Vues Ephémères – Juin 2010

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C’est l’union sacrée. Début juin, les 36 éditeurs de la Japan’s Digital Comic Association[1] et plusieurs éditeurs Américains[2] annonçaient une alliance pour combattre le «problème endémique et croissant des scanlations». D’ailleurs, il était temps : comme le résume succinctement Brigid Alverson, «la montée des sites de scans tels que Onemanga et Mangafox a coïncidé avec un fléchissement des ventes de manga, et personne ne pense que c’est une coïncidence». Pas de coïncidence non plus quant au timing de la réaction des éditeurs : quelques jours auparavant, Google avait dévoilé la liste des 1000 sites les plus visités pour le mois d’avril 2010, liste où l’on découvrait Onemanga en 935e position, avec des statistiques qui forcent le respect : 4,2 millions de visiteurs uniques, pour 1,1 milliard de pages vues par mois. Tout cela s’enchaîne donc avec une logique irréfutable : le marché baisse, les sites de scans montent, les éditeurs le remarquent, les éditeurs réagissent. On imagine d’ailleurs aisément la suite : les sites de scans baissent, le marché remonte, et l’histoire connaît une fin heureuse. Mission accomplie.

C’est simple, non ? A se demander pourquoi on a attendu autant de temps pour réagir. Parce que bon, quand même, le marché américain du manga n’est pas folichon, ces derniers temps. Les cerveaux du site ICv2 sont formels : après un fort retrait en 2008 (-17 %), 2009 marque une deuxième année de vaches maigres (-20 %) et voit le marché dégringoler en deux ans, passant de $210 millions à tout juste $140 millions. Un tiers en moins, et tout ça, à cause des sites de scans. D’ailleurs, ICv2 le dit, un peu plus bas dans le– ah ben non. En fait, ce serait plutôt le contraire :
«Alors que les vendeurs de comics indiquent à ICv2 qu’ils pensent que les scanlations (traductions de manga scannés, qui apparaissent sur Internet quelques jours après leur publication au Japon) entament leurs ventes, l’analyse n’est pas concluante. Les scanlations ont existé tout autant durant les périodes de croissance que celles de déclin du manga, et certains pensent qu’en réalité, ils contribuent à étendre le marché pour les recueils en générant une exposition plus large pour les nouvelles séries. S’il est possible que de plus en plus d’acheteurs de manga indiquent aux vendeurs qu’ils lisent en ligne plutôt que d’acheter, cela peut être lié à des conditions économiques (ils achètent moins de titres au global), ou à l’absence de best-seller qui dynamise les ventes.»
Ah zut. D’un coup, tout cela est beaucoup moins clair. C’est pas la faute aux scanlations, mais les scanlations ont un rôle quand même, même s’il existe (peut-être) d’autres facteurs. Donc on reste d’accord : «les sites de scans montent, le marché baisse», c’est bien ça ?

Au fait, j’y pense — ils montent de combien, les sites de scans ? Parce que la liste de Google, elle est intéressante, mais on n’en a qu’une, celle d’avril 2010. Ce qui est un peu gênant pour dégager une tendance. Après être revenu bredouille de comScore et QuantCast, il ne reste plus qu’à se tourner vers Alexa, avec les pincettes de rigueur.[3] Alexa, où Onemanga pointe (fièrement) à la 332e place. Avantage : on peut consulter l’évolution de la position du site [Traffic Rank] ainsi qu’un certain nombre d’indicateurs complémentaires (visiteurs (Reach), nombre de pages vues (Pageviews), etc). Et de constater qu’effectivement, ça monte. Euh — attendez, vous êtes sûr ? Parce que bon, c’est sûr, il y a une jolie montée du nombre de visiteurs depuis le lancement du site en avril 2007 jusqu’au début 2009, disons, mais ensuite, ça se calme nettement. Quant au nombre de pages vues, il se retrouve tout simplement divisé par deux entre le début et la fin de l’année 2009.
Résumons donc : en 2008, les sites de scans montent, le marché baisse, tout est normal. En 2009, les sites de scans baissent, et… le marché baisse encore. Ah ben non, c’est pas ce qui était prévu. Zut.

