Vues Ephémères – Février 2012

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Cette année, je n'étais pas à Angoulême – de la plus belle des manières, la vie en avait décidé autrement. C'est donc à distance, et par procuration, que j'ai suivi cette 39e édition du rendez-vous annuel de la bande dessinée.

Loin des yeux, loin du coeur, pourrait-on dire – toujours est-il que, très certainement moins impliqué, je n’ai pas ressenti l’urgence ou l’importance de réagir, à chaud, sur ce qu’a pu être ce Festival.
Pourtant, durant l’événement, les différents sites spécialisés se sont essayés, avec plus ou moins de bonheur, à une forme de «reportage en direct», joignant le futile à l’agréable, mais donnant à voir (pour celui qui en aurait déjà fait l’expérience) l’ambiance du lieu. On notera que l’image qui en ressort est forcément déformée : dominent les comptes-rendus des expositions, alors que l’on évoquera plus rarement les cycles de rencontres et de conférences qui se tiennent sur place. Si ce travers est assez logique (si l’on considère que la plupart des journalistes présents cherchent avant tout à réaliser leurs propres entretiens, plutôt que d’aller voir ceux conduits par les autres), l’image du Festival se voit, année après année, amputée de cette partie pourtant bien riche de son animation.

Mais las ! Bien que l’on clame chaque année la reconnaissance accordée à la bande dessinée, il faut reconnaitre que du côté des médias nationaux, le résultat est beaucoup plus mitigé.
Ainsi, comme chaque année, Libération se met «en bulles» pour l’ouverture du Festival, assorti d’un supplément Livres Spécial BD de huit pages. Huit pages qui parlent de bande dessinée sans parler d’Angoulême, ou à peine : on y trouvera l’évocation furtive des expositions qui s’y tiennent dans un article sur la bande dessinée suédoise, et quelques ouvrages piochés dans la Sélection Officielle — mais sans le dire. On pourra au passage apprécier la notule accompagnant un texte sur Metamaus, qui fait étonnamment l’impasse sur la rétrospective du président à Angoulême, pour se focaliser sur sa tenue parisienne : «Art Spiegelman, lauréat du Grand Prix 2011, préside le jury 2012 d’Angoulême où il joue le rôle de commissaire pour l’exposition “Art Spiegelman, le musée privé” qui montre sa vision du patrimoine de la bande dessinée à partir de planches de collectionneurs. Une rétrospective lui sera par ailleurs consacrée au Centre Pompidou en mars et avril.»
Ensuite, c’est silence radio jusqu’au lundi,[1] où l’on expédie le palmares et le Festival d’un simple entrefilet :
«Denis et Bayrou vedettes d’Angoulême
Le vétéran dessinateur-scénariste Jean-Claude Denis a reçu hier le Grand Prix d’Angoulême lors de la 39e édition du Festival international de la bande dessinée. En visite le même jour, François Bayrou, président du Modem et candidat à la présidentielle, a illustré son couplet “produire français” : “Tout ce qui est création culturelle relève du produire français, on le voit bien avec le succès mondial d’Astérix.”»

Rideau.

Du côté du Monde, même combat ou presque : pendant la durée du Festival, l’édition quotidienne reste muette sur l’événement, et la bande dessinée se trouve cantonnée au supplément Livres du vendredi : deux pages, dont une consacrée à quelques critiques et la success story des Simpson en bande dessinée, et un portrait du Président Spiegelman. Il faut un œil aguerri pour y traquer les rares mentions de la tenue d’un Festival : en introduction d’un texte sur Brecht Evens («En compétition au Festival d’Angoulême»), dans le chapeau du portrait d’Art Spiegelman («Tandis qu’une grande exposition lui est consacrée, il préside le Festival d’Angoulême» assorti des titres et lieux des deux expositions qui lui sont consacrées sur place), et, nichée au milieu d’une page, cette information lapidaire :
«Y aller : 39e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Du 26 au 29 janvier de 10 heures à 19 heures. Entrée de 6€ à 30€. www.bdangouleme.com»
Après ce service minimum, il n’y a bien que dans l’édition du lundi que le palmares aura droit à un cinquième de page, malheureusement assorti d’une superbe coquille dans la légende de la photo qui montre un «Jean-Pierre Denis» (sic) triomphant.

Mais on ne fera sans doute pas mieux que Les Inrockuptibles, qui cette année font preuve d’une bonne dose d’ironie (ou de cynisme, au choix), et cantonnent la couverture de ce Festival International à … un cahier spécial de l’édition régionale. Le verdict est sans appel : à moins qu’ils ne soient activement partenaire de la manifestation, pour les médias, Angoulême est seulement une occasion — pas un événement.

