Vues Éphémères – Février 2014

de

Après deux ans d’abstinence pour des raisons diverses (et essentiellement personnelles), l’édition 2014 a marqué mes retrouvailles avec le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême.
L’occasion de renouer avec un Festival qui, au fil des ans, reste étrangement familier, ajustant discrètement sa formule sans jamais vraiment la bousculer. Cette immuabilité se retrouve dans les conversations que l’on peut tenir sur place, où les chutes de neige de 2006 et la délocalisation sur le site de Montauzier en 2007 reviennent souvent, occurrences uniques et mémorables dans une succession d’éditions qui finissent par se mélanger dans un souvenir indistinct.
Et pour le meilleur et pour le pire, le Festival d’Angoulême reste égal à lui-même, regroupement hétéroclite d’entités parfois irréconciliables. Les années passent, et (peut-être à cause de ces deux années d’absence), ce grand écart évident entre des conceptions radicalement opposées continue de me frapper et de me surprendre.

D’un côté, les tables chargées de livres qui constituent les stands de la Bulle New York, derrière lesquelles se trouve toujours un auteur ou un éditeur avec qui engager la conversation.
De l’autre, les structures fermées des grands éditeurs du Monde des Bulles (avec leur batterie d’auteurs en dédicace), où l’on se promène comme dans une librairie avant de passer à la caisse.
(et même si tous les éditeurs, petits et grands, ont pour objectif de vendre, ne serait-ce que pour couvrir les frais engagés par leur venue à Angoulême, chacun envisage d’une manière différente son rapport à ses lecteurs, mais aussi à ses auteurs, dans une symbolique éloquente)

D’un côté, des polémiques largement relayées[1] qui envisagent avant tout la bande dessinée comme un nouveau territoire à investir, simple extension d’un conflit qui fait déjà rage par ailleurs ; ce n’est finalement que le statut médiatique du Festival d’Angoulême (anomalie annuelle et récurrente) qui lui vaut cette attention particulière.
De l’autre, la pureté du regard de Willem exposé à l’Hôtel Saint-Simon, témoignant de cet esprit Hara-Kiri qui serait aujourd’hui ô combien salutaire, mais dont on imagine mal comment il pourrait encore s’exprimer sans s’attirer les foudres du «politically correct».

D’une part, l’exposition Tardi, proposant l’intégralité des planches de Putain de guerre !, dans un dispositif aussi démonstratif que paresseux, donnant l’impression de se focaliser sur la seule mise en couleur des planches[2] alors qu’il y aurait eu bien plus à dire ou à montrer — et ne parlons pas de la dernière salle, à la scénographie grandiloquente et frôlant le ridicule, qui venait conclure une longue traversée des tranchées.
D’autre part et à l’étage, l’exposition Gus Bofa, dans sa retenue, laissait bien plus éclater la sourde colère de l’auteur à l’égard de la grande boucherie — suscitant chez le lecteur l’envie d’en découvrir un peu plus, et peut-être de rassembler le courage qui lui permettrait d’affronter le superbe pavé récemment sorti chez Cornélius.

Enfin, d’un côté, la crispation d’une partie du «micrososme» autour du nouveau système adopté pour la désignation du Grand Prix, sur fond de clash des générations, opposant (pour reprendre la formule d’un «journaliste influent») les «jeunes abrutis gérontophobes bouffeurs de sushis et de hamburgers pas frais»[3] aux Sages de l’Académie.
De l’autre, les rencontres lumineuses avec ces auteurs encore bien verts — l’élégance de Peter Blegvad (son Livre de Léviathan étant une bien belle révélation, sans aucun doute), la complicité mutine de Joost Swarte et Willem (Grand Prix majeur), Herr Seele (patrimoine vivant, donc) et son happening permanent — tous trois servis par des interlocuteurs irréprochables…

C’est d’ailleurs sur cette dernière note que je préfère m’attarder, tant ce Festival (au-delà de tous ses défauts) s’est révélé riche en rencontres, en retrouvailles, en échanges, en discussions, en découvertes. Mastodonte écrasant et imparfait, plus reflet que vitrine de ce qu’est (ou pourrait être) la bande dessinée, Angoulême, finalement, ne vaut bien que ce que l’on décide d’en faire.

Notes

  1. Soit le partenariat du Festival avec la société SodaStream et la pétition que celui-ci a suscité d’une part, et l’exposition «Fleurs qui ne se fanent pas» et l’exclusion de l’éditeur révisionniste japonais NextDoor d’autre part.
  2. L’ensemble des cases, en format panoramique, était ainsi présenté en double, la version au trait surplombant la version en couleur.
  3. Profitons-en d’ailleurs pour souligner, une fois de plus, l’indigence de la programmation de l’espace Little Asia — où, si l’on exclut les projections et les performances graphiques, ne restent qu’une pauvre conférence (sur Urasawa) et quatre cérémonies-débats autour de Taipei/Taiwan [3] et du manhwa coréen [1].
    Qui plus est, rappelons que Taiwan était déjà présent en 2012 et 2013, que la Corée était présente l’année dernière, et qu’elle venait enfin proposer ici une animation «clé en main» («avec un stand collectif conçu et animé par le Komacon, organisme dédié en Corée à la promotion des manhwas, K-comics, animés et autres créations issues du talent des auteurs coréens») — il n’y avait donc pas là de raison de s’enthousiasmer.
    Hors les quelques rencontres internationales, ce n’est finalement qu’au sein du cycle de conférences du Conservatoire (sous la houlette de Jean-Paul Jennequin) que manga et comics ont finalement pu trouver refuge.
Humeur de en février 2014

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