Bon, histoire de comprendre un peu ce qui se passe, si l’on regardait les ventes des séries japonaises aux Etats-Unis, tiens. Comme ailleurs, c’est toujours un peu difficile d’avoir des chiffres, mais Brian Hibbs s’intéresse chaque année aux données Bookscan (qui couvrent environ 65 % du marché), ce qui donne toujours un point de départ intéressant. On regarde, on compare, on triture un peu. Et la conclusion ? Ça baisse. Irréfutablement. Sans aucun doute possible. Mais attention — ça baisse avant, pendant, et après 2007.
Ça baisse, parce que les ventes de toute série ont tendance à s’éroder sur la durée, perdant des lecteurs à chaque nouveau volume, lassés du récit ou accaparés par d’autres préoccupations. C’est étonnant, d’ailleurs, parce que toutes les séries ont plus ou moins tendance à s’éroder de la même manière — qu’il s’agisse d’un méga-hit à la Naruto (et ses 4,6 millions d’exemplaires vendus) ou d’une série plus modeste comme Rosario+Vampire (avec tout juste 200 000 exemplaires vendus).
Et la montée des sites de scans, dans tout ça ? Franchement, même à bien y regarder, pas vraiment d’impact sur les ventes. On cherche vainement les traces d’un «avant Onemanga» et d’un «après Onemanga», qui se traduirait par un fléchissement marqué des ventes. Mais rien n’y fait : Death Note, Bleach, ou encore Full Metal Alchemist continuent sur la même lancée, bien qu’étant abonnés aux premières places des sites de scans. Seul Naruto semble, peut-être, accuser un coup de fatigue.

Ah-ah ! La voilà, la preuve ! Les sites de scans montent, et Naruto baisse, c’est ça ? Oui, mais non. En fait, à y regarder de plus près, les tribulations de Naruto sont plus liées à un calendrier de parution pour le moins «original» qu’à d’autres facteurs externes. Voyez plutôt : 12 volumes parus en quatre mois entre septembre et décembre 2007, dans le cadre de la «Naruto Nation», et re-belote en 2009 avec 11 volumes de février à avril. Objectif avoué, rattraper la publication japonaise, pour se caler ensuite sur un rythme de sortie trimestriel. Pour le fan, ce sont pas moins de 29 volumes qu’il lui aura fallu acheter en tout juste 20 mois, pour la modique somme de $230. Autant dire que l’on explose là son budget annuel, que l’on cause des problèmes d’engorgement dans les rayons des librairies, et qu’au final, on perd sans doute un paquet de lecteurs en route, submergés par un tel afflux de nouveautés. Ne restent que les fans, les vrais.
D’ailleurs, on constate que Naruto fonctionne désormais en flux tendu — les ventes des anciens volumes fléchissent, laissant entrevoir une base d’acheteurs stabilisée autour de 125 000 lecteurs… depuis le volume 14 paru en mai 2007. L’arrivée puis la montée en puissance de Onemanga (sur lequel Naruto est indéboulonnablement abonné à la première place) n’a rien changé à la donne. Bien sûr, maintenant qu’on est revenu à 4 sorties par an, il y a fort à parier que les ventes vont fléchir un peu, comme c’était déjà le cas en 2008, avec «seulement» 6 nouveautés, et des ventes en baisse de 18 % — et ce, malgré le rattrapage des retardataires de la «Naruto Nation».

Attendez, attendez — cela voudrait-il dire que le nombre de sorties pourrait avoir un impact sur les ventes ? C’est intéressant, ça. Parce que ICv2 ne fait pas qu’estimer la taille du marché global, ils procèdent aussi à un inventaire des sorties sur le marché depuis 2005. Donc en prenant 2005 comme indice 100, cela donne les courbes ci-contre. Et subitement, tout est beaucoup plus clair : «le nombre de sorties augmente, le marché monte ; le nombre de sorties diminue, le marché baisse». Ce qui me semble être une bonne alternative à «les sites de scans montent mais pas vraiment, le marché baisse mais dans le détail les séries se vendent avec l’érosion attendue», qui est un rien moins concluant.
Ensuite, bien sûr, c’est la question de l’œuf et de la poule. Parce que bon, entre les sites de scans (qui montent) et le marché (qui baisse), il n’y a pas vraiment débat,[4] le coupable est tout désigné. Mais dans le cas du nombre de sorties, cela devient plus compliqué. Les éditeurs sont prompts à dire que c’est le marché qui baisse (à cause des sites de scans qui montent, souvenez-vous) et qu’ils ne font que réagir. Mais qui dit moins de nouveautés, dit moins de ventes, et donc un marché qui baisse. CQFD. Ou presque.

