Vues Éphémères – Janvier 2019

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A la veille de l’ouverture du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, le nom du Grand Prix cru 2019 est tombé : ce sera Takahashi Rumiko, deuxième femme à recevoir un tel honneur, autrice forte de 40 ans de carrière et de plus de 200 millions d’exemplaires vendus dans le monde. Depuis 2014, c’est la sixième fois que la récompense suprême est décernée à la suite d’un vote des auteurs[1], ayant élu successivement Bill Watterson, Ôtomo Katsuhiro, Hermann, Cosey, Richard Corben et enfin donc, Takahashi Rumiko.
On le sait, ce mode de désignation ne fait pas l’unanimité — on se souvient ainsi que seize membres de « l’Académie » (qui était jusqu’alors chargée de décerner ce prix) s’étaient formellement opposés à son instauration. Depuis, d’autres n’ont de cesse d’en critiquer la légitimité, n’étant pas à une contradiction près en regrettant que le vote soit ouvert à tous les auteurs, alors que seuls certains seraient en mesure d’émettre un avis respectable[2] ; tout en soupçonnant le Festival d’ostracisme délibéré à l’égard de certains auteurs qu’il chercherait à exclure[3]

Mais ces critiques ne se font jamais aussi virulentes que lorsque le résultat du scrutin ne correspond pas aux espoirs des journalistes — applaudissant l’élection de Hermann ou Cosey, mais grinçant des dents lorsqu’il s’agit de récompenser une autrice de manga. Dans une chronique pour la RTBF (intitulée « Angoulême 2019 : une chronique totalement « incorrecte » !… »), le journaliste Jacques Schraûwen s’insurge :
« Le grand prix, tout le monde le savait largement avant qu’il soit officialisé, a été remis à Rumiko Takahashi, une mangaka. Pour couronner une femme, après les polémiques des années passées ?… Peut-être bien. Mais je dirais, pour suivre l’idée d’une auteure française, que donner un prix à une femme parce que c’est une femme, c’est déjà du sexisme !
Et le manga à la manière de Takahashi, c’est, pour moi, bien plus de l’industrie que du neuvième art. Et une industrie particulièrement mièvre le plus souvent ! […]
Bien sûr, vous me rétorquerez que rien n’est plus « tous-publics » que l’œuvre de Rumiko Takahashi, vendue à des millions et des millions d’exemplaires ! C’est vrai… Mais souvenons-nous, quand même, que cela ne s’est pas fait grâce à la bande dessinée, mais à de « l’animation télévisée » qui manquait terriblement de qualité !
Angoulème se veut international, c’est bien… Mais je connais des mangas qui, à la fois, se vendent bien et ont une construction graphique et narrative qui ne se contente pas de recopier à l’infini les mêmes codes !
Vous l’aurez compris, pour moi, ce grand prix n’a strictement aucun intérêt artistique… Mais ce n’est que mon avis, et je ne cherche pas, au contraire des « octroyeurs de prix », à l’imposer… Mais simplement à pouvoir l’exprimer ! Librement… »

Il y aurait bien à dire sur cette sortie, tant elle fait preuve d’une position si réactionnaire qu’elle en devient caricaturale. On y trouve bien sûr les critiques habituelles à l’égard de la production japonaise — présentée comme une « industrie particulièrement mièvre », tout en se défendant de la rejeter en bloc : « je connais des mangas qui… ». On peut également y observer l’expression de la fameuse « violence symbolique » de Bourdieu, dans ce portrait des « octroyeurs de prix » en police du bon goût, qui chercheraient à imposer leur avis et à museler la presse (par quel moyen, on se le demande…).
Mais ce qui m’intéresse ici, c’est cette idée que l’on aurait élu Takahashi Rumiko seulement parce que c’est une femme — hypothèse comme bien d’autres aperçues ailleurs, qui cherchent par tous les moyens à expliquer un résultat qui, visiblement, pose problème. L’élection de Takahashi ne pourrait ainsi être que politiquement motivée, et dépourvue de toute considération artistique.

