Vues Éphémères – Février 2018

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Angoulême venant de s’achever, c’est généralement l’heure des bilans, le moment des analyses et des critiques, le moment où l’on considère la teneur de cette dernière édition et de son palmarès. Le moment, en définitive, où l’on clôt la saison de ce feuilleton annuel, qui connaît quasi immanquablement ses prémices avec les scandales estivaux, suivis par la Sélection Officielle automnale, avant d’aboutir à cette conclusion hivernale en forme de « happy end ». D’une certaine manière, c’est aussi l’occasion de constater les avancées du regard porté sur la bande dessinée, au travers de la couverture médiatique de ce qui est sans aucun doute l’événement majeur du neuvième art.

Dans la presse, on peut dire que c’est unanime : cette 45e édition aura été tournée vers le Japon. « Jamais Angoulême n’a autant révéré le manga. » [Le Monde] ; « Le manga, nouveau pilier du festival d’Angoulême » [20 Minutes] ; « Festival BD à Angoulême : du manga et de la fête » [France Bleu] ; « Cette année, le festival d’Angoulême se mue en vitrine de la bande dessinée japonaise. » [itele] ; « Festival international de la bande dessinée 2018 : Angoulême à l’heure japonaise » [Télérama] ; « Festival de la bande dessinée d’Angoulême 2018 : destination Japon ! » [Connaissance des Arts] ; « Cette année, plus que jamais, le Festival d’Angoulême, dont la 45e édition s’est achevée dimanche soir, avait décidé de faire la part belle à la création japonaise. » [Le Parisien]

Mais là où l’organisation du Festival choisissait de mettre en avant des arguments culturels[1], les médias se sont empressés d’y trouver des justifications bien plus terre à terre : « Un choix artistique qui accompagne une véritable tendance de fond et qui fait de la France le deuxième marché du manga derrière le Japon. […] Il s’est vendu 15 millions de BD japonaises l’an dernier dans l’Hexagone, pour un chiffre d’affaires global de plus de 115 millions d’euros et une progression des volumes de ventes, pour la troisième année consécutive, de 9,8 %. Sur les cinquante albums de bande dessinée les plus vendus en 2017 dans le pays, dix-huit sont des mangas. » [Le Monde] ; « Une envie aussi, sans doute, de rajeunir un peu le public de cette fête annuelle de la bande dessinée. Une façon enfin de s’adapter à la réalité économique : la France est le deuxième marché du manga au monde après le Japon. 15 millions d’exemplaires se sont écoulés en 2017, soit une progression de 9,8 % pour la troisième année consécutive. » [Le Parisien] ; « Si le Japon est le premier marché mondial de la bande dessinée, le France, elle, est le deuxième consommateur de manga dans le monde. Après le Japon bien sûr, mais avec tout de même 30 % des ventes de BD. » [20 Minutes] ; « Véritable phénomène d’édition depuis une quinzaine d’années en France, le manga représente aujourd’hui 30 % du marché de la BD dans notre pays. » [Culturebox]

Dans d’autres circonstances, cette révélation d’un « véritable phénomène d’édition depuis une quinzaine d’années » que l’on semble tout juste découvrir, aurait de quoi faire sourire. Pas du côté des journalistes, qui y voient plutôt l’occasion de jouer les pédagogues : « […] le manga a longtemps été victime d’une mauvaise de réputation, d’un étrange paradoxe, associé à la jeunesse et au Club Do d’un côté, et au sexe et à la violence de l’autre. Il l’est d’ailleurs toujours, un peu, par certains. » [20 Minutes] ; « D’abord publié de façon sporadique dans des fanzines et des magazines spécialisés, le manga fait son apparition en France au début des années 1990 avec Akira, le chef-d’œuvre SF de Katsuhiro Otomo, qui offre à la BD japonaise son premier rayonnement en Occident. La télévision, à travers la diffusion de dessins animés japonais comme Cobra, Dragon Ball ou Nicky Larson, a continué d’aiguiser l’appétit des lecteurs français. Le genre ne cessera de s’enraciner jusqu’à représenter un tiers des BD éditées sur le territoire aujourd’hui. » [Le Monde] ; « La plupart des mangas se lit de droite à gauche comme au Japon, mais certains, pour les adultes, ont été adaptés à la lecture occidentale, pour les rendre plus accessibles. » [France 3] ; « Mais que sait-on vraiment du manga ? Comment est-il né ? Que peut-on y trouver ? Le Festival d’Angoulême propose cette année de plonger dans cet univers à travers trois expositions. Trois auteurs, trois générations, de quoi oser s’aventurer. Visite guidée. » [Culturebox]

