Vues Ephémères – Eté 2011

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Au fil des années, il est indéniable que Japan Expo s’est progressivement imposé comme LE rendez-vous à ne pas manquer pour les éditeurs de manga. Battant tous les étés un nouveau record d’affluence, le grand Barnum installé du côté de Villepinte est devenu l’endroit où l’on vient présenter ses nouveautés et annoncer les sorties à venir. N’échappant pas à la règle, Pika en profitait donc pour mettre en avant ce qui va certainement constituer son événement de la rentrée : la suite (attendue) de GTO, intitulée GTO Shonan 14 Days, parenthèse en (au moins) six volumes venant compléter le récit des 25 tomes de la série originelle parus entre 2001 et 2003, et les 31 volumes de Young GTO – Shônan Junai Gumi, qui avaient été publiés dans la foulée (2005 à 2009). Et si les livres eux-mêmes n’étaient pas encore disponible sur le stand, les visiteurs pouvaient néanmoins repartir avec un éventail aux couleurs de GTO Shonan 14 Days, un badge estampillé GTO Shonan 14 Days, à moins qu’ils ne se contentent du petit dépliant détaillant les sorties à venir, avec au verso un poster GTO Shonan 14 Days. Bref, Pika avait mis le paquet.

Il faut dire que ce (Great Teacher) Onizuka a fière allure — un bad boy au grand cœur comme on les aime, qui ne s’embarrasse guère des conventions ou de l’étiquette, quitte à jouer les provocateurs. L’introduction qu’en propose Pika sur son site est d’ailleurs évocatrice : «Derrière l’incongruité de certaines situations (Onizuka qui enseigne déguisé en Devilman), les grimaces insensées des personnages et un humour souvent potache, GTO est une série bien plus profonde qu’il n’y paraît. Fujisawa y évoque la démission de la famille, la difficulté à communiquer de certains élèves, leur absence de motivation ou leur désir frustré de reconnaissance, et invite à une réflexion sur la place des adolescents au sein de la société japonaise. À chaque collégien mal dans sa peau, le Great Teacher apporte sa réponse, souvent peu orthodoxe mais efficace. Une façon de se racheter, peut-être, quand on connaît son passé turbulent…»
Visiblement, la suite nouvellement annoncée est au diapason — et Pika de nous allécher : «GTO is back ! Après l’incident avec Teshigawara, Onizuka s’est fait tiré dessus et a fini à l’hôpital. N’étant pas du genre à rester sans rien faire, il décide de participer à une émission de télé ! Mais le voici révélant en direct qu’il a failli enterrer vivante une de ses élèves, Urumi Kanzaki, ce qui n’est pas très correct de la part d’un enseignant. Afin de se faire oublier, il se met en route pour Shônan, sa ville d’enfance, où il va passer 14 jours dépaysants … ou pas !»
Mais voyez-vous, Onizuka (le «peu orthodoxe», le «pas très correct») s’adonne malencontreusement à un vice que l’on ne saurait voir : la cigarette. Et voilà donc que Pika (qui par ailleurs se réjouit de ses excès et de ses débordements) ne souffre pas que l’on puisse le voir, clope au bec, en couverture. Qu’il s’agisse de la couverture annoncée du premier tome, ou de celle du second dont l’illustration a été largement reprise sur les éventails, badges, posters et autres agendas, les cigarettes se sont évaporées, laissant derrière elles des volutes de fumée qu’une retouche aussi imparfaite que maladroite a oublié d’effacer.