Dès la première édition où le vote des auteurs avait pu s’exprimer sans liste pré-établie, la présence de Claire Wendling au sein du trio final avait donné lieu à bien des interrogations. Comment une autrice avec à peine cinq albums à son nom, pouvait-elle ainsi prétendre au sacre ? Entre soupçons de manipulation et accusation d’illégitimité (arguant que le trio final n’étant dû qu’au hasard de la dispersion des votes, et ne correspondant pas à une adhésion réelle des votants), les seconds tours successifs marquent pourtant par leur constance, n’évoluant significativement qu’à la suite des désistements de certain(e)s : Alan Moore, Hermann et Claire Wendling en 2016 (désistement de cette dernière) ; Manu Larcenet, Chris Ware et Cosey en 2017 (désistement d’Alan Moore) ; Chris Ware, Emmanuel Guibert et Richard Corben en 2018 (désistement de Manu Larcenet) ; et enfin Chris Ware, Emmanuel Guibert et Takahashi Rumiko en 2019. Loin de jouer les girouettes au gré de mobilisations éphémères, il faut reconnaître que les auteurs et autrices gardent le cap.
Les chiffres donnés par Stéphane Beaujean (dans un vote réalisé sous contrôle d’huissier) vont d’ailleurs dans cette direction : 1635 auteurs et autrices ont ainsi exprimé 4739 suffrages au premier tour (chacun(e) pouvant nommer trois auteurs) ; si 945 noms ont été proposés, les trente premiers ont rassemblé à eux seuls 42 % des suffrages — soit une dispersion toute relative ; enfin, le trio de tête cumulait 10 % des voix (et le ou la première aurait été nommé(e) par 16 % des votants, ce qui, dans le cadre d’un vote ouvert, est un résultat extrêmement élevé).
Il y a trois ans, les Etats Généraux de la Bande Dessinée présentaient les résultats de la grande enquête sur les auteurs qui avait été conduite au cours de l’année précédente. Le portrait qui était fait de la profession avait joué le rôle d’un électrochoc, mettant en lumière l’extrême précarité d’une majorité d’entre eux, tout en soulignant la diversité et la disparité des situations. D’une certaine manière, le vote pour le Grand Prix d’Angoulême devrait nous rappeler combien, finalement, nous connaissons mal les auteurs — non pas individuellement, mais dans leur ensemble — sociologiquement, en quelque sorte. Au même titre que certains ne comprennent pas que le public peut acheter massivement les grands classiques franco-belges, mais leur préférer des ouvrages plus confidentiels lorsqu’il s’agit d’élire la meilleure bande dessinée à leurs yeux, il semblerait que l’on ait du mal à accorder aux auteurs un intérêt pour des œuvres qui seraient singulières et (surtout) radicalement différentes des leurs.

Notes

  1. Sur le mode d’un scrutin à deux tours : un premier tour permettant le choix tout d’abord au sein d’une short-list de noms proposés par l’organisation du Festival (2014-2015), puis sans liste pré-établie depuis 2016 ; le second tour départageant les trois auteurs ayant reçu le plus de suffrages lors du premier tour.
  2. Morceau choisi : « la voix d’un auteur sur le web qui a commencé il y a trois semaines et qui a deux lecteurs et demi (le demi, c’est la grand-mère qui a acheté l’album mais qui ne lit pas les bandes dessinées) est-elle la même que celle d’une Florence Cestac, d’un Boucq ou d’un René Pétillon qui sont les consciences de la profession ? Un éditeur régionaliste qui publie des bandes dessinées sur les grands personnages de son pays (travail respectable) pèse-t-il autant qu’un éditeur qui, depuis des années, construit un catalogue exigeant qui fait avancer le 9ème art ? »
  3. Extrait : « Mais pas tous les auteurs, en fait : votent uniquement ceux choisis par les éditeurs sollicités par le FIBD, lequel entretient une base de données avec les coordonnées (prénom, nom, pseudo, adresse électronique) des auteurs fournis par les éditeurs. Elle est remise à jour chaque année.
    Si vous êtes auteur et que vous n’êtes pas passé par ce filtre, vous n’avez pas le droit de vote. Ainsi, les auteurs auto-édités ne sont pas reconnus par le FIBD, sauf dérogation spéciale, supposons-nous. »
Humeur de en janvier 2019