, Candy, Naruto, Dragon Ball — le Club Dorothée a la vie dure, et il faut croire que «anime» et «manga» sont encore et toujours mis dans le même panier.
Humeur de en juillet 2007

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