Vues Éphémères – Février 2013

de

Ce devait être une fête. Une fois de plus, Angoulême devait être ce moment de l’année où la bande dessinée, toute la bande dessinée, se retrouvait ensemble pour sa célébration annuelle, s’affichant au grand jour et profitant un instant d’être dans la lumière médiatique. D’ailleurs, c’était écrit un peu partout : la bande dessinée va bien, Les Echos (caution économique s’il en est) titrant triomphalement que «la bande dessinée se moque de la crise»[1], preuves à l’appui : «En volume, le marché de la BD recule, mais le chiffre d’affaires progresse.» Hourra, le chiffre d’affaires progresse — +0,7 % en 2012 selon GfK, +1,2 % selon Ipsos/Livres-Hebdo, remarquable en temps de crise. Et personne pour venir rappeler que ces chiffres sont TTC, et incluent donc une TVA à 7 % sur neuf mois de l’année[2] — ce n’était pas le moment de gâcher la fête, voyons.
Très attendu comme chaque année, le Palmarès Officiel allait couronner une poignée de livres, l’occasion de saluer les œuvres et leurs auteurs, et (parfois) de révéler au grand jour des talents encore trop ignorés. La grande famille de la bande dessinée, à nouveau réunie, devait enfin célébrer les siens — le Grand Prix décerné chaque année devenait l’affaire de tous, puisque chaque auteur présent allait pouvoir voter et élire son champion à la glorieuse Académie. Certes, la liste des candidats considérés ôtait un peu de la surprise qui faisait le charme (ou pas) des éditions précédentes. Effectivement, le processus de l’élection, examiné en détail, était un peu moins limpide et moins démocratique, mais qu’importe ? Les auteurs allaient voter ensemble, et l’Académie des Grands Prix (eux-même auteurs) validerait sans coup férir le choix exprimé par la masse, dans un grand élan de vision partagée.
Angoulême, ce devait être tout cela. Mais il a plu sur la fête, les invités se sont écharpés, et la belle célébration a fini en eau de boudin. Et, pour accompagner ce lendemain qui déchante, une sortie plus que remarquée de la Ministre de la Culture en forme de mini-clash, au point que les médias se retrouvent (du jamais-vu !) à reparler de bande dessinée[3].

La situation du marché de la bande dessinée en général, et celle des auteurs en particulier, n’est pas nouvelle. On constate d’ailleurs qu’à côté du discours triomphaliste encore largement diffusé par des journalistes éblouis par les ventes des best-sellers, la façade commence à craquer, jusque dans les colonnes du Soir, ou avec le documentaire «Sous les bulles» de Maïana Bidegain et Joël Callède, diffusé pour la première fois durant le Festival. On ne le dira pas assez, il reste bien du travail pour réussir à convaincre les médias que la bande dessinée n’est pas seulement une question de détente et de dédicaces (année après année).
Depuis quelques temps, le Palmarès Officiel d’Angoulême laisse perplexe. Il est vrai que l’on cherche souvent à y décrypter, en creux, une sorte de vision éditoriale qu’aurait affirmée le jury dans ses choix. Sauf que le Festival livre un palmarès en kit, où les dix récompenses[4] sont décernées par… six jurys différents[5], et jouent sur six sélections plus ou moins distinctes[6]. Difficile donc d’y discerner l’affirmation d’un regard particulier.
Mais au-delà d’un Palmarès qui fait rarement l’unanimité (et que, au fil des ans, on finit par ne plus considérer qu’avec une vague curiosité), c’est autour de l’élection du Grand Prix que sont apparues cette année les fissures les plus importantes dans cette jolie image de la Grande Famille de la Bande Dessinée. Sans nul doute, les «fuites» venant de Lewis Trondheim ont, ces dernières années, levé le voile sur les coulisses des délibérations de l’Académie — et sérieusement entamé son image et son apparence de légitimité dans les choix qu’elle faisait. Nouvelle preuve pour cette édition, où selon les propos de l’un des anciens Grand Prix cité dans 20minutes, Willem aurait émergé comme un choix «par défaut» pour une Académie majoritairement opposée à l’élection d’un auteur japonais : «A la rigueur, Taniguchi, qui a un trait moins manga, aurait pu avoir une majorité, mais Otomo et Toriyama ont exacerbé à plein le racisme anti-manga de certains membres de l’Académie. Quant à Chris Ware et Alan Moore, ils n’avaient tout simplement pas lu leurs œuvres. C’est un peu la honte.»[7]
Le nouveau mode de sélection du Grand Prix avait laissé planer l’idée d’une culture partagée — après tout, bien peu de monde avait pu trouver à redire à la liste des 16 noms qui étaient proposés. La fracture est d’autant plus violente : comment, en effet, comprendre cette opposition à une culture manga qui a depuis longtemps su se débarasser de l’aura sulfureuse de ses débuts[8] ? comment imaginer qu’un auteur de bande dessinée actuel ne connaisse rien à l’œuvre d’Alan Moore[9] ou de Chris Ware[10] ? Les mots volent, certains faisant valoir «la plus prestigieuse académie de la bande dessinée», d’autres fustigeant la «gérontocratie» en place, et le Festival accouchant de deux Grands Prix (dont un spécial) aux allures de tentative de conciliation, mais qui n’abuseront personne.

