Vues Ephémères – Janvier 2008

de

La tentation du livre

«La surproduction, c’est les autres.» C’est un peu ce que l’on pourrait ironiser chaque fois qu’un éditeur vient se plaindre de l’escalade du nombre de sorties, année après année, sur le marché de la bande dessinée — sans mentionner son propre rôle dans la course à l’armement. Mais voyez-vous, il faut bien occuper la place, soutenir son chiffre d’affaire dans une économie où les ventes au titre diminuent, et enfin se jeter comme un seul homme sur la moindre opportunité en espérant qu’elle délivre son best-seller. Dans cette course en avant qui atteint des sommets, les grands éditeurs ne se posent plus la question de savoir si oui ou non, tel ou tel livre est nécessaire pour le lecteur. Il lui suffit d’être nécessaire dans leur «business plan», indispensable à leur «P&L», essentiel pour leur chiffre d’affaire.

L’an dernier, au Festival d’Angoulême, le Président Trondheim avait inauguré les «24 heures de la bande dessinée», décalque de la performance des «24-hour comics» américains, où des auteurs se lancent dans la création d’un récit de 24 pages en 24 heures. Une performance que l’on pouvait heure après heure sur le site correspondant, découvrant au fil du temps la progression des uns et des autres. L’aspect événementiel et spectaculaire passé, le résultat final était loin d’être inoubliable. Et pourtant, voilà que Lewis Trondheim (dans son rôle de directeur de collection chez Delcourt) publie Boule de Neige, recueil de neuf des participations jugées les meilleures. Et de conclure sa préface en précisant que l’objectif était «de laisser une trace plus durable, parce que internet, c’est très bien, mais les livres, c’est très mieux.»[1]

On peut bien imaginer le dilemme devant lequel se trouve aujourd’hui Lewis Trondheim : auteur prolifique et largement reconnu (au même titre que Joann Sfar), Trondheim est arrivé à un stade où tout ce qu’il produit est sinon de l’or, du moins l’assurance d’un certain succès. Quand on se met à publier vos carnets de croquis quasiment tels quels, et que le public en redemande, il reste de moins en moins d’idées que l’on peut juger indignes de connaître le sacre du livre.
Le problème devient plus aigu encore lorsque l’on porte aussi la casquette de directeur de collection chargé de faire fructifier cette dernière — surtout quand l’on entend évoquer qu’en dehors de deux noms (le sien et celui de Joann Sfar), les ventes ont plutôt du mal à décoller. Alors, on se retrouve à devoir racler les fonds de tiroir (parfois virtuels) et jouer les locomotives commerciales pour un Shampooing quelque peu à la traîne.
Ainsi, on notera la sortie récente (toujours chez Shampooing) du Nico Shark de Frantico. Composé au jour le jour, en prise/réaction directe aux déclarations et images du mois de Mai de l’année passée, les strips du web se retrouvent agrandis pour occuper les pages de ce petit livre cartonné et coloré, au prix pas si petit que ça (7.95€ quand même). A nouveau, ce qui pouvait être pertinent dans l’immédiateté du blog (dessiné ou pas) ne l’est plus dans le cadre du livre, et au-delà des éventuelles interrogations sur l’identité de l’auteur, c’est encore la même question qui se pose — avec plus d’acuité encore pour ce projet avorté, abandonné brusquement comme on lâcherait un jouet — était-il vraiment indispensable de le transposer du web à l’imprimé ?

