Vues Éphémères – Janvier 2018

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Angoulême approche, et le processus de désignation du Grand Prix qui succédera à Cosey est en cours. Le premier tour de vote (ouvert à tous les auteurs édités dans l’espace francophone, charge à leurs éditeurs de leur communiquer l’accès au site dédié) vient de se terminer, accouchant du trio Corben-Guibert-Ware. Mais Angoulême ne serait pas Angoulême sans une pointe de polémique — et c’est une fois de plus le cas, puisque les votes en faveur d’Alan Moore et de Larcenet ont été considérés comme blancs par l’organisation, l’un et l’autre de ces auteurs ayant publiquement exprimé leur position par rapport au prix, que l’on pourrait résumer par : « merci, mais non merci »[1].

Je peux comprendre la déception (et la frustration) de ceux qui, décidant de voter pour Alan Moore, voulaient non seulement rendre hommage à son immense carrière, mais aussi rappeler l’importance du scénariste dans un palmarès qui les a largement snobés jusqu’ici. Mais voilà, on ne peut ignorer les contraintes du Festival — à savoir : pouvoir s’appuyer sur la participation et l’aura de celui qui est ainsi appelé à présider à l’édition suivante — et la situation qui en résulte illustre une fois de plus tout le poids des attentes multiples et parfois contradictoires qui pèsent sur le Festival.

Editorialement parlant, Angoulême veut que le Grand Prix soit le couronnement ultime d’une carrière (asseyant ainsi sa propre légitimité). Et médiatiquement parlant, Angoulême a besoin d’un président, d’une tête d’affiche pour chaque édition. Dans une profession où les stars connues du grand public se comptent sur les doigts d’une main, la solution s’est imposée d’elle-même : cumuler sur le même prix les deux fonctions, mettant en place un mouvement circulaire vertueux : en caricaturant un peu, Angoulême récompense un auteur et attire sur lui l’attention des médias, et bénéficie l’année suivante d’un retour d’ascenseur, l’auteur désormais président contribuant à braquer sur le Festival le regard des médias.

L’équilibre ainsi trouvé est fragile, et résulte d’une suite d’ajustements visant à trouver la formule la plus médiatiquement efficace : le Grand Prix, autrefois annoncé en fin d’après-midi le dimanche (alors que la plupart des journalistes étaient dans le train du retour), sera cette année annoncé dès le mercredi soir, à la veille de l’ouverture. Même chose pour les prix dont les intitulés ont évolué pour aller vers plus de clarté (afin de séduire les libraires), qui ont vu l’instauration d’une « short list » pour les prétendants au Fauve d’Or[2] et la mise en place d’une cérémonie de remise des prix désormais programmée le samedi soir. (Toute ressemblance avec de grandes manifestations célébratoires du 7e art, etc.)

Le problème du système en place apparaît rapidement lorsque l’on considère la liste des lauréats passés, et que l’on constate la longue liste des oubliés qui auraient pu (ou dû) y figurer. Dans un domaine aussi riche et foisonnant que la bande dessinée, que l’on envisage désormais dans toute sa globalité mondiale, vouloir constituer un panthéon des auteurs incontournables en se limitant à un unique lauréat annuel est voué à l’échec[3]. Mais tant qu’aucun autre prix ou festival ne réussira à acquérir un rayonnement médiatique et symbolique comparable à celui d’Angoulême, permettant de faire valoir une véritable diversité éditoriale, la fête continuera d’être un rien amère.

Notes

  1. Alan Moore en 2017, après avoir terminé (déjà !) dans le trio de tête, Larcenet plus récemment dans un long post sur Facebook.
  2. Probablement parce que le nouveau sponsor, Cultura, rechignait à mettre en avant une Sélection Officielle de 45 titres, dont une majorité qui sortait résolument de son offre habituelle. Cependant, le nouveau système n’est pas sans danger pour les petites structures qui se verraient ainsi honorées, du fait des volumes attendus pour cette mise en avant, sans garantie aucune que cette mise en place boostée à la nomination se traduira en ventes effectives…
  3. On imagine bien l’organisation rechigner à intégrer une solution du type « hall of fame » qui viendrait complexifier le message… tout en introduisant d’éventuels maux de têtes futurs — il suffit de regarder comment les « prix spéciaux » décernés par le Festival d’Angoulême sont soit ignorés, soit considérés comme des accessits. Rajoutons le fait qu’ils disqualifient leurs lauréats d’un « vrai » grand prix ultérieur, et l’on peut comprendre qu’Angoulême soit réticent à récompenser aujourd’hui d’un prix honorifique, un auteur qui pourrait prétendre plus tard à la récompense suprême. Même si cette solution pourrait apporter une forme de résolution dans le « cas Moore »…
Humeur de en janvier 2018