Vues Ephémères – Janvier 2009

de

«Qu’est-ce que la bande dessinée ?»
Aujourd’hui comme hier, c’est la question que se pose (encore) Beaux-Arts Magazine — depuis Janvier 2003, c’est là le quatrième hors-série que la revue lui consacre. Hier comme aujourd’hui, la revue procède en deux étapes, livrant une première version à proximité d’Angoulême, puis une seconde onze mois plus tard. Janvier 2003 / Décembre 2003 il y a cinq ans, 20 Décembre 2007 / 29 Novembre 2008 cette fois-ci.
Petite nouveauté cependant : en 2008, la question ne se pose plus dans un banal «hors-série», mais bien dans un ouvrage publié par Beaux-Arts éditions et distribué uniquement en librairie. A cette marque de noblesse (finis les plébéiens kiosques à journaux) s’ajoute un papier de meilleure qualité, ce qui explique la différence significative d’épaisseur entre les deux versions. Mais un tel luxe a un prix, et de 164 pages en 2007 pour 7,50€ on passe à 196 pages en 2008 pour 24€ — 20 % de contenu en plus, pour un prix plus que triplé. Ouch.

La pilule a d’autant plus de mal à passer que l’on constate rapidement que cette «nouvelle» version n’a pas grand-chose de nouveau. En onze mois, la réponse à l’épineuse question étalée en couverture n’a pas beaucoup changé — donnant lieu à une vaste entreprise de recyclage qui ne fait même pas l’effort de se dissimuler : les textes sont pour la plupart identiques, la mise en page généralement intacte, l’iconographie quasiment inchangée.[1]
Le lecteur taquin pourra alors s’exercer au jeu des sept erreurs, traquant çà et là les menus ajustements de cette Tartufferie. Ainsi, «de Töpffer à Ware», Jack Kirby disparaît de l’histoire du 9e Art, alors que les comics se découvrent des influences européennes, et que le manga s’enrichit d’une production alternative — deux segments ayant sans doute été sacrifiés dans la version «abrégée» pour des questions de place. Du côté des «sept familles», Hergé et Kirby sont finalement des Classiques, Winshluss n’est plus Surréaliste, Winsor McCay est décrété Impressionniste, Aurélia Aurita est jugée moins Intimiste qu’Aude Picault, les Expressionnistes gagnent Edgar P. Jacobs et Miriam Katin, Marjane Satrapi fait son entrée chez les Politiques tandis que l’Avant-Garde reste inchangée.
Enfin, la «bédéthèque idéale» s’enrichit de douze titres, passant d’un «50 indispensables» à un «plus de 60 titres à lire» beaucoup moins accrocheur. La liste de lecture y gagne Linda aime l’art de Philippe Bertrand, La bête est morte de Calvo, Cœurs d’Acier d’Yves Chaland, Epoxy de Paul Cuvelier et Jean Van Hamme, Lone Sloane de Philippe Druillet, Olivia Sturgess 1914-2004 de Floc’h et Rivière, Un été indien de Milo Manara et Hugo Pratt, Alix – La griffe noire de Jacques Martin, Johan & Pirlouit de Peyo, Les Cités Obscures – Brüsel de François Schuiten et Benoît Peeters, Tout Gil Jourdan de Maurice Tilleux, Thyl Ulenspiegel La Révolte des gueux de Willy Vandersteen et Tif et Tondu de Will. Une seule victime à déplorer : Mon bel amour de Frédéric Poincelet, pour une raison inconnue.

Ayant à sa disposition ce contenu de commande,[2] Beaux-Arts s’offre à peu de frais une «nouveauté», dont l’essentiel du repackaging s’étale en couverture.
Hier (en 2003), la bande dessinée était affaire de couleurs vives, et de réminiscences de l’enfance — Hercule (de «Pif et…») ou Barbouille (des Barbapapa).
Aujourd’hui, la bande dessinée, c’est avant tout une peinture de Bilal. Les personnages évocateurs et identifiables sont désormais remplacés par une femme (piège ?) qui a l’air un peu perdue, avec un truc bleu sur la tête, ici emmaillotée dans ce qui pourrait être des bandelettes (son buste se détachant sur un fond blanc, le noir commençant à la taille), ou là portant une tenue d’aérobic futuriste (le buste sur fond noir, ses hanches disparaissant dans une sorte de gangue blanchâtre).

