Vues Éphémères – Janvier 2015

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Il reste moins d’une semaine avant l’ouverture du prochain Festival d’Angoulême, et comme ces dernières années, voici que la question épineuse de la désignation du Grand Prix revient sur le devant de la scène. Avec une nouveauté : à la polémique entourant le système de scrutin à deux tours[1], se rajoute pour cette édition 2015 la proposition d’un Grand Prix décerné à Charlie Hebdo, par le biais d’une pétition en ligne[2] emmenée par Gwen de Bonneval, par ailleurs président du jury[3] qui décidera du Palmarès du Festival à venir. De son côté, l’organisation de la grand-messe d’Angoulême avait annoncé dès le lendemain de l’attentat la création d’un « Prix Charlie de la liberté d’expression », et qu’elle a indiqué le 20 janvier qu’un Grand Prix spécial serait « attribué au journal Charlie Hebdo pour l’ensemble de son œuvre ».

Deux semaines après ces événements tragiques, le désir de les commémorer et de (ré)affirmer notre rejet de la barbarie reste toujours présent. Unanimité de l’émotion, ampleur des réactions, noblesse des valeurs revendiquées, il s’agissait d’un moment fort, historique peut-être. Et pourtant, à l’origine de tout cela, il n’y aurait finalement eu que des… « petits dessins ».
C’est en effet le terme qui revient, encore et encore, comme pour souligner la disproportion entre l’assassinat des dessinateurs et ce qui l’avait motivé. Des « petits dessins » évoqués aussitôt par Nicolas Vadot, caricaturiste pour Le Vif/L’Express et L’Echo (« Aujourd’hui, on meurt pour des petits dessins. C’est quand même terrifiant. ») ou par Daniel Schneidermann dans sa chronique quotidienne sur le site arrêt sur images (« Où l’on se croyait éternellement à l’abri, dans le refuge des mots et des petits dessins. ») ; des « petits dessins » encore, trois fois revendiqués par Luz dans son entretien pour Les Inrocks[4] (« Quand j’ai commencé le dessin, j’ai toujours considéré qu’on était protégé par le fait qu’on faisait des petits Mickey. » « Des gens qui faisaient des petits dessins dans leur coin. » « Charlie est la somme de personnes très différentes les unes des autres qui font des petits dessins. ») ; des « petits dessins » toujours lorsque arrêt sur images consacre une émission à Charlie Hebdo, dix jours après les faits (« Ces petits dessins n’ont rien à voir avec le prophète. »). Et comment ne pas évoquer le titre de l’ouvrage de Jeanne Favret-Saada sur les caricatures de Mahomet publié quelques années plus tôt : Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins (Les Prairies ordinaires, 2007).
Seulement des « petits dessins », des petits dessins de rien du tout. Comme l’exprimait Luz, toujours dans Les Inrocks : « On fait porter sur nos épaules une charge symbolique qui n’existe pas dans nos dessins et qui nous dépasse un peu. Je fais partie des gens qui ont du mal avec ça. » Et d’y revenir une dernière fois, au moment de conclure : « On va continuer à faire nos bonshommes. Notre boulot de dessinateur est de mettre le petit bonhomme au cœur du dessin, de traduire l’idée qu’on est tous des petits bonshommes et qu’on essaie de se démerder avec ça. C’est ça le dessin. »

Mais je ne peux me résoudre à accepter cette vision des choses, où les dessinateurs et leurs dessins ne seraient finalement que quantités insignifiantes — et ce, d’autant plus lorsqu’elle est exprimée par l’un des membres de la rédaction de Charlie Hebdo, journal qui s’est toujours appliqué à être provocateur et à chercher le dessin qui fait mouche.
Jeudi dernier, le musée Hergé de Louvain-la-Neuve a annulé, le jour-même de son inauguration, une exposition en hommage aux dessinateurs assassinés[5]. De son côté, le Festival d’Angoulême anticipe des mesures de sécurité « très lourdes » autour des deux expositions prévues la semaine prochaine. Pas de doute, les « petits dessins », c’est du sérieux.

Notes

  1. Scrutin soumis au vote de l’ensemble des auteurs sur la base d’une liste fournie par les éditeurs eux-mêmes, et qui a accouché d’un trio de tête constitué de Hermann, Alan Moore et Ôtomo Katsuhiro. Le nom du Grand Prix devrait être annoncé dès le jeudi 29 janvier, jour d’ouverture du Festival.
  2. Pétition qui recueillait, au 25 janvier, plus de 4200 signatures.
  3. En lieu et place de Bill Watterson, Grand Prix 2014 qui présentait le double inconvénient de n’être pas francophone, et de ne pas vouloir assurer sa présidence.
  4. Entretien largement relayé par les autres médias, et reprenant quasi systématiquement au moins l’un des passages sur les « petits dessins ».
  5. D’après Le Soir, l’exposition a été annulée « pour des raisons de sécurité », décision prise après une réunion de crise entre le bourgmestre de Louvain-la-Neuve, Jean-Luc Roland, et l’administrateur délégué de Moulinsart, Nick Rodwell.
Humeur de en janvier 2015

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