Je ne voudrais pas donner ici l’impression de chercher à intenter un procès en règle à Lewis Trondheim — après tout, il est loin d’être le seul à avoir choisi de publier en livre le contenu de «blogs BD».[2] Mais il faut reconnaître que sa formule («internet, c’est très bien, mais les livres, c’est très mieux») est maladroite, et qu’elle est symptomatique d’une certaine mentalité clamant sinon la supériorité, du moins la nécessité du livre.
Si d’une part, on peut s’interroger sur l’utilité de créer un énième livre là où le web suffirait, on peut également se demander dans quelle mesure cette perspective — cette ambition pourrait-on dire — de sauter le pas vers l’imprimé, ne muselle pas toute la créativité que l’outil Internet pourrait apporter. Ainsi, tous ces «blogs BD» s’organisent dans la forme policée d’une page, dans une organisation spatiale et narrative qui demeure identique à ce qui pourrait arriver dans le cadre du papier, prisonnier des formes canoniques du strip ou du gag-en-une-page.
Sans forcément tomber dans une hypertextualité complexe,[3] il est étonnant que, bien qu’affranchies du papier et de la page, les possibilités offertes par la cohabitation potentielle de différents médiums sur la même page (animation, sons, photos, textes …), ou les variations de longueur (de la simple case au roman-fleuve) n’aient pas été plus explorées. Et étonnamment, on revient encore sur l’époustouflant When I am King du Suisse demian5 … un travail qui date (au moins) de 2001. Presque sept ans (de réflexion ?) plus tard, ce récit fait toujours figure de précurseur.

La situation se trouve ainsi bloquée : d’un côté, les auteurs désireux d’être repérés par un éditeur, afin de décrocher un contrat rémunérateur pour un livre[4] ; de l’autre, les éditeurs souvent frileux, qui préfèrent capitaliser sur un récit existant et surtout, ayant fait ses preuves, que de se lancer dans l’inconnu d’une nouvelle création. Chacun s’accordant donc sur l’intérêt de produire du «prêt-à-publier», et de laisser de côter les expérimentations inutiles — et surtout gratuites.
Bien sûr, l’argent reste encore une fois le nerf de la guerre. Et il y a fort à parier que tant que l’on n’aura pas trouvé de «business model» intéressant et/ou novateur pour valoriser le travail des auteurs,[5] on restera sur l’idée que «les livres, c’est très mieux». Et tous les efforts des web-auteurs, tournés vers le Graal de la publication, ne feront que venir confirmer cette idée…

Les sorties de Janvier 2008
Ambre – StratesSix pieds sous terre, Hors-Collection
Charles Berberian & Anna Rozen – Les gensAlain Beaulet éditeur
Stephane Blanquet – La chair nue s’articuleAlain Beaulet éditeur
Daniel Casanave & Robert Cara – L’amériqueSix pieds sous terre
Marianne Dubuc – La merLa Pastèque
Emily Flake – Elles ne vont pas se fumer…Editions çà et là
Jean-Claude Forest – N’importe quoi de chevalL’Association, Collection Eperluette
Jochen Gerner – Contre la bande dessinéeL’Association, Collection Eprouvette
Katsumata Susumu – Neige RougeCornélius, Collection Pierre
Erik Kriek – Gutsman #10 – Oog & Blik
Francois Matton – Sous tes yeuxLa 5ème Couche & P.O.L, Hors Collection
Baltazar Montanaro – Caresses dérailléesL’Oeuf
Nancy Peña – Les nouvelles aventures du chat botté t2 : Le BasilicSix pieds sous terre, Collection Lépidoptère
Leif Tande & PhlppGrrd – Danger publicLa Pastèque
Pieter de Poortere – Dickie 3 – Les Requins Marteaux, Collection Inox
Gilles Rochier – Dunk chicken and bloodEditions Groinge
Christian Rosset – Avis d’orage en fin de journéeL’Association, Collection Eprouvette
Sakabashira Imiri – NekokappaIMHO
Aude Samama – L’intrusionRackham, Le signe noir
Mathieu Sapin – Salade de Fluits 2 – Les Requins Marteaux, Collection Ferraille Publication
Remy Simard – Boris t2 – La Pastèque
Philippe Squarzoni & Alexandre Watson – Les Mots de LouiseLes Requins Marteaux, Collection Rétine
Danny Steve – Je t’aimeLes Requins Marteaux, sans collection
Leif Tande – Le canard et le loupLa Pastèque
Tori Miki – Intermezzo 3 – IMHO