Récapitulons. Sans nul doute, la popularité des sites de scanlations a de quoi forcer le respect, ou craindre l’apocalypse si l’on est un éditeur. Aujourd’hui encore, il semble difficile de prouver que cette «offre» alternative et souvent illégale, impacte réellement les dynamiques de vente des volumes physiques dont les évolutions apparaissent généralement liées à des éléments structurels (rythme de parution, nombre de sorties, érosion des séries). Mais cette «offre» que constituent les scanlations correspond aussi et surtout à une demande de la part des fans. Et plutôt que de chercher à supprimer cette «offre» dans l’espoir (illusoire) de rediriger des brebis égarées vers un service (le livre) qu’elles ne veulent pas, les éditeurs feraient mieux de reconnaître l’existence de cette demande, et d’essayer d’y apporter une réponse adaptée.
Alors que l’arrivée de l’iPad d’Apple signale sans doute le début d’une révolution de nos habitudes de lecture, un peu comme Napster avait pu l’être pour la musique en son temps, les éditeurs ont un virage délicat à négocier. Reste à savoir s’ils le feront avec les fans, ou contre eux.

Les sorties de Juin 2010
Baladi – Œuvres vivesAtrabile, Collection Lymphe
Ben – Ils iront au jazzHécatombe, Collection Inaccessible étoile
Grégoire Carlé – Baku 3 – L’Association, Collection Mimolette
Gabriel Hernandez – Souliers rouges, petits pois, etc…Les Requins Marteaux
Benoît Jacques – LL’Association, Hors Collection
Lars Jansson – Papa Moomin et les EspionsLe Lézard noir
Benoît Preteseille et Sophie Le Roy – Savon TranchandLa Cafetière
Maga – (…)Castagniééé, Collection Youplaboum
Ville Ranta – L’exilé du KalevalaEditions çà et là
Tobias Schalken & Stefan Van Dinther – Eiland 5 – FRMK, Hors Collection
David de Thuin – Interne n°1 – David de Thuin
Willem – Le prix du poissonL’Association, Collection Mimolette

Collectifs
Soldes almanach, fins de sériesLa Cinquième Couche
XX / MMXL’Association, Hors Collection

Requiescat in Pace
Antonio Parras (81 ans), dessinateur espagnol ayant en particulier travaillé sur Les Belles Histoires de l’oncle Paul pour Le Journal de Spirou, et dessiné Les Inxoyadables (sur un scénario de Victor Mora) ainsi que Le Lièvre de Mars (sur un scénario de Patrick Cothias) ;
Al Williamson (79 ans), illustrateur et dessinateur américain ayant (entre autres) été l’un des piliers de EC Comics durant les années 50, repris le dessin de la série Secret Agent Corrigan après Alex Raymond de 1967 à 1980, travaillé sur les adaptations de Star Wars en bande dessinée, avant de devenir encreur pour DC Comics et Marvel jusqu’en 2003.

Notes

  1. Soit Akane Shinsha, Akita Shoten, ASCII Media Works, East Press, Ichijinsha, Enterbrain, Okura Shuppan, Ohzora Shuppan, Gakken, Kadokawa Shoten, Gentôsha Comics, Kôdansha, Jitsugyô No Nihonsha, Shûeisha, Junet, Shôgakukan, Shôgakukan Shûeisha Production, Shôdensha, Shônen Gahôsha, Shinshôkan, Shinchôsha, Take Shobô, Tatsumi Shuppan, Tokuma Shoten, Nihon Bungeisha, Hakusensha, Fujimi Shobô, Fusôsha, Futabasha, France Shoin, Bunkasha, Hôbunsha, Magazine House, Media Factory, Leed-sha, et Libre Shuppan.
  2. Viz Media, Tokyopop, Vertical, et Yen Press.
  3. Le site Alexa se base sur l’utilisation de sa barre d’outils gratuite pour analyser le trafic Internet. Pour information, la représentativité de l’échantillon ainsi constitué (avec une population anglo-saxonne sur-représentée) ainsi que sa fiabilité pour des sites à faible trafic ont été souvent remises en question.
  4. Même si quelques voix isolées essaient parfois de faire valoir l’intérêt d’un bon «buzz» pour faire émerger un livre de la mêlée.
Humeur de en juin 2010
  • Glotz

    Ce qui me paraît particulièrement marquant, ce sont les chiffres de ventes sur le territoires américains que l’on peut tirer de BookScan : seulement un livre au-dessus des 106.000 exemplaires (si on divise les chiffres donnés par 0,65). Je dois avouer que je pensais naïvement que le territoire étant cinq fois plus peuplé que la France, les ventes y auraient été au moins légèrement supérieures.

    • Xavier Guilbert

      C’est effectivement un élément assez surprenant quand on considère le marché américain. Le marché U.S global de la bande dessinée (floppies périodiques + graphic novels) est estimé par ICv2 autour de $700 millions ces dernières années, dont envion $390 millions pour les graphic novels. Pour mémoire, le marché de la bande dessinée en France hors périodiques s’établit autour de 360 millions d’euros (320m€ pour IPSOS, 400m€ pour GfK). Bref, on est bien dans les mêmes ordres de grandeur. Dans l’histoire, le vrai mastodonte, c’est le Japon.

