Vues Éphémères – Février 2020

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Disons-le tout de suite : au cours des quelques années que j’ai essayé me tenir à cet exercice d’éditorial mensuel, je crois que je ne me suis jamais retrouvé confronté à une telle situation. Depuis début janvier et les vœux du SNE, c’est à croire que les grands éditeurs se sont donnés le mot pour se lancer dans une surenchère de déclarations improbables, tirant à boulets rouges sur le fameux « rapport Racine ». Face à un tel barrage, les associations d’auteurs ne cèdent pas un pouce de terrain et ripostent dans de longues argumentations documentées (sur Twitter) ou dans des tribunes (dans Le Monde). Difficile dans un tel contexte de venir apporter un commentaire pertinent qui ne serait pas immédiatement dépassé par les événements. Il faut également souligner qu’un certain Festival de bande dessinée sur les rives de la Charente à la fin janvier m’a pas mal accaparé, me laissant encore moins de temps (et d’énergie) pour pouvoir prétendre même suivre l’ensemble des rebondissements de l’affaire. Bref, je m’y pencherai à tête reposée dans les semaines qui viennent. En attendant, revenons justement sur cette 47e édition du Festival d’Angoulême, qui s’est achevée il y a deux semaines. Et au sein de la couverture médiatique qui lui a été accordée, je voudrais m’arrêter aujourd’hui sur le bilan dressé par Olivier Mimran dans 20 minutes, intitulé : « Festival d’Angoulême 2020 : Un succès populaire un peu plombé par un palmarès trop pointu. »

Personnellement, je trouve que ce titre est un peu timide — pourquoi écrire « trop pointu », alors que dans le chapeau qui suit, on nomme clairement les choses ? Certes, il y a bien les guillemets autour de « élitistes », comme si on ne voulait pas trop y toucher. Mais au moins, on est en terrain connu : populaire contre élitiste, c’est simple, c’est net, choisissez votre camp. Et Olivier Mimran a choisi.
Bon, il ne le dit pas ouvertement : il est journaliste, et en France, on continue d’imaginer que les journalistes peuvent être neutres — d’ailleurs, on a tôt fait d’accuser certains d’être « militants ». Ce qui fait que ce n’est pas Olivier Mimran qui déplore ce palmarès trop « élitiste » (même si l’on a toutes les raisons de penser le contraire), mais le public qui s’est déplacé nombreux. D’ailleurs, le public est à l’honneur dans cet article, où l’on va croiser « Maxence, venu d’Arles avec ses deux filles de 7 et 9 ans », « Jean-Yves, un retraité venu de la ville voisine de Jonzac » et « Romane, une jeune angoumoisine », désignés donc porte-paroles de « la frustration du grand public »[1]. Car le grand public regrette de s’être déplacé pour pas grand chose, le grand public s’insurge.
Attardons-nous un moment sur les raisons de cette frustration.

« Premier sujet de contrariété : les expositions proposées cette année s’adressaient majoritairement à un public expert. » Alors que le grand public, ce sont avant tout les deux filles (7 et 9 ans) de Maxence, qui n’ont pas trouvé grand chose à se mettre sous la dent ; ou encore ces «  »simples » fans de petits Mickeys » qui font la moue devant Nicole Claveloux, Jean Frisano, Wallace Wood ou Antoine Marchalot. Pas que ce ne soit pas bien, oh là là non (on se veut ouvert et large d’esprit), mais « mettre un coup de projecteur sur une BD un peu confidentielle, c’est chouette, mais ça frustre ceux qui sont venus pour les séries grand public, celles qu’on trouve à l’hypermarché du coin » (dixit Jean-Yves)[2].
On appréciera ce portrait tout en nuances : un grand public infantilisé, entretenant peu d’attentes vis-à-vis de ses lectures et se contentant de ce qu’il trouve à l’hypermarché du coin. En fait, ce que dépeint Olivier Mimran, c’est un grand public mythique, dont on peine à trouver une quelconque réalité dans les différentes études réalisées sur le lectorat ou les acheteurs de la bande dessinée. Une sorte de majorité silencieuse, mais effroyablement minoritaire.

