Vues Éphémères – Été 2017

de

14 juillet — dernière mise à jour de du9 avant la trêve estivale. Dernier texte à produire avant de pouvoir souffler un peu, et laisser le temps à l’écriture (qui est rarement une évidence). Dernier édito avant les vacances, dernier sujet à dénicher, dernières réflexions à structurer. Sauf que voilà, il s’est écoulé plus d’un mois depuis les dernières « Vues Éphémères », et qu’il faut faire le tri dans ce que l’actualité passée a bien voulu faire émerger d’intéressant. D’où l’impression d’une sorte de rattrapage, où il faudrait essayer de compléter ce qui avait dit dans le feu de l’action, ailleurs (et en particulier sur les réseaux sociaux). Dont acte.

« Vous ne connaissez rien à la BD ? Vous croyez tout savoir sur la bande dessinée ? Les Cahiers de la BD sont faits pour vous !
27 ans après la disparition de la dernière série des Cahiers de la BD, le journalisme de bande dessinée se fait rare. Les Cahiers de la BD nouvelle formule se veulent le support d’information de toutes les BD, destiné à tous les lecteurs et lectrices, dans un esprit journalistique séduisant, doté d’une maquette élégante, de formats innovants et de contributeurs talentueux. »

Nostalgie envahissante — parce que le passé représente une sorte de Paradis perdu, et qu’il suffirait de relancer une revue pour que tout redevienne comme avant. Alors oui, relançons les Cahiers de la bande dessinée — pardon, « de la BD ».

Sommaire consensuel — l’esquisse du premier numéro devrait titiller les papilles, mais voilà que l’on se retrouve devant les mêmes auteurs et les mêmes sujets vus et revus par ailleurs. Quelques morceaux choisis : « La question qui fâche : Pourquoi la BD n’intéresse pas les intellos ? », « Interview autour d’un plat de nouilles : les dessins de nappe de Bastien Vivès », « La leçon de BD d’Hugo Pratt », « Pourquoi les héros ne meurent jamais ? Survivance et enjeux commerciaux », « Rodolphe Töpffer, l’inventeur de la BD ».
… et si jamais la campagne de financement participatif dépasse les 35000€, les lecteurs auront droit à un hors-série consacré à… René Goscinny. On aurait aimé plus d’audace[1].

Le fond et la forme ? — la revue est organisée en cahiers de 16 pages, avec une mise en page qui fait la part belle aux illustrations pleine page et aux jeux typographiques (du moins, sur les quelques exemples qui sont fournis)… ce qui pousse à s’interroger sur la place qui sera véritablement accordée aux articles, en particulier pour les interviews.

Étrange campagne de financement — si la promesse d’une nouvelle formule de la revue emblématique s’inscrit dans un mouvement nostalgique, les contreparties proposées pour le financement visent clairement les collectionneurs. Non content de la première vague de pièces proposées (« Afin de soutenir la campagne de financement, quatorze auteurs de BD ont répondu à l’appel des Cahiers en offrant des dessins originaux pour les contributeurs »), Vincent Bernière a doublé la mise dès que le premier palier de financement a été dépassé : « Le rédacteur en chef des Cahiers de la BD cède 30 pièces emblématiques de sa collection afin de permettre aux contributeurs d’aider les Cahiers à franchir le prochain palier de 35 000 euros, nécessaire à produire un 1er hors-série consacré à René Goscinny. »
Les 14 originaux de la première vague cumulaient des « mises de contribution » à hauteur de 11050€ (soit près de 75 % de l’objectif du premier palier, à 15000€). Une fois inclues les 30 pièces supplémentaires de la deuxième vague, on arrive à 30620€ (soit 85 % de l’objectif du troisième palier, à 35000€)[2].

[Note: par curiosité et malgré ces réserves, j’ai participé à la campagne de souscription, dès le second jour. Parce qu’on ne peut pas toujours juger seulement sur les intentions d’un projet, et parce que je souffre de tsundoku[3] à un stade avancé…]

« Des acheteurs de BD loin des clichés : des jeunes, des femmes et une clientèle aisée
Le groupe BD du Syndicat national de l’édition a lancé une étude bisannuelle avec GFK, sur les acheteurs de bande dessinée, révélée lors des Rencontres nationales de la libraire. »

Frustration chiffrée — parce que GfK s’est (de mon expérience) toujours montré plutôt avare de ses données, cette enquête (disponible sous la forme d’une présentation PowerPoint de 18 diapositives) révèle autant qu’elle laisse dans l’ombre. Certes, c’est un peu le jeu de ce genre de communication que d’essayer de chatouiller la curiosité du chaland dans l’espoir de lui vendre l’accès à l’ensemble des données. Et en effet, on a envie de creuser un peu plus, histoire de confirmer ou d’infirmer certaines conclusions. Mais d’un point de vue méthodologique, il est regrettable de ne pas savoir sur quelle base l’étude a été conduite (si ce n’est sur les deux panels proposés par l’institut — sans indication de taille d’échantillon ou de période d’étude).