On brandira certainement la loi Evin comme motivation principale de cette petite modification, une censure de rien du tout, une censurette, pourrait-on dire. Une loi Evin[1] qui a bon dos, puisqu’elle dispose seulement que : «Toute propagande ou publicité, directe ou indirecte, en faveur du tabac ou des produits du tabac ainsi que toute distribution gratuite sont interdites.» Et il suffit de se tourner vers la couverture du Paroles de Jacques Prévert chez Folio (toujours commercialisé), pour constater que la simple présence d’une cigarette ne saurait condamner un livre à l’index. D’ailleurs, Pika doit bien le savoir, puisque pas moins de 13 des 25 volumes de GTO (la première série) arborent un «Onizuka à cigarette».[2]
Mais il faut croire que la censure a toujours été vue comme un «mal nécessaire» pour permettre aux productions japonaises d’atteindre nos rivages — et continue toujours d’opérer son travail insidieux, souvent caché et rarement explicité.[3] On pourrait évoquer ici le cas de Bokurano, avec ses pages supprimées, ses cases réduites (pour cacher une paire de fesses que l’on ne saurait voir) et autres images retouchées — sans pour autant atteindre le ridicule de nos amis américains, allant jusqu’à dessiner des sous-vêtements à des demoiselles trop légèrement vêtues dans Tenjô Tenge (Enfer & Paradis) d’Oh !Great. Le manga, avec son aura sulfureuse, se doit donc d’être soigneusement accompagné par ses éditeurs (supposément) bien intentionnés.
Et d’évoquer (peut-être) à nouveau le seul exemple d’interdiction d’exposition en magasin en France, qui avait touché Angel d’U-jin, publié chez Tonkam. Mais celui-ci date d’un autre âge (janvier 1996), et omet de plus de mentionner un détail qui a son importance : en effet, Angel fut également l’objet de controverse au Japon. Considéré comme moralement discutable, sa publication fut interrompue et les recueils retirés de la vente. L’auteur se vit alors obligé d’expliquer la situation et d’y inclure un avertissement au lecteur, avertissement qui fut par la suite intégré dans les recueils. Autant dire que la focalisation sur Angel, démonstration supposée de la dangerosité potentielle de normes morales différentes entre le Japon et la France, est plus que discutable…

Onizuka a donc arrêté de fumer — du moins, en apparence. Je ne sais si Pika attend de la correction de ce bien vilain défaut un quelconque impact moral (préservant ainsi les jeunes générations) ou commercial (convainquant des lecteurs qui se seraient montrés réticents sans cela). Verdict à la rentrée ! Et en attendant, bonnes vacances…

<img3824|right>Les sorties de l’été 2011
Edmond Baudoin & Troub’s – Viva la VidaL’Association
Bulu – Mass ExtinctionL’employé du moi, Collection Vingt-Quatre
Jean-Paul Eid – Le Fond du TrouLa Pastèque
Florent Grouazel – Les mauvaises habitudesL’employé du moi, Collection Vingt-Quatre
Pablo Holmberg – EdenLa Pastèque
Rob Hunter – The New GhostNobrow
Victor Hussenot – La CasaWarum
François Olislaeger & Xavier Löwenthal – Les aventures de Wim DelvoyeLa 5e Couche
Carlos Nine – La possibilité du coq, et autres animauxBD Artiste
John Sibbick – Flesh and BoneNobrow
Dave Sim – Cerebus : L’église et l’état Vol.1Vertige Graphic
Otto T. – Dis bonjour à Miss ChoFlblb
Tezuka Osamu – Sous notre atmosphèreEditions H
Drew Weing – En merçà et là

Notes

  1. La loi Evin, ou loi du 10 janvier 1991 relative à la lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme. Cf. Légifrance pour le texte et ses innombrables révisions.
  2. Dans le même ordre d’idée, le zèle de la régie Métrobus à refuser d’afficher dans le métro parisien des affiches sur lesquelles figurent des cigarettes touche à l’absurde et ne se base sur aucun fondement légal, d’autant plus que la secrétaire d’État à la santé s’est engagée à pondre une circulaire précisant que les œuvres culturelles n’avaient pas à subir les foudres de la loi Évin. On se souviendra à ce sujet de la question des affiches de Tati, Coco Chanel, Gainsbourg, vie héroïque, ou les publicités pour Le Point (avec Annie Girardot en couverture) ou Courrier International.
  3. A moins que l’on ne dégaine l’argument massue de la question pédophile, version moderne du point Godwin supposée emporter l’adhésion immédiate aux mesures les plus liberticides.
Humeur de en juillet 2011

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