En 2007, Bilal avait joué l’allégorie un peu pataude (en témoigne le titre, «La Bande Dessinée» par Enki Bilal, 2007), soulignée à grands coups d’indications écrites démonstratives — DESSIN, PHYLACTÈRE, ENCRE DE CHINE, ONOMATOPÉES… et puis d’autres, dont on ne sait trop si elles étaient ironiques ou critiques : ORTOGRAFFE (sic), NOMBRIL, ART, BEAUX-ARTS, CUL-TURE, PHOTOGRAPHIE, ANIMATION, CINÉMA… et un «BD» barré d’un trait rouge. Cela se voulait conceptuel sans doute, peut-être fallait-il y voir un hommage à Basquiat, à moins qu’il ne s’agisse d’une référence à Duchamp et son «LHOOQ».[3]
En 2008, la bande dessinée a perdu en allégorie maladroite ce qu’elle a gagné en charge sexuelle — laissant apparaître le galbe d’un sein lourd, enlaçant un homme sans visage (qui pourrait être l’auteur) tout en dirigeant vers le lecteur le regard adultère de la maîtresse. Exit le conceptuel, place au racolage.
Et si le contenu des textes de ces ouvrages, aujourd’hui comme hier, est de facture convenable et offre une bonne introduction à la richesse de la bande dessinée,[4] l’attitude désinvolte et condescendante de Beaux-Arts Magazine s’étale jusqu’en couverture. Alors, l’interrogation demeure — qu’est-ce que la bande dessinée aujourd’hui, pour la rédaction du magazine ? véritable question à considérer, ou simple vache à lait opportuniste ?

Les sorties de Janvier 2009
Charles Berberian – SachaCornélius, Collection Raoul
BlexBolex – La FêlureOuvroir Humoir
Joe Dog & Conrad Botes – BitterkomixL’Association, Hors-Collection
Nicolas Chaigneau – Explorateurs de néantAlain Beaulet, Les Petits Carnets
Daniel Clowes – 20th Century EightballCornélius, Collection Pierre
Joe Daly – The Red Monkey dans John Wesley HardingL’Association, Hors-Collection
*Demoniak – Le livre qui tueEditions Frémok, Collection Flore
Corinne Dreyfuss & Camille Grosperrin – CapucineDiantre ! éditions, Collection Bigre
Marc Dubuisson – La nostalgie de Dieu Livre 1 – Diantre ! éditions, Hors Collection
Frédéric Fleury – C’est triste 2 – L’Employé du Moi
Hélène Georges – La vraie vie d’Hélène GeorgesMichel Lagarde
Pascal Girard – Paresse tome 1 – La Pastèque
Thomas Gosselin – Au recommencement,Atrabile, Collection Bile Blanche
Benoit Henken – Coffret Lundi, fin de journéeLa Cinquième Couche
Mizuki Shigeru – Kitaro le Repoussant, Volume 6 – Cornélius, Collection Paul
Carlos Nine – Keko le magicienRackham, Le Signe Noir
Jean-Marc Pau – Ghosts SongsAlain Beaulet, Les Petits Carnets
Gilles Rochier – Love and that fucking duckEditions Groinge
Steve Sheinkin – Les aventures de Rabbi Harvey T2 – Yodéa

Versions Originales
Milton Caniff – The Complete Terry & The Pirates Vol 6 – IDW
Gilbert Hernandez – LubaFantagraphics Books
Dave McKean – SquinkHourglass
Diane Obomsawin – KasparDrawn & Quarterly
Art Spiegelman – Be A Nose ! : The Art Spiegelman SketchbookMcSweeney’s
Shaun Tan – Tales From Outer SuburbiaScholastic
Chris Wright – InkweedSparkplug Books

Collectifs
Canicola n°6 – Canicola
Match De Catch à VielsalmEditions Frémok & La Hesse, Hors Collection
Patate Douce n°9 – Le Potager Moderne
Revues
Hogan’s Alley #16 – Hogan’s Alley
Essais
L’état de la bande dessinée : vive la crise ? (Collectif) – Les Impressions Nouvelles

Requiescat in Pace
Gérard Lauzier (76 ans), auteur marquant des années 70 pour sa peinture sociale, et couronné en 1993 par le Grand Prix de la Ville d’Angoulême. Il avait également été scénariste et réalisateur de films et de pièces de théâtre.

«tonique»
Comme chaque année, entre Noël et Jour de l’An, Gilles Ratier (secrétaire de l’ACBD — l’Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) publie son rapport. Et comme chaque année, la quasi-totalité des médias (à commencer par l’AFP) et autres sites web célèbrent et reproduisent les données du-dit rapport comme parole d’évangile. C’est officiel donc, l’année 2008 a donc été «tonique», ce qui est bon à savoir alors que l’on agite un peu partout le spectre de la crise…
Comme chaque année, du9 donne rendez-vous aux amateurs de chiffres pour une nouvelle édition de Numérologie comparée. Livraison prévue d’ici deux-trois semaines, juste à temps pour Angoulême.

Notes

  1. Sur 34 portraits d’auteurs communs, seuls quatre se voient attribuer des pages illustratives différentes entre les deux versions. Par contre, les illustrations des articles sur l’histoire des comics et des mangas sont les mêmes, mais agencées dans une mise en page légèrement différente. Service minimum, à l’économie. Et pourtant, très sérieusement, le kiosque en ligne se permet d’évoquer un «ouvrage foisonnant d’illustrations inédites»
  2. En dehors de l’éditorial qui ouvre ces deux volumes, on n’y trouvera aucune contribution signée d’un journaliste de l’équipe du magazine Beaux-Arts.
  3. La bande dessinée mise à nu par ses célibataires, même ?
  4. Même si l’on peut parfois regretter qu’elle se fasse au travers du prisme exclusif des publications en français.
Humeur de en janvier 2009

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