Accroche fallacieuse ? — autre règle essentielle lorsque l’on aborde ce genre d’étude : toujours garder en tête pour qui elle est réalisée. Celle-ci, destinée aux libraires, s’attache donc à identifier les différentes modalités de l’acte d’achat : en gros, qui achète, quoi et comment. Et cette nuance a son importance, puisque lorsque l’on annonce « des acheteurs de BD loin des clichés », apparaît une part d’amalgame avec le lectorat, en particulier sur la question de sa féminisation potentielle.
Or, le constat est sans appel : en librairie, quand une femme achète de la bande dessinée, dans 70 % des cas, c’est un achat destiné à quelqu’un d’autre[4] ; à l’inverse, quand il s’agit d’un homme, dans 65 % des cas, c’est un achat pour lui-même.

A nouveau, il faut bien garder en tête l’audience à qui cette étude était destinée, lorsque l’on considère la description qui ouvre cette analyse, faisant état d' »un marché en croissance de 20 % au cours des 10 dernières années ». Alors certes, les chiffres fournis par GfK dans ses communiqués de presse annuels (à l’occasion de l’ouverture du Festival d’Angoulême) indiquent en effet une progression de 19 % en valeur entre 2007 et 2016. Sauf qu’il manque un petit détail, qui a son importance : sur la même période, les prix à la vente se sont appréciés de… 23 %. En volume, c’est un marché qui perd 3 % d’exemplaires vendus en dix ans[5].
Mais une fois de plus, on parle aux libraires, dont la marge se base sur un chiffre d’affaire, et non pas sur un nombre d’exemplaires vendus.

Résignation — pour être honnête, il est difficile de critiquer GfK sur la manière dont cette étude est présentée : il manque peut-être des définitions ou les indications de taille d’échantillon, mais l’analyse ne cherche jamais vraiment à entraîner les réflexions ailleurs que sur les acheteurs de bande dessinée. En gardant bien en tête ces limitations, l’étude constitue finalement une pièce supplémentaire à ajouter au dossier de la description du marché de la bande dessinée.

… et donc Vacances — du9 prend ses quartiers d’été, et reviendra à la rentrée. Ami lecteur, lectrice mon amour, je te souhaite exploration et découvertes.

Notes

  1. Ce ne devrait pas vraiment être une surprise — après tout, Vincent Bernière est également le rédacteur en chef des hors-série de Beaux-Arts consacrés à la bande dessinée, dont la liste (non exhaustive) des titres laisse entrevoir un certain nombre de serpents de mer : Polar & BD, Enquête sur les grands maîtres du genre (mai 2017) / Les Secrets des chefs-d’œuvre de la BD de science-fiction (janvier 2017) / Les 100 plus belles planches de la bande dessinée (novembre 2016) / Hergé (septembre 2016) / Sexe & BD, Les interdits de la BD érotique (juin 2016) / Les secrets des chefs-d’œuvre de la BD d’humour (décembre 2015) / Les 100 plus belles planches de la BD érotique (novembre 2015) / Blake et Mortimer face aux grands mystères de l’humanité (juin 2015) / Les secrets des chefs-d’œuvre de la BD (décembre 2014) / Sexe & BD (juin 2014) / Le Rire de Tintin, Les secrets du génie comique d’Hergé (avril 2014) / La Grande Guerre en bande dessinée (avril 2014) / Spirou a 75 ans (août 2013) / Anthologie de la bande dessinée érotique (septembre 2012) / La BD entre en politique (avril 2012) / Humour & BD, Les maîtres du rire (janvier 2012) / Le voyage imaginaire d’Hugo Pratt (mars 2011) / Sexe et BD (mars 2011) / Un siècle de BD américaine, des super-héros au roman graphique (novembre 2010) / Archi & BD, La ville dessinée (juin 2010) / Astérix a 50 ans ! Les secrets de la potion magique (novembre 2009) / Les secrets des maîtres de la BD, astuces, techniques & dessins (janvier 2009) / Qu’est-ce que la bande dessinée aujourd’hui ? (novembre 2008) / Qu’est-ce que le manga ? (novembre 2008) / Tintin à la découverte des grandes civilisations (janvier 2008) / Qu’est-ce que la bande dessinée ? (décembre 2007) / BD (décembre 2003) / Qu’est-ce que la BD aujourd’hui ? (janvier 2003)…
  2. A l’heure où j’écris ces lignes, le 13 juillet en fin d’après-midi, la plupart des pièces aux côtes les plus élevées n’avaient toujours pas trouvé acquéreur : Pratt à 5080€, Pierre La Police à 1580€, Pascal Rabaté à 1580€, Reiser à 1280€, Seth à 1080€, Thierry Van Hasselt à 1080€, Breccia à 880€, etc.
  3. Mot japonais qui désigne (plus ou moins) le fait d’acheter des livres mais de ne pas les lire.
  4. Sans surprise, les femmes sont sur-représentées dans les achats de bande dessinée jeunesse (59 % des acheteurs), un domaine dans lequel — naturellement — on achète plus souvent pour d’autres (près de 75 % des cas). En résumé : « c’est maman qui fait les courses »… loin des clichés, vraiment ?
  5. N’ayant pas accès aux chiffres de GfK, il m’est difficile de statuer sur le fait qu’une telle augmentation des prix viendrait essentiellement de l’introduction de nouveaux formats, intégrales ou romans graphiques.
    Néanmoins, l’analyse des grilles de prix sur la période que j’avais produite au moment de la Numérologie 2014 montre une hausse s’inscrivant dans une fourchette se situant autour des +16 %~+18 %, entre deux extrêmes : +12 % pour un Titeuf (passant de 9,40€ à 10,50€), et +42 % pour Largo Winch (passant de 9,80€ à 13,99€).