  • Sébastien

    Il y a une conclusion qui n’est curieusement jamais mise en avant dans les analyses dont tu rends compte, Xavier, c’est que si il y a un tassement sur la fréquentation d’Onemanga et sur les ventes en librairies, cela signifie t-il que les oeuvres proposées sont moins attrayantes pour les lecteurs ? A l’inverse, les éditeurs devraient se réjouir que leurs séries sont tellement attractives que les internautes ne peuvent pas s’empêcher d’aller les lire les scans. C’est sans doute en effet sur ce point qu’ils devraient la jouer fine. Contenter son public, c’est bien le coeur du travail d’un producteur de contenu, fut-il papier ou numérique, non ? Oui, je sais, y’a toujours cette fichue histoire de gagner de l’argent… 🙂

    • Xavier Guilbert

      La question de la qualité des œuvres proposées est un point épineux: chacun voit midi à sa porte, et il est difficile de porter un jugement global sur une production qui est de plus en plus pléthorique. Donc moi-même, j’évite soigneusement d’émettre ne serait-ce qu’un avis sur la question.
      Par contre, j’ai attiré l’attention sur le phénomène d’érosion des séries, car il va à l’encontre, à mon sens, d’une sorte de mythe comme quoi certains personnages seraient des «evergreen properties», pour parler en bon français, dont le capital sympathie et le potentiel commercial attachés seraient inoxydables et invariable dans le temps. S’étonner que les ventes d’un Naruto fléchissent, ou suggérer que Blake et Mortimer lassent, semble toucher à l’hérésie aux yeux de certains.

      Sinon, pour revenir aux scantrads, la question est effectivement de savoir ce que les éditeurs vont faire de ce qui est quand même un succès indéniable des séries qu’ils commercialisent par ailleurs.
      Soit ils procèdent comme l’industrie de la musique face à un Napster, c’est-à-dire en se voilant la face et en refusant de reconnaître l’évolution des technologies et des habitudes. Dans ce cas, ils vont faire des procès contre Onemanga et autres, gagner quelques batailles juridiques, sans pour autant que cela encourage les fans de revenir vers le livre. Et lorsque, trop tardivement, ils proposeront à leur tour quelque chose d’équivalent, les fans auront trouvé d’autres moyens plus difficiles à contrer.
      Soit ils se montrent pro-actifs, et reconnaissent qu’il y a là une communauté demandeuse, dans un format particulier, et qu’il ne tient qu’à eux de s’y adapter. L’une des solutions serait alors de s’associer à l’une de ses communautés, de valoriser les équipes de scantrads en identifiant les meilleures, et de soutenir leur effort — tout en mettant en place un système permettant de monétiser tout cela en bout de chaîne, en proposant un service de meilleure qualité: artworks inédits, bonus divers, etc. Bref, reprendre Onemanga, en gros, avec les revenus publicitaires, et des versions améliorés par abonnement. Ou quelque chose du genre.
      (par contre, cela demandera la mise en place d’un contexte juridique adapté: les contrats de diffusion limités à un territoire ne fonctionnent plus à l’échelle d’Internet, et les contrats actuels ne sont pas non plus vraiment adapté aux collaborations massives, hors gratuité. Bref, il y a aussi pas mal de travail à faire en amont, mais le jeu en vaut la chandelle)

      Le choix pour les éditeurs, c’est soit attaquer ces communautés de fans, et ne rien récupérer en définitive. Soit travailler avec elles, et récupérer un peu. L’idée que l’on puisse, d’une manière ou d’une autre, éradiquer le piratage, est totalement illusoire. Alors autant voir comment trouver le moyen de bénéficier un peu de cet engouement.

      • Oneiromorata

        L’idée que l’on puisse, d’une manière ou d’une autre, éradiquer le piratage, est totalement illusoire.

        C’est peut-être face à ce constat qu’Apple tente de créer un «internet dans l’internet», dans lequel les contenus piratés, les œuvres non estampillées officiellement n’auront aucun droit de cité. Il y aura alors un Internet presque privatif, mais rassurant, select, légal, sans piratage (car sans liberté technique), celui qui sera accessible seulement via Ipad/Iphone/Ipod/ITunes/etc. et un Internet sauvage, qui fera peur aux enfants de bonnes familles.

        Et si le premier pompait tout le fric du second ?