Versions Originales
Ryan Alexander-Tanner – Television #1 – Oh Yes Very Nice Comics
Peter Bagge – Apocalypse NerdDark Horse
Spain Rodriguez & Paul Bhule – Che : A Graphic BiographyVerso Books
Elijah Brubaker – Reich #1 – Sparkplug Comics Books
Leah Hayes – Funeral Of The HeartFantagraphics Books
George Herriman – Krazy & Ignatz 1941-42 : Ragout Of RaspberriesFantagraphics Books
Tom Horacek – All We Ever Do Is Talk About WoodDrawn & Quarterly
Bill Mauldin – Willie & Joe : The WWII YearsFantagraphics Books
Tony Millionaire – Maakies With The Wrinkled KneesFantagraphics Books
Jesse Reklaw – ApplicantMicrocosm
Cristy Road – IndestructibleMicrocosm
Seth – Palooka-Ville #19 – Drawn & Quarterly
Karl Stevens – WhateverAlternative Comics

Collectifs
Bile noire 10X10Atrabile, Bile noire Hors série
C’est Bon Anthology Vol 4 – C’est Bon Kultur
Rendez-vous #1 – Editions En Marge

Revues
Jade 716USix pieds sous terre, Collection Lépidoptère

2007 : L’année de l’Interruption
Eh oui, on s’était bien habitué à ce que, chaque année, Gilles Ratier y aille de son substantif en «-tion» pour emballer son rapport sur le marché de la bande dessinée — allant même jusqu’à risquer le néologisme en 2005 avec une «mangalisation» qui ne manquait pas de bravitude.
Mais cette époque est désormais révolue, puisque l’édition 2007 se voit affublée d’un «vitalité et diversité» qui évoque plus le programme d’un plan quinquennal que les grandes qualifications précédentes. Pas de panique, cependant — puisque Gilles Ratier, facétieux s’il en est, recycle son lot de mots en «-tion» pour les différentes parties, allant de la Production à la Satisfaction en passant par l’Optimisation.
Sinon ? Sinon, comme d’habitude, du9 vous donne rendez-vous dans quelques semaines pour une nouvelle édition de Numérologie comparée — attention, avec réflexion et sans compromission.

Notes

  1. D’une certaine manière, la publication des Petits Riens relève du même état d’esprit — d’un côté, ce titre en parfaite adéquation avec le contenu anecdotique, réalisé rapidement, et dont la mise en ligne sur Internet s’accompagne d’un effacement progressif, mémoires éphémères et sans grande importance ; et de l’autre, la publication exhaustive des mêmes planches dans la collection Shampooing, qui transforme brusquement cet effacement jusqu’alors poétique en procédé à vocation commerciale — renforcé par la présence des couvertures des deux recueils en haut de page.
    On notera néanmoins la disparition des rares photos qui s’immiscent parfois dans le fil des anecdotes, en particulier lors d’un voyage à La Réunion — ou l’irruption du profondément personnel dans une forme par ailleurs contrôlée, irruption soigneusement gommée pour la publication.
  2. Sur un sujet similaire, on pourra lire, par exemple, la chronique de Loleck sur l’expérience 40075km comics.
  3. Comme pour le Meanwhile de Jason Shiga … mais qui est paradoxalement l’adaptation pour Internet d’un livre.
  4. Le tout nouveau prix «Révélation Blog» qui sera décerné à Angoulême à la fin du mois en est la preuve la plus criante. Les trois premiers se voyant offrir la possibilité de «publier leur projet». Alors que le FIBD se clame «ancré dans le réel pour intégrer le virtuel planétaire», il faut bien constater que, une fois de plus, le «blog BD» n’est envisagé que comme une étape intermédiaire avant d’arriver aux choses sérieuses — le livre.
  5. Comme c’est le cas outre-Atlantique, avec des systèmes basés sur un principe d’abonnement (comme pour le American Elf de James Kochalka) ou sur les produits dérivés (comme Jeph Jacques avec les t-shirts basés sur son Questionable Content), ou encore plus simplement sur les revenus provenant de la publicité. En attendant l’émergence d’approches similaires à celles que l’on peut déjà voir apparaître dans la musique avec Radiohead ou Nine Inch Nails — qui laissent le soin aux visiteurs de nommer leur prix.
Humeur de en janvier 2008

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