Vues Ephémères – Juin 2008

de

«Do you speak manga ?»

Encore 26 jours avant le neuvième impact. Début Juillet, la machine de guerre Japan Expo revient s’installer au parc d’expositions Paris-Nord Villepinte, pour quatre jours de festival et d’animations plus ou moins directement liés à la culture Japonaise. Avec 80 000 visiteurs l’année dernière, on comprend bien que les éditeurs se mettent sur les rangs pour profiter de cette vitrine doublée d’un supermarché. D’ailleurs, ils seront tous là : Akata, Ankama, Asuka, Doki-Doki, Kami, Kana, Kaze, Ki-Oon, Kurokawa, Pika, Sakka, Taïfu ou encore Tonkam… pour ne citer que les français.
Il y a de quoi sourire en voyant cette jolie brochette de consonances soigneusement choisies pour évoquer le Pays du Soleil Levant. En fait, des grands éditeurs français, il n’y a bien que Glénat et Soleil qui se contentent d’un simple «Glénat Manga» ou «Soleil Manga» — labels qui bénéficient néanmoins de sites webs dédiés, parce qu’il ne faudrait pas non plus tout mélanger.

Ben non. Parce que mélanger, ce serait intégrer de facto le manga à la culture dominante, lui faire perdre sa spécificité de contre-culture en opposition aux codes et habitudes communément admis par la génération parentale. Il y a quarante ans, c’était le rock ‘n’ roll qui causait les indignations des parents, qui y voyaient une musique de sauvages accompagnée de déhanchements obscènes. Aujourd’hui, ce sont les manga et les jeux vidéos qui se retrouvent les cibles des inquiétudes des plus âgés, inquiétudes que relaient et amplifient les médias, comme toujours mi-fascinés, mi-horrifiés par cette bête étrange que sont «les jeunes».
Pourtant, il ne s’agit là que d’une étape obligée dans l’adolescence, un «processus de séparation-individuation» qui participe progressivement à la construction de l’identité. Afin de se reconnaître comme différent et autonome (même si l’image parentale a été profondément intériorisée), il s’agit donc de marquer une distance, une rupture presque, avant de se tourner vers de nouveaux modèles d’identification. Et souvent, l’affirmation de l’identité du groupe passe par la confrontation avec les valeurs traditionnelles, la société… le groupe devant être anticonformiste pour montrer sa différence.
Dans un tel contexte, le manga et plus généralement la «culture manga» (amalgame vague qui englobe manga, anime, cosplay et jeux vidéos) sont des terrains rêvés, en provoquant l’incompréhension des aînés (déroutés par des thématiques ou un sens de lecture inhabituel), voire leur inquiétude. Mieux encore — avec le manga et ses genres aux noms exotiques, c’est tout un langage codé, dont la compréhension est réservée aux initiés, qui s’offre à eux.

Une fois la distance établie par rapport aux adultes, il s’agit alors de trouver sa place dans la communauté des manga-fans — et de voir apparaître sur les forums Internet une sorte de hiérarchie entre amateurs et spécialistes, l’important étant de réussir à se définir par rapport aux autres. Un tour sur la page consacrée au manga sur Wikipédia permet de se faire une idée du degré de précision que l’on peut rencontrer dans ces échanges souvent enflammés autour de tel ou tel sous-genre. Peu importe que les Japonais eux-mêmes n’utilisent quasiment jamais ces dénominations de spécialistes,[1] ou que les participants de ces discussions aient bien souvent une notion plus que nébuleuse de ce qu’elles recouvrent vraiment — l’intérêt est ailleurs, dans l’affirmation d’un statut d’expert passant par la précision ou l’exhaustivité.
Pas bêtes, les éditeurs s’appliquent à cultiver ce vocabulaire nippon[2] tout en respectant soigneusement les autres «signes extérieurs de japonicité» (formats, jaquettes à rabats, sens de lecture).[3] Sur les sites «manga», Glénat propose ainsi trois «univers» (shônen, shôjo et seinen), Kana se décline en collections (Shônen Kana, Dark Kana, Shôjo Kana, Big Kana, Made In, Seinsei et Kiko), alors qu’Akata fait dans l’original (Sakura, Take, Ginkgo, Jôhin, Fûkei, Obon, Samuraï et Fumetsu).[4] Je ne suis pas certain que cela soit particulièrement efficace auprès des fans (qui auront tôt fait d’ergoter sur la pertinence de telle ou telle classification), mais d’une certaine manière, cela rassure tout le monde — on reste dans la «culture manga», adultes s’abstenir.

