Vues Ephémères – Été 2010

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Alors que l’exposition «Archi et BD : la ville dessinée» a pris ses quartiers d’été (et d’automne) du côté de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine à Paris, voici que l’on nous annonce, dans le cadre de la prochaine biennale d’Art Contemporain du Havre, la tenue d’une autre exposition : «Bande dessinée et art contemporain, la nouvelle scène de l’égalité». Tout au long du mois d’octobre, comme nous l’indique le dossier de presse, «l’événement s’attachera à explorer les relations actuelles liant la bande dessinée à l’art contemporain». Et de nous proposer un plateau plutôt alléchant d’auteurs, mettant à l’honneur les équipes d’Atrabile et de Frédéric Magazine, entre autres.
«Archi et BD», «Bande dessinée et art contemporain» — pas de doute, le neuvième art est à l’honneur ces derniers temps, et l’on serait tenté d’y voir un heureux épilogue à l’objet culturel non identifié de Thierry Groensteen (publié en 2006) qui regrettait alors que «la bande dessinée [n’avait] pas vraiment forcé les portes de la “Grande Culture”.» La bande dessinée entre au musée, s’expose et de belle façon, que demander de plus ?
D’ailleurs, on imagine sans peine les autres belles rencontres que nous prépare l’avenir[1] : «Bande dessinée et photographie», «Ciné et BD», «Bande dessinée et théâtre», «Opéra et BD»… La bande dessinée s’affirme, puisqu’elle peut désormais se frotter aux arts reconnus, gagnant par transitivité ses propres lettres de noblesse.

Il est cependant un rien regrettable qu’il faille apposer à la bande dessinée autre chose, peut-être pour rassurer le chaland, ou plus simplement justifier la présence d’une exposition essentiellement consacrée à la bande dessinée dans un établissement ou une manifestation dont la vocation réside ailleurs. «Bande dessinée et …» — la juxtaposition légitimante devient alors l’argument principal, comme s’il se suffisait à lui-même. Un «et» qui relie tout autant qu’il sépare, établissant à la fois une connexion mais aussi une opposition.
Sans préjuger du contenu effectivement proposé, on s’interroge alors sur le choix de reléguer au rang de sous-titre la problématique abordée par ces expositions. On met en avant «la bande dessinée», ensemble indistinct et symboliquement chargé (et que l’on viserait ainsi à réhabiliter), et l’on en vient à occulter les œuvres de bande dessinée et leur regard singulier. Soit une préférence marquée pour le médium, plutôt que pour les messages qu’il peut venir à porter.
Car l’on pourrait tout autant renverser ces propositions, la mention «Bande dessinée et …» devenant alors simple éclairage plutôt que direction principale : «La ville dessinée : architecture et bande dessinée», ou «La nouvelle scène de l’égalité : bande dessinée et art contemporain».[2] Certes, l’on y perdrait en œcuménisme bienveillant (mais est-ce bien là le propos ?), mais l’on y gagnerait en clarté d’intention.

On me rétorquera que ce ne sont là que des mots sans conséquence,[3] qu’ils seront nombreux les visiteurs qui iront voir de la bande dessinée au musée, et qu’il y aurait donc plutôt à s’en réjouir. Alors réjouissons-nous — j’ai sans doute seulement besoin de vacances…

Les sorties de l’été 2010
Kaneko Atsushi – Bambi 4 – Imho
Harvey Pekar & R. Crumb – Harv’n BobCornélius
Grégory Jarry & Otto T. – Village toxiqueFlblb
Liniers – Macanudo #2 – La Pastèque
Mügluck – Le chant des pirates, épisode 1 – Quiquandquoi
Nadja – L’homme de mes rêvesCornélius
Benoît Preteseille – L’art et le sangCornélius
René Simard – Boris 4 – La Pastèque
Tori Miki – Intermezzo vol.5 – Imho

Collectifs
Un fanzine carré B1 – Hécatombe
Revues
Lapin n°43 – L’Association
Essais
Jean-Marie Bouissou – Manga : Histoire et univers de la bande dessinée japonaisePicquier

Requiescat in Pace
Victor de la Fuente (73 ans), dessinateur espagnol ayant illustré L’histoire de France en bande dessinée ainsi que de nombreux albums, sur des scénarios de Jean-Michel Charlier (Les gringos), Patrick Cothias (Josué de Nazareth) ou encore Alessandro Jodorowski (Dieux jaloux et Aliot).

Notes

  1. A moins qu’il ne s’agisse de Jean-Marc Thévenet, commissaire des deux expositions susnommées, et chargé de la direction des catalogues associés, et qui se déclare «engagé depuis longtemps pour la reconnaissance médiatique et publique de la bande dessinée, discipline qu’il considère comme un art à part entière» sur son site officiel.
  2. A noter que la grande exposition de l’année passée osait s’intituler «VRAOUM ! Trésors de la bande dessinée et art contemporain» (à la Maison Rouge à Paris), et repoussait dans le sous-titre le concept de la confrontation. Cependant, le choix d’une onomatopée comme titre principal renvoie non pas à la bande dessinée elle-même, mais une certaine idée de la bande dessinée, comme n’hésitait pas à l’indiquer le dossier de presse : «VRAOUM ! est une onomatopée qui fait image. C’est une trajectoire avec une bagnole à un bout et un concept à l’autre. Un bruit qui fait sens. Nous aimons bien les choses composites comme la bande dessinée, mi-populaires, mi-savantes. […] VRAOUM ! célèbre des rencontres entre des tableaux, des sculptures et des dessins.» On le voit, l’accroche prétendument ludique, résumant-réduisant l’ensemble du médium à un mot qui n’en est pas un, n’était peut-être qu’une autre manière de priver la bande dessinée de parole, et de la réduire à sa seule composante plastique.
  3. Mais le sont-ils vraiment ? Roland Barthes, dans L’Empire des signes (Editions du Seuil, 2007, p. 17.), soulignait «combien il est dérisoire de vouloir contester notre société sans jamais penser les limites mêmes de la lanque par laquelle (rapport instrumental) nous prétendons la contester.»
Humeur de en juillet 2010

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