Comme indiqué dans l’article du Monde[2], le manga est présent en France depuis le début des années 1990, et représente 30 % des ventes de bande dessinée en France depuis… 2005 (chiffres GfK). Selon l’enquête sur la lecture de bande dessinée réalisée en 2011, près d’un français sur quatre (24 %) âgé de 15 à 39 ans a lu du manga ou en lit encore ; qui plus est, seulement 4 % des lecteurs de bande dessinée de plus de 15 ans déclarent ne pas connaître le manga, alors que 40 % d’entre eux disent aimer (« bien » ou « beaucoup ») le genre. Enfin, il y a dix ans déjà, Beaux-Arts Magazine publiait un hors-série intitulé « Qu’est-ce que le manga ? »
Et pourtant, une partie des médias continue de présenter le manga comme une curiosité exotique, une mode assez incompréhensible, ou encore un territoire étrange où l’on s’aventure timidement.
Mais étonnamment (et en particulier pour tous ceux qui estiment que je suis toujours en train de râler), je serais tenté d’y voir un signe d’amélioration de l’image de la bande dessinée japonaise : après tout, il y a quelques années, les positions d’opposition s’étalaient fièrement, depuis le tristement fameux « Ce que nous disent les mangas » de Pascal Lardellier dans le Monde Diplomatique en 1996, jusqu’au « Maudits mangas » de Michel Temman dans Libération en 2007. Désormais, c’est un regard intrigué qui se manifeste, convaincu par l’argument du poids économique indéniable qu’il y a peut-être là quelque chose digne d’intérêt. En espérant que ce 45e Festival d’Angoulême ait réussi, sinon à complètement les convaincre, du moins à les encourager dans leur exploration.

Notes

  1. Dans son éditorial, Stéphane Beaujean, directeur artistique de la manifestation, écrivait ainsi dans son éditorial : « L’événement, cette année encore, s’inscrit dans cette perspective en agrandissant l’espace accordé à la création japonaise, la plus prolixe de la planète. Une démarche qui entre en synergie avec l’actualité des relations franco-japonaises, alors que le Japon lance l’an prochain un programme, Japonismes 2018, destiné à célébrer 160 ans de relations diplomatiques entre nos deux pays. » A cet anniversaire s’ajoutait les 90 ans de la naissance d’Osamu Tezuka, à qui était consacré l’une des expositions majeures de ce Festival — exposition dont j’ai eu l’honneur de partager le commissariat, avec Stéphane Beaujean.
  2. Lequel s’emmêle quelque peu dans la chronologie : les dessins animés japonais ont précédé les publications de manga en France, et non l’inverse — le manga se retrouvant par la suite souvent accusé des maux reprochés en premier lieu aux dessins animés.
Humeur de en février 2018
  • Lionel Boy

    En tout cas, Xavier, je tiens à vous féliciter pour la qualité de votre exposition consacrée à Osamu Tezuka. Vue pendant le festival, j’y suis retourné cette semaine afin de profiter pleinement (i.e. sans la foule) des planches et des textes explicatifs. Évidemment, elle ne pouvait pas être exhaustive mais elle a permis de voir l’étendue du talent du mangaka tout en restant simple et pédagogique. J’en aurais bien pris 2 ou 3 salles de plus mais ce fut déjà une expérience formidable et j’espère que vous poursuivrez longtemps votre collaboration avec le festival. Encore bravo et merci !