Vues Éphémères – Janvier 2017

de

Puisque janvier serait un mois propice à la bande dessinée, Le Monde (« quotidien de référence ») en profite pour lancer une opération de circonstance : « Le Monde, en collaboration avec les éditions Glénat, présente les plus grands chefs-d’œuvre de la littérature française et étrangère adaptés en bande dessinée. Avec le concours des Cours Legendre et de la Fédération internationale des professeurs de français. » Et de poursuivre : « Une équipe de scénaristes et de dessinateurs a donné vie et couleurs aux héros immortels de Jules Verne, Robert Louis Stevenson, Victor Hugo et bien d’autres écrivains qui ont incarné l’âge d’or du roman. Chaque ­volume est complété par un dossier pédagogique sur la vie et l’œuvre de l’auteur, invitant les jeunes lecteurs à prendre le chemin des images vers les mots, de l’adaptation à l’original. »

A date, trente volumes sont annoncés, à raison d’un toutes les deux semaines courant du 12 janvier 2017 au 22 février 2018. Si le premier (Le Tour du monde en quatre-vingts jours, d’après Jules Verne) est proposé « au-prix-très-attractif-de-2,99€ », le second (L’Île au trésor, d’après Robert Louis Stevenson) sera vendu 5,99€ avant que la collection n’atteigne son rythme de croisière à 8,99€ l’album. Mais comme l’indique le site web de l’opération : « Abonnez-vous dès maintenant à la collection « Les grands classiques de la littérature en bande dessinée » et recevez directement chez vous vos différents albums ainsi que les cadeaux de la collection. »
Venant compléter cet argumentaire de vente particulièrement alléchant (hum), Le Monde a dépêché Cathia Engelbach qui réalise[1] deux entretiens « de prestige », l’un avec François Schuiten qui parle de Jules Verne, et l’autre avec Daniel Picouly, intronisé « Parrain de la collection », dont le discours ne manque pas d’ambition : « Ce que j’espère, grâce à cette collection d’adaptations d’œuvres classiques en bande dessinée dont je suis le parrain, c’est qu’elle apporte un nouveau regard qui, de façon consciente ou non, va donner envie d’aller vers tous ces classiques. La qualité de l’adaptation va permettre de se tourner vers l’original et d’en fournir toutes les clés, d’offrir un bagage immémorial à d’autres mains. »

Sauf que pour atteindre un tel objectif des plus louables, il faudrait peut-être faire mieux que de recycler un concept (l’adaptation des classiques de la littérature en bande dessinée) qui date des années 1950 ; concept décliné suivant le « business model » popularisé par les éditions Atlas au milieu des années 1970 (avec son produit d’appel initial et l’abonnement subséquent nécessaire) ; et proposant ni plus ni moins que la réédition d’une collection déjà publiée par Glénat en 2010 (et elle-même reprise de la collection initiée par Adonis en 2007-2008).
Il est probable que tout cela n’est, au final, qu’une opération commerciale — Le Monde ne venant ici qu’associer sa marque à un « package » négocié par ailleurs, s’acquittant au passage d’une promotion en mode « service minimum ». Mais, alors que le Festival d’Angoulême s’apprête à ouvrir ses portes, on peut s’interroger sur ce que cela révèle de la manière dont les grands médias considèrent vraiment le Neuvième Art…

Notes

  1. A priori, uniquement pour la version web du quotidien… ce qui en dit long sur l’engagement réel du Monde dans l’opération…
Humeur de en janvier 2017
  • FRÉDÉRIC HOJLO

    Bonjour,

    J’avais signalé cette opération sur ma page Facebook il y a quelques jours. Je souscris entièrement à cette « vue éphémère ».

    En plus de la vision douteuse de la bande dessinée, nous pouvons nous interroger sur l’aspect presque idéologique présent implicitement. Voyez les extraits que j’avais choisis.

    Je cite :
    Mme Engelbach : « Pour en revenir à la bande dessinée en particulier, l’éducation nationale peine encore à reconnaître ses vertus éducatives. Pourquoi, selon vous ? »
    M. Picouly: « Je pense que l’éducation nationale a toujours eu une forme de retard sur le monde en général. Il y a toujours eu un décalage entre ce que l’on enseigne et ce dont nous avons réellement besoin. Elle a entre autres été longtemps réticente vis-à-vis des postes de télévision, des livres d’images, de la bande dessinée elle-même… Elle les a longtemps méprisés sans se rendre compte qu’elle tenait là un discours de classes, allant à l’encontre de l’idée d’une culture d’ouverture. […] Ce sont des attitudes réactionnaires et conservatrices, et surtout assez désolantes. Elles expliquent sans doute pourquoi l’on accepte de moins en moins leur autorité…  »

    Chacune des pages renvoie à un site commercial, où il est impossible de trouver le nom des dessinateurs mais où il est très aisé de prendre contact avec les cours privés « Legendre ».

    Cordialement,

    F. Hojlo

  • ManuSw

    Comme le souligne Xavier, il s’agit à l’origine d’un projet d’adaptations d’oeuvres littéraires (Romans de toujours, 50 volumes prévus) qui débute en 2007 (il y a 10 ans…) chez un éditeur créé pour l’occasion – me semble-t-il -, Adonis. L’éditeur avait planifié publiquement les sorties pour 2 – 3 ans. Mais j’imagine que le projet était trop ambitieux : les sorties s’arrêtent en 2008 (Les livres étaient vendus avec du matériel pédagogique sur CDROM). Glénat reprend et continue en 2010 (sans CDROM je pense) et sort 16 volumes (Les Indispensables de la littérature en BD). La diffusion se fait alors comme supplément de revue (Le Soir, Télé 7 jours). En 2011, On recommence et on sort 30 volumes (Les Incontournables de la littérature en BD). En 2013, des versions doubles sortent.
    Je passe quelques cas particuliers.

    Et donc, on assiste à la nouvelle relance.
    Question : Glénat a-t-il des engagements qui nécessitent ses relances ? (livres dessinés non parus qui doivent sortir ? engagement envers l’UNESCO de relancer le projet ?)

  • RR

    Pour moi, ce qui en dit le plus long sur la façon dont ils considèrent la bd, c’est que n’apparaissent nulle part le nom des auteurs de ces albums.
    Le Monde, Jules Verne, Glénat.

    Point.

    • ManuSw

      Le nom des auteurs adaptateurs sont en quatrième de couverture. Ils étaient en couverture sur l’édition originale Adonis.

  • Evariste BLANCHET

    « Chaque ­volume est complété par un dossier pédagogique sur la vie et l’œuvre de l’auteur, invitant les jeunes lecteurs à prendre le chemin des images vers les mots, de l’adaptation à l’original. »
    Voilà une nouvelle qui me rassure. Cette sous-littérature qu’est la bande dessinée n’est pas totalement nocive puisqu’elle va inciter ses lecteurs à lire des vrais livres.