Début Juillet, donc, on ne s’étonnera pas de ce que le programme de Japan Expo nous propose manga, anime, J-Pop, cosplay, dôjinshi et autres yonkonma manga. Après tout, cela fait partie du rite de passage…

Les sorties de Juin 2008
Alex Baladi – BabyL’Association, Collection Ciboulette
Fabrice Colin & Fred Boot – Gordo, un singe contre l’AmériqueL’Atalante, Collection Flambant 9
Alberto Breccia & Hector Oesterheld – L’EternauteRackham, Collection Jolly Joker
Guido Buzzelli – L’AgnoneBananas
Thierry Groensteen & Patrice Cablat – Les pierres aveuglesL’an 2
Laurent Dandoy – Hypoxie, histoire d’une hospitalisationL’Employé du Moi, Collection Sous-main
Julie R. Doucet – A l’école de l’amourL’Oie de Cravan
Killoffer & Duhoo – Pas un seul N°1L’Association, Hors Collection
Gally – Mon gras et moiDiantre !, Hors Collection
Daniel Merlin Goodbrey – Le Dernier Cow-boy raisonnable et autres histoiresL’an 2
Jyrki Heikkinen – Lichen rougeLa 5ème Couche
Mahler – L’Art sans Madame GoldgruberL’Association, Collection Eprouvette
Mizuki Shigeru – Kitaro le Repoussant Tome 5 – Cornélius, Collection Paul
Nakagawa Isami – PoguriCornélius, Collection Raoul
Nylso & Marie Saur – Jérôme et l’arbreFlblb
Oxolaterre & Sophie Zuber – Seule en soloEditions Michel Lagarde
Gigi Perron – ELLE et moiL’Oie de Cravan
Benoît Preteseille – L’histoire BelgeLa 5ème Couche, Hors Collection
STPO – Eruption BalkaniqueAlors On Le Fait !
Tezuka Osamu – KAOS Tome 1 – Cornélius, Collection Paul
Eric Veillé – Le sens de la vie et ses frèresCornélius, Collection Louise

Versions Originales
Kyle Baker – Nat TurnerAbrams
Lynda Barry – What It IsDrawn & Quarterly
Gabrielle Bell – Lucky Vol 2 #2 – Drawn & Quarterly
Frank Bellamy – Robin Hood : The Complete AdventuresBook Palace
Rob Vollmar & Pablo Callejo – BluesmanNBM
Richard Corben – Haunt Of Horror : LovecraftMarvel
Jordan Crane – Uptight #3 – Fantagraphics Books
Rick Geary – The Lindenbergh ChildNBM
Gary Gianni – The Prince Valliant PageFlesk Publications
Gilbert Hernandez – The TroublemakersFantagraphics Books
Igort – Baobab #3 – Fantagraphics Books
James Kochalka – Johnny Boo : The Best Little Ghost In The WorldTop Shelf
Gary Panter – Cola MadnessPicture Box
Noel Sickles – Scorchy Smith & The Art Of Noel SicklesIDW
Mort Walker – Beetle Bailey Vol 1 – Checker Books

Collectifs
Crrisp !L’Employé du Moi, Collection Collectif
L’Horreur est Humaine vol. 2 n° 1 – Editions Humeurs
Le Tigre, Volume X Juillet-Août 2008 – Le Tigre
Revues
The Comics Journal #291 – Fantagraphics Books
Comix club 8 : Comment dessinez-vous ?Editions Groinge, Collection Comix Club
Essais
Jessica Abel & Matt Madden – Drawing Words & Writing Pictures :01 First Second

Requiescat in Pace
Will Elder (86 ans), collaborateur majeur de MAD Magazine (de 1952 à 1957) et co-créateur (avec Harvey Kurtzman) du personnage de Little Annie Fanny.
Mel Casson (87 ans), dessinateur de strips ayant en particulier repris Redeye depuis 1988 chez King Features Syndicate.

Intégralement vôtre…
Vu le nombre de projets d’intégrales de vieux strips que l’on voit fleurir outre-Atlantique, il faut croire que le filon est bon. Dernière annonce en date, une (nouvelle) intégrale du Prince Valiant d’Hal Foster à paraître chez Fantagraphics au rythme désormais habituel de deux volumes par an. Et de rejoindre les Peanuts, Krazy & Ignatz, Terry & the Pirates et autres Walt & Skeezix pour donner de nouveaux cauchemars aux étagères déjà bien encombrées…

Notes

  1. La plupart des librairies au Japon organisent leurs rayons entre le «pour garçons», «pour filles» et «pour adultes», les publications pornographiques étant à part.
  2. Kurokawa, traduction quasi-littérale de «fleuve noir», méritant au passage une mention toute particulière.
  3. Avec quelques tentatives de les reprendre à leur compte.
  4. Il est intéressant de noter que cette idée de collections «nommées» n’est le fait que des plus gros éditeurs, qui s’appliquent à mettre en place une offre soigneusement segmentée. A l’autre bout du spectre, des éditeurs comme Cornélius qui n’ont pas comme priorité d’aller toucher un lectorat adolescent se passent de ces classifications. Ainsi, Jean-Louis Gauthey déclarait lors d’une table ronde à la BPI fin 2006 que pour lui, le manga était simplement de la bande dessinée, comme tout le reste de ce qu’il publiait.
Humeur de en juin 2008

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