La bande dessinée n’est pas une grande famille. La bande dessinée est divisée, aussi diverse qu’irréconciliable, au sein des auteurs, parmi ses lecteurs et jusque dans les rayons des libraires. Le Festival d’Angoulême, qui revendique année après année l’œcuménisme le plus large, exprime pourtant dans la géographie de ses lieux cette réalité (éparpillant dans la ville Monde des Bulles, Nouveau Monde, Espace Para-BD et autres Little Asia), mais continue visiblement à entretenir et à faire croire en la jolie image. C’est peut-être là sa principale réussite.

Notes

  1. Article signé par David Barroux dans l’édition du 31 janvier 2013, jour d’ouverture du Festival.
  2. Les éditeurs ayant pour la plupart anticipé le mouvement avec une hausse des prix dès le 1er janvier.
  3. Même s’il faut reconnaître que, bien rapidement, il s’est surtout agit de s’intéresser à cette nouvelle irruption de Twitter dans les échanges entre ministre et journalistes. De la bande dessinée, sa crise, ses auteurs paupérisés, il ne sera plus question.
  4. J’y inclus volontairement le Grand Prix qui, techniquement, est décerné par la Ville d’Angoulême et non pas par le Festival, mais qui y est étroitement lié, au point que les représentants de la société Neuvième Art+, organisatrice du FIBD, assistent aux délibérations de l’Académie.
  5. Outre l’Académie des Grands Prix, il y a le «Grand jury» pour les Prix du Meilleur Album, Prix Spécial du Jury, Prix de la Série, Prix Révélation et Prix du Patrimoine ; un vote du public pour une sous-sélection de la Sélectrion Officielle établie par un jury de libraires Cultura pour le Prix du Public ; un jury jeunesse pour le Prix jeunesse, un jury de personnalités pour le Fauve Polar SNCF, et enfin un jury spécifique pour le Prix de BD Alternative.
  6. Officielle, Cultura, Jeunesse, Patrimoine, Polar et BD Alternative.
  7. Autre honte à relever, cette déclaration de certains membres du Grand Jury, reconnaissant ne pas avoir pris le temps de lire dans la Sélection Officielle les «trop gros bouquins, dans lesquels il est dur de rentrer». On touche à la faute professionnelle…
  8. L’article de Pascal Lardellier dans le Monde Diplomatique datant de… 1996.
  9. Watchmen et V pour Vendetta datent d’un quart de siècle, et ont tous deux bénéficié d’une adaptation au cinéma. Sans compter l’imposante exégèse dont Moore a fait l’objet ces dernières années.
  10. Récompensé par ce même Festival pour son Jimmy Corrigan très exactement dix ans auparavant.
Humeur de en février 2013

Les plus lus

Les plus commentés