Deuxième point qui coince : « La consécration de la BD « d’excellence » », paradoxale selon Olivier Mimran, et dont l’explication est à chercher du côté de « ce décalage entre les choix faits par des initiés (les Fauves sont décernés par un jury de relatifs connaisseurs) et la majorité du lectorat amateur de bande dessinée ». Je ne vais pas pinailler sur le fait que « initié » et « relatif connaisseur » ne sont pas tout-à-fait synonymes (il s’en faut), mais peut-être faudrait-il rappeler à Olivier Mimran que le prix du Public[3], justement, a sciemment choisi de snober Les Indes Fourbes (« la BD tout public par excellence » selon Romane) pour lui préférer l’excellent Saison des Roses de Chloé Wary. Comme quoi, le public est bien loin de l’image que certains journalistes voudraient à tout prix lui coller.

Les anglo-saxons ont un proverbe qui dit : « Everything before a ‘but’ is a lie »[4], et que l’on pourrait traduire par : « Tout ce qui précède un ‘mais’ n’est que mensonge. » Et de fait, on peut s’interroger sur le nombre d’affirmations qui parsèment l’article de 20 minutes, et qui se retrouvent rapidement contredites par un « mais » intempestif.
Un constat peut-être un peu excessif, mais… Bien sûr, le Festival a vocation a être prescripteur, mais… Mettre un coup de projecteur sur une BD un peu confidentielle, c’est chouette, mais… L’attribution du Fauve d’Or de cette 47e édition à Révolution, de Grouazel et Locard, ne souffre pourtant, objectivement, aucune contestation : c’est probablement l’un des meilleurs albums de l’année. Mais… C’est un livre admirable mais…
Vous l’aurez compris : l’article d’Olivier Mimran est particulièrement intéressant dans ce qu’il nous apprend sur un certain regard sur le Festival d’Angoulême. Mais on a tout à fait le droit de n’en avoir cure.

 

Notes

  1. On sait bien que l’exercice du micro-trottoir n’est en aucun cas une forme de sondage réalisé in situ qui viserait à prendre le pouls de ce que pense le public. Bien au contraire, il s’agit avant tout d’une manière d’illustrer et de valider, par une sélection habilement réalisée, l’opinion déjà établie du journaliste lui-même. Maxence, Jean-Yves et Romane sont ainsi probablement bien plus les porte-paroles d’Olivier Mimran que ceux d’un hypothétique grand public.
  2. On notera que bien souvent, lorsque l’on défend le grand public, ce n’est pas parce que l’on s’en revendique — c’est principalement par altruisme, pour « ceux qui… » Les stratégies déployées dans ce genre de discours mériteraient que l’on s’y attarde — une prochaine fois, peut-être.
  3. Décerné par un jury de lecteurs volontaires de Nouvelle-Aquitaine, tirés au sort par France Télévisions. Huit titres choisis au sein de la Sélection Officielle par des journalistes et spécialistes de la littérature de France Télévisions ont alors été proposés à ces neufs « représentants du public ». Les huit titres en question étaient : Dans l’abîme du temps de Gou Tanabe (Ki-oon), In Waves de AJ Dungo (Casterman), Le Loup de Jean-Marc Rochette (Casterman), Les entrailles de New York de Julia Wertz (L’Agrume), Les Indes Fourbes d’Alain Ayroles et Juanjo Guarnido (Delcourt), Préférence système d’Ugo Bienvenu (Denoël Graphic), Révolution t1 Liberté de Florent Grouazel et Younn Locard (Actes Sud/L’an 2) et Saison des Roses de Chloé Wary (Flblb).
  4. D’autres versions un peu plus hautes en couleurs existent, mais le sens global reste le même.
Humeur de en février 2020

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