    Par ailleurs, quelques calculs effectués sur les données IPSOS à ma disposition pour la période 2007-2014 montre que lorsque l’on considère la répartition des ventes du marché par tranches de prix, les choses sont assez stables — une fois prise en compte cette appréciation moyenne de 23 %. Ainsi, du côté des « albums » (i.e., hors manga et comics), la tranche 9,50€~13,00€ réalisait 6,8 millions d’exemplaires vendus en 2007, soit 33 % des ventes en volume ; en 2014, cela devient la tranche 12,00€~16,00€, qui réalise 6,9 millions d’exemplaires vendus, soit 35 % des ventes en volume. Certes, les tranches les plus élévées (au-dessus de 18€ en 2007, au-dessus de 22,50€ en 2014) montrent une progression marquée (+55 % sur la période, passant de 741000 exemplaires à 1,15 million), mais restent très marginaux par rapport au marché global (à plus de 22,7 millions d’exemplaires).
    En fait, il ressort que la forte appréciation des prix des albums (+27,4 % pour la période, selon IPSOS) se répartit en une « appréciation structurelle » liée à l’inflation qui représenterait 24 points de progression, l’introduction de nouveaux formats à prix élevé ne représentant que 3,4 points de progression, faisant de ce dernier un épiphénomène.

Humeur de en juillet 2017
  • L.L. de Mars

    « La question qui fâche : Pourquoi la BD n’intéresse pas les intellos ? »
    la question qui fâche qui, au juste ?

    Les plus emmerdés par une question aussi finement posée, sont ceux pour qui la réponse qu’elle contient en substance (il ne s’agit pas de savoir si oui ou non « la BD » intéresse « les intellos », mais bien d’affirmer que « la BD » n’intéresse pas « les intellos » et de demander pourquoi) va les priver de leur insulte favorite à l’égard de tout ce qui pense au-delà de trois balourdises sur Tintin, d’une banalité paresseuse de plus sur le cadrage, les super-héros comme mythe contemporain, le dessin dynamique des belges, la bédépédagogique : comment vont-il traiter d’intellos tous ceux qui écrivent vraiment sur notre discipline, maintenant que les intellos écrivant sur la bande dessinée viennent de disparaitre du monde des possibles ?

  • mr_megot

    En ce qui concerne la méthodologie de GfK, cette étude est réalisée sur leur panel consommateur, dont l’échantillon est constitué, je cite, de « 15 000 panélistes de 10 ans et +, représentatifs de la population française, et qualifiés selon leur équipement multimédia, leurs habitudes média, etc. »

    « il est difficile de critiquer GfK sur la manière dont cette étude est présentée »
    Je trouve que c’est assez facile, au contraire… Comme vous le faites d’ailleurs remarquer la confusion acheteur/lecteur brouille largement les conclusions : on part d’une révélation choc sur le fait que ce sont les femmes qui achètent majoritairement des bandes dessinées, pour apprendre finalement qu’elles achètent des bandes dessinées « pour les autres » (enfants, copain), et on termine l’étude par « Près d’1/3 [donc moins d’un tiers] des achats pour soi réalisé par des femmes en librairie… quelle révélation, en effet.