Les sorties de février 2012

  • Julien Lacombe & Sarah Arnal – La première fleur du pays sans arbreLes Requins Marteaux
  • Pascal Blanchet – NocturneLa Pastèque
  • Camille Rebetez & Pitch Comment – Les Indociles t.1 – Les Enfants Rouges
  • Ariane Dénommé – Du Chez-soiL’employé du moi
  • Docteur C. et Jérôme & Emmanuel LeGlatin – Mécaniques incertainesBicéphale
  • Docteur C. et L.L. de Mars – Quadrature du champBicéphale
  • Docteur C. et L.L. de Mars – Tanné dedansBicéphale
  • Edimo & Fati Kabuika – La Chiva ColombianaLes Enfants Rouges
  • Gébé – Tout s’allumeWombat
  • Grégory Jarry & Otto T. – En tournage avec Bart O’PoilFLBLB
  • Olivier Josso – Au travailL’Association
  • Kaneko Atsushi – Bambi AlternativeIMHO
  • Killoffer – CharbonsL’Association
  • Hanjo Kim – La mémoire du corpsAtrabile, Collection Sang
  • L.L. de Mars et Jérôme & Emmanuel LeGlatin – Les cloches de RomeBicéphale
  • Jérôme & Emmanuel LeGlatin et L.L. de Mars – L’œil de mon voisinBicéphale
  • L.L. de Mars et Jérôme & Emmanuel LeGlatin – De la coutureBicéphale
  • Jérôme & Emmanuel LeGlatin et L.L. de Mars – Piège à sucreBicéphale
  • Léon Maret – Canne de Fer et Lucifer2024
  • Mana Neyestani – Une métamorphose iranienneçà et là
  • Obata Fumio – L’incroyable histoire de la sauce sojaLa Pastèque
  • Nancy Peña – Les nouvelles aventures du chat botté #3 – Mortefauche6 pieds sous terre, Collection Lépidoptère
  • Vincent Perriot – DOGLa Cerise
  • Ville Ranta – La suite du ParadisRackham, Hors Collection
  • Théa Rojzman – Chacun porte son cielMoule à gaufres

Revues

  • Bananas n°4 – Bananas
  • Jade 877U6 pieds sous terre, Collection Lépidoptère

Puisqu’il le faut…

… Quelques rapides réflexions sur ce palmares, qui comme chaque année suscite son lot d’incompréhensions.
On passera sur le prix Révélation accordé à Gilles Rochier (qui, après deux livres publiés au Groinge, publiait là son quatrième ouvrage chez 6 pieds sous terre, soit marginalement plus que le «trois livres ou moins» du règlement Révélation) — TMLP méritait sans aucun doute d’être remarqué. Par ailleurs, le prix du Patrimoine décerné à Glénat pour l’intégrale Carl Barks reste un mystère — Glénat se contentant ici de traduire une édition italienne, de qualité très relative surtout en comparaison du premier volume publié par Fantagraphics.
La stratégie d’annonce des différents prix était pour le moins surprenante — le Fauve jeunesse ayant été annoncé le premier jour, avant le prix Polar SNCF, puis le prix Fnac, le reste du palmares étant révélé le dimanche. Mais corrigeant son départ calamiteux (le Donald de Glénat, donc) par une série de choix judicieux (Rochier donc, Tatsumi, Jim Woodring, etc.), le jury donnait l’impression de rater la dernière marche en choisissant les Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle pour le prix du meilleur album — un choix qui ne s’impose pas de lui-même, et qui demande à plutôt y voir une manière de récompenser la bande dessinée de reportage, visiblement la dernière tendance à la mode.
Quant à Jean-Claude Denis en Grand Prix — le choix est assez surprenant, à l’approche d’un anniversaire symbolique pour le Festival (et sa 40e édition). Avec un auteur dont le rayonnement n’est absolument pas comparable à celui d’un Spiegelman, on en viendrait à croire que le Festival aurait choisi là un Président plus discret, qui ne lui volerait pas la vedette. Rendez-vous l’année prochaine, pour juger sur pièces.

Notes

  1. Soyons honnête : hasard de l’actualité (d’hier), on parlera d’Angoulême le 28, à l’occasion du retour en arrière sur «le Libé d’il y a quinze ans», qui annonçait le décès d’André Franquin.
Humeur de en février 2012

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